‹ Proverbes dramatiquesChapitre 115 sur 122 · LE COMTE, FANCHETTE · texte numérisé non relu

LE COMTE, FANCHETTE

FANCHETTE

Ah ! monsieur le comte...

LE COMTE

Que me voulez-vous , mon enfant ?

FANCHETTE

Je n'espère qu'en vous.

TOUT CE QU'ON DÉSIRE. Bg^

LE COMTE

Parlez.

FANCHETTE

Vous pouvez me sauver la vie.

LE COMTE

La vie !

FANCHETTE

Mieux que cela !...

LE COMTE

Que vous est-il donc arrivé?

FANCHETTE

Le plus grand des malheurs. Ou veut m' enlever...

LE COMTE

Votre amant?

FANCHETTE

Mieux que cela. Mon fiancé...

LE COMTE

Et quel est le ravisseur ?

FANCHETTE

Monseigneur ?

LE COMTE

Je ne vous comprends pas.

FANCÎÎETTE

Von s allez mieux me comprCi)dre. D'aboid , vous me comiaissez.

LE COMTE

Je ne me rappelle pas....

FANCHETTE

Comment , vous ne vous rappelez pas Fanolieite , la petite laitière du château , qui dansait à toutes les fêtes du village , et que vous regardiez tant à la messe du dimanche ?...

LE COMTE

D'honneur , si je me souviens

FANCIIETTE.

Vous me connaissez , et je vous connais ben aussi moi... Vous êtes , monsieur le comte , celui que nous appelions \ ultra lioimêle liouime.

LE COMTE

Comment, vous faites aussi de ces distinctions au village.-'

FANCIIETTE.

Dam ! monsieur le comte , on les fait par toute la France, Le peuple n'est pas si niais qu'on veut le fiire accroire... Nous savons ben distinguer ceux-là qui ne pensent qu'à eux , qui ne cherchent qu'à satisfaire

TOUT CE QU'ON DFSIBE. 3if>

leur vanité, età rattraper leurs privilèges, d'avec ceuxlà qui demandent qu'on nous gouverne de telle ou telle manière , parce qu'ils pensent que cela nous rendra plus tranquille, et plus heureux.

LE COMïIi.

Cette petite paj'samie ne raisonne pas mal. Ma chère enfant, en quoi puis-je vous itre utile ? quel service puis-je vous rendre ?...

FANCHETTE

Un bon grand servirc... Vous savez ben tout ce<jui se passe...

LE COMTE

Je ne sais encore rien d'une manière positive...

FANCHETTE

Allons donc , vous voulez rire...

Non , je vous dis la vérité , j'ai été si malade...

FANCH:/rTE.

Nous le savons , et nous n'avons cessé de juier pour vous... La perte d'un honnête homme, à quelque parti qu"ii appartienne, doit affliger tout le monde...

LE COMTE

Vodà de généreux seutimens. Ah ! pourquoi les

gens de la ville ne les partagent-ils pas... Mais vous

redoublez ma curiosité.

FANCHETTE

Je suis ben sûre que vous n'approuverez jias tout ce qu'on veut faire... Quand vous désiriez l'ancien régime , vous ne saviez peut-être pas ben tout ce qui en était.

LE COMTE

Vous croyez...

FANCHETTE

On ne connaît pas tout ce qu'on désire , monsieur

le comte...

LE COMTE

Cela peut être...

FANCHETTE

Vous ne savez pas qu'on voulait déshonorer les filles , les contraindre à mal faire... les empêclier d'être mères ] les priver d'élever leurs enfans pour défendre la France et le roi 5... les empêcher de donner de bons exemples à leurs voisins , en les enfermant avec de vieilles filles qui ne sont bonnes à rien-,... enfin.... les faire religieuses malgré elles.

LE COMTE

Comment , on veut vous contraindre à prononcer des voeux ?

FANCHETTE

Oh ! dam ! mes vœux sont prononces déjà.

LE COMTE

Vous avez raison...

