SCÈNE III
SOPHIE , VALISANNE , VERMENT déguisé , sous le nom de Benjamin Poupon.
BENJAMIN , avec l'accent provençal.
Air : Je suis heureux en tout , mademoiselle. De ce lozis, monsieui- paraît le maître?
Il doit me permettre ,
Sans façon , de mettre,
Ma main dans sa main.
J'ai là, pour vous, une petite lettre.
Qui fera connaître,
Que j'ai l'honneur d'être,
Poupon Benjamin.
SOPHIE, le contrefaisant.
Monsieur Benjamin , prenez une chaise , donnezvous la peine de vous asseoir.
BENJAMIN
En vérité, madem^oiselle , vous êtes trop aimable • les Parisiennes ne le sont pas davantaze,
VALISANNE.
Permettez-moi de lire ce que m'écrit madame votre tante. {Il Ut.) « Mon cher Valisaune, je vous adresse mon neveu , Benjamin Poupon. C'est un garçon qui a de grandes dispoiiitions pour la marine... »
Si6 L'HOMME PROPOSE,
BENJAMIN
J'étais un des premiers élèves de l'école de natation- Je nage comme un petit poisson.
VALISANNE.
Fort Lien. (// là.) « Grâce à mon crédij, et à celui de M. Griplion , nous lui avons enfin obtenu une place de novice-timonier de la marine... »
BENJAMIN
De la marine et des colonies. Voici mon brevet de novice.
SOPHIE
Comment, monsieur Benjamin, vous n'êtes encore que novice.
BENJAMIN
Novice sur les bàtimens de l'état , mademoiselle j mais , dans les salons , je sais mieux conduire ma barque.
VALISANNE, continuant de lire.
« Je désire que mon neveu convienne à votre pupille. Marié dans un port de mer , il reverrait plutôt sa femme loi^s du retour de ses voyages. Je lui ai même conseillé de l'embarquer avec lui. »
BENJAMIN
Ma tante , elle a raison , l'absence des marias est
souvent dangereuse 5 quand à moi je ne quitterai poijit ma petite femme, je lui ferai voir du paysj mon premier voyaze est arranzé.
SOPHIE
Et où la conduisez-vous ?
BENJAMIN
Dans un pays qui ne peut manquer de lui plaire , dans le Levant.
Air : Contre les chagrins de la vie.
Si je traverse les échelles , Toujours ma femme me suivra, Dans le détroit des Dardanelles L'amour nous accompagnera ; Je veux de ma petite reine , Que le bonheur aille croissant.
Et qu'enfin ma femme me mène Jusqu'à l'empire du croissant.
VALISANNE,
Eh bien ! mademoiselle , vous ne répondez pas à M. Benjamin.^
BENJAMIN
Quoi! monsieur Valisanne , c'est là votre pupille.? je vois donc la charmante personne qui doit être un jour ma femme ?
3i8 L'HOMME PROPOSE,
SOPHIE
Elle-même.
BENJAMIN
Oh! que j'ai bien fait d'aller à Paris, de me former le goût, d'y prendre le tact, afin de méiiter cette charmante demoiselle.
VALISANNÊ.
Que voulez-vous dire ?
BENJAMIN
Je veux dire que , lorsque je suis parti de Marseille, j'étais un innocent 5 la vue d'une demoiselle me faisait rouzir,- mais un séjour dans la capitale forme bien un jeune homme , comme vous voyez.
Je m'en aperçois.
BENJAMIN
Je n'ai resté que six mois dans cette zarmanie ville; et, ce qui vous paraîtra fort étonnant, c'est qu'en aussi peu de temps j'aie perdu l'accent de mon pays. Maintenant je fais friser les r à ravir. N'esl-il pas vrai que je n'ai plus d'azent ?
VALISANNE, à part.
Quel original!
BENJAMIN
De retour en Provence personne ne \oiihiii me re-
connaître. Mes manières, raonlangaze, ma tournure, mon costume étonnèrent tout le monde, et l'on ne m'appelle plus à présent que le petit Parisien de Marseille.
SOPHIE
Comment avez- vous fait pour vous former aussi vite ?
BENJAMIN
Je voyais beaucoup de monde, j'étais abonné à im cabinet de lecture , je suivais les séances publiques des belles-lettres et d'agriculture, et j'étais protézé par une belle dame qui faisait des romans historiques, et qui écrivait... (il rougit et baisse les jeux) contre les pliilosophes...
Ajoutez à cela que ma tante a le goût du spectacle, et que tous les dimanches j'avais l'honneur de la conduire au mélodrame nouveau. Oh ! que ce zenre est bien fait pour former la sensibilité d'un jeune homme. Ma tante y versait des larmes par torrent , mon oncle pleurait comme une bête , et moi j'imitais ma famille. TNon jamais je n'oublierai la sensation délicate que m'a fait éprouver le meilleur acteur de ce théâtre , le comédien le plus pathétique qui jamais ait monté sur les plansses... Le chien de Mon targis...
SOPHIE, riant.
Le chien de Moutarsisî...
320 L'HOMiME PROPEOS,
BENJAMIN
Oh ! la belle bcte!.... oh! la belle pièce!.... C'est là qu'on voit une femme du peuple qui a plus d'esprit que tout le monde. Elle apppend la justice aux princes , la politique aux magistrats^ et, ce qu'il y a de plus miraculeux , c'est que dans la même pièce on voit un chien canisse qui en sait plus que tous les juges. Oh! bravo, que c'est beau , que c'est nouveau !... Permettez-moi de vous diie un petit quatrin qu'a inspiré à un homme d'esprit cette sublime bête. (Il déclame d'une manière ridicule. )
Qu'on couronne ce chien , qui sans vers, ni sans prose, Dans l'antre de Themis a porté le flambeau : O prodige de l'art! O triomphe trop beau !... Des pleurs de tout Paris un canisse est la cause.
