LE COMTE, FANCHETTE
FANCHETTE
Ah ! monsieur le comte...
LE COMTE
Que me voulez-vous , mon enfant ?
FANCHETTE
Je n'espère qu'en vous.
TOUT CE QU'ON DÉSIRE. Bg^
LE COMTE
Parlez.
FANCHETTE
Vous pouvez me sauver la vie.
LE COMTE
La vie !
FANCHETTE
Mieux que cela !...
LE COMTE
Que vous est-il donc arrivé?
FANCHETTE
Le plus grand des malheurs. Ou veut m' enlever...
LE COMTE
Votre amant?
FANCHETTE
Mieux que cela. Mon fiancé...
LE COMTE
Et quel est le ravisseur ?
FANCHETTE
Monseigneur ?
LE COMTE
Je ne vous comprends pas.
FANCÎÎETTE
Von s allez mieux me comprCi)dre. D'aboid , vous me comiaissez.
LE COMTE
Je ne me rappelle pas....
FANCHETTE
Comment , vous ne vous rappelez pas Fanolieite , la petite laitière du château , qui dansait à toutes les fêtes du village , et que vous regardiez tant à la messe du dimanche ?...
LE COMTE
D'honneur , si je me souviens
FANCIIETTE.
Vous me connaissez , et je vous connais ben aussi moi... Vous êtes , monsieur le comte , celui que nous appelions \ ultra lioimêle liouime.
LE COMTE
Comment, vous faites aussi de ces distinctions au village.-'
FANCIIETTE.
Dam ! monsieur le comte , on les fait par toute la France, Le peuple n'est pas si niais qu'on veut le fiire accroire... Nous savons ben distinguer ceux-là qui ne pensent qu'à eux , qui ne cherchent qu'à satisfaire
TOUT CE QU'ON DFSIBE. 3if>
leur vanité, età rattraper leurs privilèges, d'avec ceuxlà qui demandent qu'on nous gouverne de telle ou telle manière , parce qu'ils pensent que cela nous rendra plus tranquille, et plus heureux.
LE COMïIi.
Cette petite paj'samie ne raisonne pas mal. Ma chère enfant, en quoi puis-je vous itre utile ? quel service puis-je vous rendre ?...
FANCHETTE
Un bon grand servirc... Vous savez ben tout ce<jui se passe...
LE COMTE
Je ne sais encore rien d'une manière positive...
FANCHETTE
Allons donc , vous voulez rire...
Non , je vous dis la vérité , j'ai été si malade...
FANCH:/rTE.
Nous le savons , et nous n'avons cessé de juier pour vous... La perte d'un honnête homme, à quelque parti qu"ii appartienne, doit affliger tout le monde...
LE COMTE
Vodà de généreux seutimens. Ah ! pourquoi les
gens de la ville ne les partagent-ils pas... Mais vous
redoublez ma curiosité.
FANCHETTE
Je suis ben sûre que vous n'approuverez jias tout ce qu'on veut faire... Quand vous désiriez l'ancien régime , vous ne saviez peut-être pas ben tout ce qui en était.
LE COMTE
Vous croyez...
FANCHETTE
On ne connaît pas tout ce qu'on désire , monsieur
le comte...
LE COMTE
Cela peut être...
FANCHETTE
Vous ne savez pas qu'on voulait déshonorer les filles , les contraindre à mal faire... les empêclier d'être mères ] les priver d'élever leurs enfans pour défendre la France et le roi 5... les empêcher de donner de bons exemples à leurs voisins , en les enfermant avec de vieilles filles qui ne sont bonnes à rien-,... enfin.... les faire religieuses malgré elles.
LE COMTE
Comment , on veut vous contraindre à prononcer des voeux ?
FANCHETTE
Oh ! dam ! mes vœux sont prononces déjà.
LE COMTE
Vous avez raison...
FANCHETTE
J'aime Lubin de tout mon cœur... c'est un grand
garçon qui a appartenu à l'armée de la Loire... et
dont les discours m'amusent beaucoup plus que ceux
de monsieur le curé... , que je respecte pourtant,
car c'est un ben brave homme.... Et on aura beau
faire, je ne donnerai pas mon bouquet de fiancée à
monseigneur.
