SCÈNE V
FRÉDÉRIC, CÉQLE.
GÉcn^E.
Eh bien, Frédéric, niettez-vous assez de trouble dans la maison ?
FREDERIC
Parce que tout est une affaire ici. Pourquoi ma
tante ne veut-elle pas que je voie mon oncle? Je ne suis pas un criminel.
CÉCILE
Tenez, Frédéric, ne parlons pas de cela; vous savez que c'est notre condition. Si vous m'aimiez seulement comme on doit aimer une cousine, vous ne mé feriez pas le chagrin que vous me faites.
FRÉDÉRIC
Mais , ma chère Cécile , dites-moi ce que vous voulez que je fasse.
GÉCniiE.
Il n'est plus temps à présent. D'abord , mon père ne reviendra jamais sur votre compte. Je ne dis pas qu'il ait raison; mais je me mets à sa place , et je pense qu'il dpit avoir de Thumeun En voulant vous élever au-dessus de votre fs^millo, vous avez Fair de nous renier ; il n'en est pas moins vrai qu'on peut être dans le commerce, et être un homme très-çonsidéré.
FRÉDÉRIC
Vous me regardez donc comme un bien grand personnage?
CÉCILE
Pas encorç;»mais vous le deviendrez, comme toutes les personnes qui suivent la carrière des bureaux. En serez- vous plus heureux? Ah! Frédéric, que je voyais un autre avenir pour vous ! Et moi , (Jui n'ai pas d'ambition, je trouvais que cet avenir valait bien celui que vous avez choisi.
FRÉPÉRIG.
Je n'ai pas vingt ans; à mon âge, on ne songe
guère à Tavenir. J'étais dans une position gênante chez le négociant où mon oncle m'avait placé; j'ai trouvé cet emploi , je l'ai pris d'autant plus volontiers que j'avais dans la tête un poème dont je n'aurais pas pu trouver le temps d'écrire un seul vers en restant comme j'étais, et qu'en trois mois de bureau j'ai achevé complètement.
cÉcn.E.
Je ne savais pas cela ; mais croyez-vous que ce serait une excuse à donner à mon père?
FRÉDÉRIC
Au contraire : il faut bien nous garder de lui en parler. Mon oncle , dans ses idées , doit trouver que c'est du temps perdu que celui qu'on passe à composer un chef-d'œuvre; et vraiment mon poème est un chefd'œuvre. Si vous saviez , ma petite cousine, combien vous m'avez inspiré de vers sublimes !
CÉCILE
Moi.?
FRÉDÉRIC
On peut faire de jolis vers avec de l'esprit , mais de la véritable poésie, des vers comme les miens, il faut être amoureux.
CÉCILE
Qu'il est dommage que mon père ne se connaisse pas en poésie !
FRÉDÉRIC
Certainement, c'est bien dommage. Il faut en prendre son parti , et je suis déterminé à le fléchir aux dépens même de ma gloire. En suivant mes goûts,
j'aurais été à l'immortalité; je suivrai les siens, et je n'irai qu'à la fortune. Ah! Cécile, combien il faut que je vous aime !
CÉCILE
Vous quitterez donc votre administration? Et si l'on ne trouvait pas à vous remplacer ?
FRÉDÉRIC , riant.
On ne me remplacerait pas, ce serait la même chose.
CÉCILE
C'est bien heureux. Puis-je annoncer cela à mon père?
FRÉDÉRIC , avec expression.
Oui , ma chère Cécile.
CÉCILE
Tenez, Frédéric, croyez-moi, vous prenez un bon parti. Cette gloire dont vous parlez a bien des inconvéniens. Elle vous fait des envieux, souvent elle trouble le bonheur. Et puis , il n'y a pas de gloire qui ne soit contestée, au lieu qu'avec de la fortune on est tout ce qu'on veut : du moins c'est ce que dit mon père.