Ne crovez pas, mademoisede, que ces menus plaisirs aient fait le moindre tort à mes éludes nautiques; d'abord je ne manquais pas une des séances de l'institut, et, lorsqu'il y était question de mathématiques transcendantes , j'étais tout oreille. Je n'y comprenais pas grand'chose à la vérité ; mais cela forme toujours le goût d'un jeune homme.
SOPHIE
Vous avez raison.
BENJAMIN, parlant très-vite.
De l'instiiut, je me rendais à ré( oie de natation ;
ET LA FEMME DISPOSE. 3it
de l'école de natation , j'allais observer la construction des bateaux de la Râpée 5 de la Râpée , je filais le long des quais pour admirer les bateaux à vapeur -, des bateaux à vapeur , je m'embarquais sur la galioie de Paris , je naviguais jusqu'à l'hôtel de la marine.... de Saint-Cloud. Ma tante m'avait même promis de me conduire à yingouléme , non pas pour y manger les cxcellens pâtés qu'on y fabrique , mais pour admirer de plus près l'école des élèves de la marine ; puisqu'on a choisi cette ville pour former les officiers de haut-bord , ce doit être un joli port de mer.
VALISANNE.
Voilà une vocation bien prononcée.
BENJAMIN
Ma famille ne put se la dissimuler , et mon oncle demanda une audience au ministre , afin de l'entretenir des dispositions de son neveu. J'eus l'honneur d'être présenté, et jamais je n'oublierai les parole;, flatteuses que son excellence adressa à mon oncle. Elle lui dit : M. Griphon , M. Griphon , vous avez de l'esprit ^ vous êtes né commis , et vous mourrez commis.
SOPHIE
Ce compliment était flatteur.
BENJAMIN
Il prouvait l'attachement du minisire. Cependant-
■6i'i L'HOMME PROPOSE ,
comme rien ne se termine promptement dans les bureaux , cène fut qu'au bout de six mois de sollicitations , d'heures perdues dans l'anticliambre , et de mille courses en fiacre , que je commençai à aplanir les difficultés ; et , il faut le dire enfin , je n'ai dû celte place importante qu'aux démaiclies de mon oncle et à la protection de ma tante. ,
SOPHIE
C'est une bonne personne.
BENJAMIN
Excellente, mademoiselle, excellente. {Il pleine.) Je ne puis m'empêclicr de pleurer quand je songe à notre séparation. C'était une scène de mélodrame. (// pleure plus fort.) Mon oncle , abimé dans la douleur, ne pouvait proférer ime parole ; ma tante jetait les hauts cris. On aurait dit qu'elle me voyait avalé par tous les poissons de la mer. Je la rassurai de mon mieux , et je lui dis : ma tante, ma tante , ma tante , ne pleurez pas , ce ne sont pas les poissons qui mangent les marins , ce sont les marins qui mangent les poissons.
VALISANNE.
C'est fort bien raisonner.
BENJAMIN
Enfin me voilà arrivé à bon port. Je vais prendre
possession de mon navire et de ma femme. IMon navire me conduira à la gloire, ma femme me conduira au bonheur , et je ne puis manquer de l'attraper, car j'ai de puissantes protections. Mon beau-père , ma femme , mon oncle , ma tante , le ministre , tout me secondera. Mais je vous quitte, je suis impatient de voir mon aimable Jeannette.
SOPHIE
Votre aimable Jeannette.
BENJAMIN
Je l'aime, mais quand vous la connaîtrez voua n'en serez point jalouse.
Air : Des philosophes de la Grèce.
Jeannette est vive, elie est légère , Et change de route souvent; On doit aimer son caractère, Quoiqu'elle tourne au moindre vent.
Ma Jeannette est la protectrice D'un maria de gloire enflammé.
Et je connais plus d'un novice Que ses mouvcineus ont ibrmé.
VALISANNE, prêt à se fâcher.
Monsieur....
BENJAMIN
L'aimable Jeannette dont je parle est la frégate ,
sur laquelle je vais avoir l'honneur de m'embarquer. J'ai voulu vous prouver par ce petit jeu de mots que j'avais eu le bonheur d'habiter la capitale.
VALISANNE, impatiente.
Puisque vous êtes si pressé de vous embarquer, conunent n'êtes vous pas à bord.
BENJAMIN
J'en viens du bord , monsieur-, j'ai déjà fait une visite à Jeannette... Tout l'équipage, en me voyant,
s'est mis à rire Le capitaine m'a fait quelques
questions sur la science nautique. Savez - vous ce que je lui ai répondu ?
VALISANNE.
Eh! non, monsieur.... [A part.) Que ce jeune homme m'impatiente.
BENJAMIN
Le capitaine m'a demandé si je connaissais le mai de perroquet... alors j'ai tiré ma petite lorgnette... j'ai regardé partout , et j'ai répondu : « Capitaine... je vois bien le mât... mais je ne vois pas le perroquet. » Je vous quitte , et je vais me rendre aupiès de mon capitaine. Au revoir, monsieur de Valisanne. Ne vous dérangez pas , mademoiselle , nous nous reverrons , nous nous reverrons.
ET LA FEMME DISPOSE. SaS
SOPHIE
Permettez-moi de vous accompagner. ( A pari. ) Je vais me déguiser à mou tour.
( Elle sort. )