FANCHETTE

J'aime Lubin de tout mon cœur... c'est un grand

garçon qui a appartenu à l'armée de la Loire... et

dont les discours m'amusent beaucoup plus que ceux

de monsieur le curé... , que je respecte pourtant,

car c'est un ben brave homme.... Et on aura beau

faire, je ne donnerai pas mon bouquet de fiancée à

monseigneur.

LE COMTE

Vous ferez bien...

FANCHETTE

D'abord , je ne pourrai pas le donner ce bouquet. (En pleurant .)Luhm me l'apris, monsieur le comte... {En pleurant plus fort.) Je ne veux pas être religieuse 5 je vous demande si j'ai l'air d'une religieuse, monsieur le comte.

Allons , ma chère enfant , nepleurez pas... consolezvous , et racontez-moi tout ce qui vous arrive.

FANCHETTE

Je devais me marier avec Lubin ; nous avions le

consentement de nos père et mère 5 monsieur le maire avait trouvé tout cela en ordre... car ce sont encore les maires qui font les mariages... Mais cela ne durera pas, à ce qu'on dit... Enfin, monsieur le curé avait fait publier nos bans... , et j'avais demandé sa bénédiction... La bénédiction d'un honnête homme porte

bonheur aux filles qui se marient Tout était

prêt... et réglé suivant l'usage: mais ne v'ia-t-il pas que ce vieux méchant de bailli , vient nous dire que l'ancien droit de seigneur est rétabli... , et qu'il faut que je me dispose ri aller trouver monsiem- le marquis..., et à rester seule avec lui dans son grand pavillon...

LE COMTE

Et vous refusez de vous y rendre ?

FANCHEÏTE.

J'y aurais peut-être ben consenti , moi , mais Lubin n'a pas voulu... Et quand il a vu ce bouquet que je devais offrir à monseigneur... il s'est mis d'une colère... et puis il m'a prié avec tant de douceur, tant de tendresse.. EnCn , je ne sais pas commem il a fait... , mais il a pris mon bouquet...

LE COMTE

Vous avez eu tort de le laisser prendre...

FANCHETTE

J'ai eu tort... , je le sens à présent... 5 mais comment

refuser à celui qu'on aime une cLosc qu'il vous demande en priant , et cela pour la laisser prendre à un sciguenr qui ne vous fait pas même Thonneur de la demander. Une villageoise a si peu de chose à accorder , qu'il faut lui laisser au moins une fois le droit de choisir celui qui le mérite... Cela n'est-il pas juste, monsieur le comte ?

LE COMTE, reiléchissant.

Très-juste... oui.

FANCTIÏÏTTE.

Le bailli dit que non... et Lubin , au désespoir, va s'expatrier , et dit qu'il existe des villes où les seigneurs de village n'ont pas ce droit qui le désespère... {En pleurant. ) 11 va se marier en pays étranger. ( Fn pleurant. ) Il aurait été peut-être le père de\quelques beaux Français , et il va nous donner de vilains étrangers. ..{En pleurant plus f on. ) Des goddem peut-être ou des ja.... Ali! mon Dieu !.., mon Dieu!...

LE COMTE

ISii pleurez pas...

FANCHEÏÏE

Et ces vilains étrangers viendront peut-être un jour brûler nos villages, et enlever rios tableaux... Mon Dieu ! mon Dieu !...

4oo ON NE CONNAIT PAS

Se peut-il ?...

FANCHETTE

Et savez-vous ce qu'on m'offre encore pour me consoler ?

LE COMTE

Non, mon enfant...

FANCHETTE

Le bailli veut que je me fasse religieuse... Madame la cLanoinesse de Grossepierre l'ordonne, dit-il -, et monsieur le marquis l'exige 5 ainsi je suis une fille perdue.

LE COMTE

Calmez-vous.

FANCHETTE

Je suis née pour travailler à la campagne , et non pour bâiller dans un réfectoire.

LE COMTE

Vous avez raison.

FANCHETTE

Et je vous le demande encore , monsieur le comte , regardez-moi {en pleurant) ^ ai-je l'air d'ime religieuse ?

TOUT CE QU'ON DÉSIRE. 4oi #

LE COMTE

Je vous promets ma protection.

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