SCÈNE V
lier. Je parierais qu’tl y a de l’influence de sa Nouvelle famille. Pour des bourgeois, un juge! ah!
LE COMMANDEUR
Définitivement, madame, on vous tient rigueur.
LA MARQUISE
Monsieur le commandeur, j’en suis moins étonnée à présent que vous m’avez expliqué comment on pouvait interpréter des soupers.
LA BARONNE
Que voulez-vous dire , mon cœur ?
LA MARQUISE
Je serais inconsolable si je croyais qu’on pût me supposer l’ambition de faire renaître le temps que vous venez de nous vanter.
LA BARONNE
Vous préférez celui que l’on invente.
LA MARQUISE. '
Pas davantage.
Il faudrait s’expliquer cependant.
IJi MARQUISE.
Non, parce que vous ne me comprendriez pas.
LA BARONNE
Que prétendiez-vous faire ?
LA MARQUISE
Réunir, comme je vous l’avais dit, d^ personnes qu i causeraient bien et qui m’amuseraient.
iT. ti
LE SOUPER
• V ... . .. la fiARONNK. ■ ,
Est-ce que munsieur le commandeur ne vous a pas amusée? Multipliez-lej supposez dix ou douze hommes comme lui dans un salon , mais plus, jeunes, si vous voulez, et des femmes comme vous; cela vous paraîtrait-il ennuyeux? '
‘ ’ t.E COMMANDEUR.
Je devine bien ce que rêve madame la marquise ; ce serait des conversations amusantes où le cœur ne serait pour rien. Il n’y en a pas ; il n’y en a jamais eu. Nous étions tous aimables, parce que nous savions tous ce que nous voulions. C’était une société toute vive, toute active, où personne ne languissait. Les hommes, même à l’âge que j’ai aujourd’hui, n’étaient pas sans emploi; ils devenaient les confidens des jeunes femmes; ils leur donnaient des conseils. C’était à eux qu’on s’adressait pour les raccommodemens, soit avec un amant, soit avec un mari, quand il fallait éviter un éclat. Vous voyez tout d’un coup l’avantage qu’il y avait, au milieu des folies de la jeunesse, de trouver un mentor qui connaissait les usages reçus, et dont l’autorité servait à entretenir cette facilité de mœurs et ces manières exquises que toute l’Europe avait fini par nous eYivier.
LA BARONNE
Toute l’Europe.
LE COMMANDEUR
Que voulez-vous que fasse aujourd’hui un homme de soixante ans passés? A-quoi est-il bon, quand il r»e
SCB’\iE V.
veut pas faire l’imbécile? De quoi voulez-vous qu’il s’occupe? De l’avenir de la France?
LA BAROSÎTE.
Fi donc ! on a l’air de tenir à un parti.
LK COMMANDEUR, d'un ton chagrin.
J’avoue qu’il m’eût été agréable de ne pas perdre tont-à-fait le fruit de mon expérience ; de pouvoir être utile à cette jeunesse que je vois nager dans le vide.
' LA BARONNE, avec vWaciU.
Vous devriez écrire, commandeur, laisser quelques Mémoires , quelque chose.
LE COMMANDEUR
Ces soupers me paraissent parfaits pour cela ; j’es- , pérais y faire quelque sensation.... Il faut y renoncer; c’est un parti pris d’aller sans boussole. On essaiera tour à tour les grâces du bivouac ou les allures du cloître; on aura l’air d’un recruteur ou d’un béat; et avant vingt ans d’ici on ne saura plus à quoi reconnaître un gentilhomme français.
LA MARQUISE
Vous VOUS tourmentez trop, monsieur le commandeur ; rien ne tombe qu’il ne vienne autre chose à la place.
LE COMMANDEUR
Ce qui viendra à la place, madame, ce sera la suffisance et la gaucherie bourgeoises.
LA BARONNE, avec eftroi.
Non, commandeur, non.
LE SOTJPEn.
LE COMMANDKL'R.
Vous y allez à pleines voiles, avec vos scrupules et vos conversations amusantes où l’on ne parlera de rien. temps où nous avons vécu , nous autres , sera un temps de scandale; on n’osera pas y penser. Des hommes dont on connaissait les maitresses! des femmes qui avouaient leurs amans ! Est-ce que cela se pratique ainsi dans les comptoirs? On se cachera , on craindra , on dissimulera même avec ses amis, toutes choses fort nobles assurément, et qui ne laissent pas que de donner bon air.. Ab! que de mal cette révolution nous a fait! quelles mœurs elle nous a données! je suis trop vieux; j’ai trop vécu Adieu,
madame la marquise..,.. Pardonnez-moi mon bavardage.... C’est fini; on ne verra plus le temps passé.
LA BARORKK.
Je vais m’en aller aussi. Commandeur, vous voulez bien me reconduire, n’est-ce pas? (a unMrqui«.) Il ne vous viendra personne, mon cœur. On aura craint. Vos domestiques ne sont peut-être pas sûrs; et, pour moimême, rien ne me serait désagréable comme d’imaginer qu’on dirait demain partout que madame la baronne de Roituzai a soupe chez madame la marquise deValmer. Je n’aime à rien braver; chacun son caractère, vous concevez. Bonsoir, monsieur Alfred.
8CEi\K VI.