‹ Proverbes dramatiques (volume 4)Chapitre 232 sur 240 · EDOUARD, MADAME SEVERIN · texte numérisé non relu

EDOUARD, MADAME SEVERIN

EDOUARD allume l'esprit de vin qui est au fond de sa cassolette.

Chaque fois que je fais une opération un peu majeure (je ne parle pas de celle-ci , ce n'est rien du tout) , l'ingratitude du sophi de Perse me revient malgré moi à la mémoire.

MADAME SEVERIN

Qu'appelez-vous le sophi de Perse ?

C'est ce que vous appelleriez l'empereur de Perse.

38o LA CURE MERVEILLEUSE.

MADAME SEVERIJV.

Ils en ont donc un aussi dans ce pays-là? Que je les plains!

EDOUARD '

Imaginez- vous, madame, que cet empereur de Perse me fit demander à sa cour vers le mois du Ramazan. Il était question de remettre un peu en ordre la sultane favorite, qui avait perdu un œil, et dont l'épaule droite prenait depuis deux ans un accroissement vraiment ridicule. «Si, » après avoir remis l'œil et la taille de ma bien- » aimée, me dit le sophi, vous parvenez à lui » faire repousser dans la bouche quelques-unes » des dents qui lui manquent, et à rendre ses » deux jambes à peu près égales, sans vous en » demander davantage , et sans vous charger du » soin de faire disparaître la couleur hasardée de » ses cheveux, je vous nomme l'un de mes vi- » sirs, » ce qui est une charge fort importante.

MADAME SEVERIN

Eh bien?

EDOUARD, toujours occupe de sa mixtion.

Eh bien ! madame, je fis pour la sultane tout

1. Pendant tout ce couplet Edouard mêle différentes poudres qu'il met dans une cuiller et les passe au-dessus de la flamme Tl'esprit de vin •

SŒNE XL 38 1

ce qui m'avait été demandé , et plus encore , car je débarrassai sa lèvre supérieure de deux moustaches qui auraient pu faire douter de son sexe; mais je refusai le poste qui m'était offert.

MADAMB SEVERIN.

En vérité ?

EDOUARD

« Sire, dis-je au sophi, il me serait plus fa- » cile de réparer à neuf toutes les beautés de » votre harem , que d'administrer pendant huit » jours seulement la plus chétive de vos' pro- » vinces. Jugez ce que ce serait pour moi que » d'être nommé visir de Votre Hautesse. » On ne pouvait pas, ce me semble, parler d'une manière plus simple.

MADAME SE VERIN.

Ni plus modeste. Le sophi dut être émerveillé.

EDOUARD

Le sophi me fit mettre à la porte. « Il n'y a » qu'un charlatan qui puisse parler ainsi, s'é- » cria-t-il; et aucun de mes ministres, qui ne » sont pourtant pas des aigles, ne m'a tenu un » pareil langage. L'amour du bien les empêche » de douter de leurs forces. Qu'on chasse cet » impertinent , et qu'on lui coupe la tête si le so-

Ml

» leil le trouve encore demain dans Ispahan. » C'est une de ses capitales.

Je n'en reviens pas. Mais cette dame favorite à qui vous aviez rendu un si grand service, ne chercha-t-elle pas au moins à le fléchir ?

EDOUARD

Dans ce pays-là , les femmes s'accoutument tout de suite à être belles et bien faites ; de sorte que la sultane prétendit avoir toujours été ce qu'elle était, et qu'elle ne m'avait aucune obligation.

MADAME SEVERIN

C'est plus économique.

EDOUARD

J'aurais bien pu défaire mon ouvrage ; mais à quoi bon ? C'eût été double besogne; j'avais assez de la première . . . Voulez - vous que Cadichon devienne un chien anglais ?

MADAME SEVERIN

Un griffon? C'est comme les barbets : ils ont de longs poils qu'ils laissent traîner partout.

EDOUARD

Vous avez raison.

MADAME SEVERIN

Cadichon avait cela d'insupportable; aussi ti'entrait-il jamais dans les appartemens.

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