SCÈNE IL
M. BLÀNCHET, madame LEBON.
MADAME LEBOIf.
Ah! bonjour, monsieur Blanchet. Que vous avez donc de bonté de vouloir' bien ne pas nous abandonner ! J'avais bien peur que vous n'eussiez oublié nos petites affaires. Voilà plus de huit jours que je ne vous ai vu, et je n'osais pas vous écrire, de peur que monsieur Lebon ne me surprît et qu'il ne se doutât de quelque chose.
M. BLANCHET
Vous ne deviez pas avoir d'inquiétude sur mon compte.
MADAME LEBON
On dit que les gens d'esprit sont si distraits J Ditesmoi, en confidence, vos couplets seront-ils aussi jolis que ceux de l'année dernière? C'est, au goût de mon fils , les plus jolis que vous ayez faits. Vous savez que je tiens par-dessus tout à ce que mon mari soit content.
M. BLANCHET
Je crois qu'il le sera.
MADAME LËBON.
Oh! pour cela, j'en suis bien sûre aussi. Mais, monsîl^ur Blanchet, j*ai une prière à vous faire.
gCElVE n. 9
M. BLANCHET
Quelle prière?
MADAME LEBON
Ce n'est pas de moi que cela vient, je n'ai pas assez de lecture pour cela; mais quelqu'un que vous ne connaissez pas, et qui a beaucoup d'esprit, m'a dit que je ne devrais pas permettre que l'on comparât ma fille aînée , madame Ledoux , à Vénus.
M. BLANCHET, riant.
Vous a-t-on dit pourquoi ?
MADAME LEBON
Oui , mais je l'ai oublié. Tout ce que je me rappelle , c'est qu'on prétend que ce nom-là ne convient pas à la femme d'un maître de forges.
M. BLANGHËT, riant.
En effet, je n'y avais pas songé.
MADAME LEBON
Vous voyez bien.
M. BLANCHET
Cette personne a raison.
MADAME LEBON
J'étais bien sûre que mon fils s'y connaissait.
M. BLANCHET
C'est donc Gustave qui....
MADAME LEBON , deconoertëe.
Ah ! juste ciel, quelle imprudence j'ai faite ! Ne lui en voulez pas au moins, monsieur Blanchet; c'est un si bon garçon , il vous aime tant ! Il se mettrait au feu pour vous. Mais, dame, ça a reçu de l'édu-
cation , de sorte que c'est plus près regardant qu'un autre.
M. BLANCHET
Je ne lui en veux pas du tout, et je répète qu'il a raison. Madame Ledoux est belle, Vénus dans son temps était belle aussi, voilà toute la comparaison que je voulais faire entre elles; mais je n'ai jamais prétendu établir de parallèle entre la conduite de ces deux dames.
MADAME LEBON
Ten suis persuadée. A présent, monsieur Blanchet, comment allons-nous faire pour mon neveu Frédéric? Il n'a déjà pas osé se présenter à son oncle le jour de l'an; s'il ne le voit pas aujourd'hui, ce sera comme une rupture. Vous qui êtes un si bon ami , donnez-moi donc un conseil.
M. BLANCHET
Est-ce que monsieur Lebon lui tient toujours rancune ?
MADAME LEBON
Toujours,, monsieur Blanchet; et cela m'étonne d'autant plus que vous savez comme moi que monsieur Lebon n'a pas de fiel. Je ne sais ce qui lui est passé par /a tête au sujet de cet enfant, il ne veut pas lui pardonner. Je conviens que c'est un petit ambitieux qui a dédaigné l'état de son père et qui n'a pas voulu suivre les conseils de mon mari ; mais c'est du siècle, ça n'a pas nos idées. Il joue du violon, il fait des vers, ça se trouve mieux dans une administration que dans un comptoir , c'est tout çimple.