LE COMTE
Vous ferez bien...
FANCHETTE
D'abord , je ne pourrai pas le donner ce bouquet. (En pleurant .)Luhm me l'apris, monsieur le comte... {En pleurant plus fort.) Je ne veux pas être religieuse 5 je vous demande si j'ai l'air d'une religieuse, monsieur le comte.
Allons , ma chère enfant , nepleurez pas... consolezvous , et racontez-moi tout ce qui vous arrive.
FANCHETTE
Je devais me marier avec Lubin ; nous avions le
consentement de nos père et mère 5 monsieur le maire avait trouvé tout cela en ordre... car ce sont encore les maires qui font les mariages... Mais cela ne durera pas, à ce qu'on dit... Enfin, monsieur le curé avait fait publier nos bans... , et j'avais demandé sa bénédiction... La bénédiction d'un honnête homme porte
bonheur aux filles qui se marient Tout était
prêt... et réglé suivant l'usage: mais ne v'ia-t-il pas que ce vieux méchant de bailli , vient nous dire que l'ancien droit de seigneur est rétabli... , et qu'il faut que je me dispose ri aller trouver monsiem- le marquis..., et à rester seule avec lui dans son grand pavillon...
LE COMTE
Et vous refusez de vous y rendre ?
FANCHEÏTE.
J'y aurais peut-être ben consenti , moi , mais Lubin n'a pas voulu... Et quand il a vu ce bouquet que je devais offrir à monseigneur... il s'est mis d'une colère... et puis il m'a prié avec tant de douceur, tant de tendresse.. EnCn , je ne sais pas commem il a fait... , mais il a pris mon bouquet...
LE COMTE
Vous avez eu tort de le laisser prendre...
FANCHETTE
J'ai eu tort... , je le sens à présent... 5 mais comment
refuser à celui qu'on aime une cLosc qu'il vous demande en priant , et cela pour la laisser prendre à un sciguenr qui ne vous fait pas même Thonneur de la demander. Une villageoise a si peu de chose à accorder , qu'il faut lui laisser au moins une fois le droit de choisir celui qui le mérite... Cela n'est-il pas juste, monsieur le comte ?
LE COMTE, reiléchissant.
Très-juste... oui.
FANCTIÏÏTTE.
Le bailli dit que non... et Lubin , au désespoir, va s'expatrier , et dit qu'il existe des villes où les seigneurs de village n'ont pas ce droit qui le désespère... {En pleurant. ) 11 va se marier en pays étranger. ( Fn pleurant. ) Il aurait été peut-être le père de\quelques beaux Français , et il va nous donner de vilains étrangers. ..{En pleurant plus f on. ) Des goddem peut-être ou des ja.... Ali! mon Dieu !.., mon Dieu!...
LE COMTE
ISii pleurez pas...
FANCHEÏÏE
Et ces vilains étrangers viendront peut-être un jour brûler nos villages, et enlever rios tableaux... Mon Dieu ! mon Dieu !...
4oo ON NE CONNAIT PAS
Se peut-il ?...
FANCHETTE
Et savez-vous ce qu'on m'offre encore pour me consoler ?
LE COMTE
Non, mon enfant...
FANCHETTE
Le bailli veut que je me fasse religieuse... Madame la cLanoinesse de Grossepierre l'ordonne, dit-il -, et monsieur le marquis l'exige 5 ainsi je suis une fille perdue.
LE COMTE
Calmez-vous.
FANCHETTE
Je suis née pour travailler à la campagne , et non pour bâiller dans un réfectoire.
LE COMTE
Vous avez raison.
FANCHETTE
Et je vous le demande encore , monsieur le comte , regardez-moi {en pleurant) ^ ai-je l'air d'ime religieuse ?
TOUT CE QU'ON DÉSIRE. 4oi #
LE COMTE
Je vous promets ma protection.