SCÈNE XI
MADAME LANOUE, MONSIEUR et MADAME LÉGER, LE FERMIER,
LA FERMIÈRE , MONSIEUR TASSIN , le MAITRE DE POSTE ,
BONNEMAIN, brigadier de gendarmerie.
MADAME LAiyOUE.
Arrivez , arrivez , monsieur Bonnemain. Vous montez à cheval , vous êtes brigadier de gendarmerie ; pourquoi n'avez-vous pas combattu les mauvaises doctrines de ce village?
M. LÉGER
Quand on est à cheval , c'est si facile ! Qu'est-ce donc que vous disiez?
LE FERMIER
Ma fine, nous parlions quasi politique.
M. LÉGER
Et comme vous êtes militaire , vous savez bien , monsieur Bonnemain, que cela ne vous regarde pas.
BONNEMAUf.
C'est juste : il y a un ordre du jour là-dessus.
MADAME LANGUE
A quoi servez-vous donc ? Ne devez- vous pas soutenir ce qu'on veut faire ?
M. TASSIN
Tenez, madame Lanoue, sans dire ce qu'on pense, on peut bien dire ce qu'on a vu. Vous devez vous rappeler qu'il y a eu un gouvernement qu'on nommait le Directoire ; les gendarmes ne lui manquaient pas, ni les canonniers, ni les canons. Un jour, pour se faire respecter , il s'avise d'envoyer tout cela sur une des terrasses des Tuileries; les promeneurs viennent comme de coutume , et même en plus grand nombre que de coutume , pour voir ce qu'on ferait. On ne fit rien. Le Directoire était usé, on le sentait; si bien que les canonniers , avec leur mèche allumée, regardaient les promeneurs, et les promeneurs regardaient les canonniers avec leur mèche allumée. Je ne sais pas de quel côté on commença à rire ; mais ça finit par être tout le monde, canonniers, promeneurs, jusqu'aux canons et aux mèches allumées. Il y a des temps où on ne peut plus être sérieux.
SGEIVE XI. i45
MADAME LANGUE, effrayée.
Mes amis, je ne vous veux pas de mal ; vous pouvez avoir raison et moi tort. 3 e vous prêche la morale la plus pure ; je vous engage à ne pas tenir à l'argent autant que vous le faites. Quoi de mieux ? Vous savez, le proverbe : Payez, et vous serez considéré.
M. LEGER
Voilà qui est bien. Mais ceux qui sont payés , qu'est-ce qu'ils seront ?
MADAME LÉGER , avec impatienee.
Ils seront payés , bonhomme ; car tu es trop méchant aujourd'hui.
M. LEGER
Laisse donc, madame Léger; nous plaisantons. Madame Lanoue plaisante en parlant de coups d'État ; moi je plaisante pour lui répondre; sans cela la conversation finirait.
MADAME LANOUE, affectant de rire.
Eh ! mais , sans doute. Nous ne sommes méchans ni les uns ni les autres. ( Bas ^ Bonnemain. ) La vilaine engeance ! Je me suis mise trop à découvert. J'avais cru que tout me serait facile avec des gens de rien comme ceux-ci.
BONISEMAIN.
Il y a tant de gens de rien.
MADAME LANGUE
Vous n'avez pas mis vos gendarmes autour de la maison ?
BONNEMAIN
A quoi cela aurait-il servi ?
MADAME LANGUE
Pour des routs , c'est assez l'usage. Je vous avoue que la peur me gagne.
BONNEMAIN
Faites comme on fait ; ayez l'air menaçant.
MADAME LANGUE
M'assurez- VOUS que je les intimiderai?
BONNEMAUI.
Essayez.
MADAME LANGUE, haut.
Messieurs , je suis bonne , très-bonne , trop bonne peut-être; mais je déclare que je ne souffrirai pas qu'on m'insulte chez moi.
MADAME LEGER , avec douceur.
On ne vous insulte pas, madame Lanoue.
MADAME LANGUE, éierzut la voix davantage.
Si fait, on m'insulte. On doit deviner mes opinions et s'y confirmer.
M. LÉGER , la reprenant.
• S'y conformer.
MADAME LANGUE
Quand on a l'air de se plaindre du gouvernement , c'est à mes yeux comme si on se plaignait de moi. Je suis pour les prérogratis.