SCÈNE XIV
LF. MARQUIS, LA MARQUISE, « M. DUPRE.
' LA MARQUISE
OÙ est-il, ce cher monsieur Dupré? ( Au mircjBifl.) Mon fils, j’ai vu votre voiture arrêtée à la porte, et je
AVANT ET yVPRES.
n’ai pas cru déplacé de venir aussi faire une petite visite à notre ami monsieur Dupré.
LK MARQUIS, «l*ijh grand uag-froiJ.
Il est parfait.
LA MARQUISE
Je vous l’avais bien dit. Nous sommes d’anciennes connaissances. Je l’ai déjà vu deux ou trois fois.
M. DUPRK.
Quatre fois, madame la marquise.
LA MARQUISE
Quatre fois. (Au marqni».) Votre tante en raffole. (A M.uafiri!.) Etes-vous marié, monsieur Dupi-é?
M. DUI'RÉ
Oui, madame la marquise.
* LA MARQUISE
Dans ce cas-là, il faudra que vous me présentiez un de ces jours à madame Dupré. (a» marquis,) Savez-vous mon fils, que nous avons une foule de rivaux? Un nommé Charmel, qui est un beau parleur, à ce qi’i’il paraît, et puis le procureur du roi Jouanneau.
M. DUPRÉ, b re{ireiiant.
Jouannet.
LA MARQUISE
C’est possible; et je ne sais combien d’autres. Et tout ça n’ignore pas que le comte .se met sur les rangs! Il faut convenir que nous vivons dans un singulier tenqis. C’est une égalité parfaite, sans arriere-
SCÊ\E XIV.
pensée, sans la moiilre pudeur, (am. Oupre). Vous ave/, vu tous vos électeurs, monsieur Dupré?
H. DUPRÉ
Je n’ai fait que cela depuis huit jours.
LA MARQULSK.
Ils sont toujours bons?
M. DUPRÉ
Comme moi.
LA MARQuisE.
Alors ils sont excellens.
LE MARQÜLS.
Êtes -vous bien sûr qu’on ne vous en détachera aucun ?
M. DUPRÉ
On ne peut pas plus sûr, monsieur le marquis. Les uns sont mes fermiers, et les autres, pour la plupart, des marchands qui se fournissent chez moi. Comme ils ne sont pas très-avancés, en leur promettant des crédits plus longs que ceux que j’avais coutume de leur faire...
LA MARQUISE
Faitcs-les-leur aussi longs qu’ils vous les demanderont; il faut qu’ils nomment le comte; voilà l’essentiel.
LF. MARQUIS.
Monsieur Dupré le sent bien. Après .s’étie mis en avant comme il Pa fait, il no peut pas s'arrêter.
3Î2 AVAXT ET APBES.
LA MABQUISE.
C’est que ce Jouanneau est i’hoiDinedu ministère; il aura pour lui toute la cohue des commis. J’ai pourtant parlé au préfet; mais il se gâte beaucoup; je ne l’ai pas trouvé aussi bien que je l'aurais voulu. Il met en avant des mains forcées, des influences d’ei> haut... Je n’aime pas ce langage-là... Et puis n’a-t-il pas eu la naïveté d’ajouter que ce Jouanneau était un père de famille?
M. DliPRÉ.
Il VOUS a dit la vérité.
LA MARQUISE
Raison de plus pour l’exclure. Un ministériel père de famille, c'est ruineux. Faites bien entendre cela à vos gens, monsieur Dupré, et qu’il ne possède rien ici; que, par conséquent, s’il se conduisait trop servilement pour oser reparaître dans le pays, on lui donnerait quelque place autre part, et vous ne le reverriez plus; au lieu que le comte...
LE MARQUIS. '
Ma mère, ne mettez donc pas un gentilhomme, qui est notre allié, en comparaison avec monsieur Jouaniiet. Monsieur Dupré lui-même en parait étonné.
LA MARQUISE
Dex'ant monsieur Dupré, on peut dire tout ce que l’on veut; il est plus des nôtres que nous-mêmes. (A M. Dupré.) Vous avez dcs enfans sans doute?
J’en ai deux, madame la marqui.se.
SCËME XIV.
LA MARQUISE
Déjà grands?
M, DUPRÉ
L’aîné va avoir quinze ans.
LA MARQUISE
Je le crois bien. Mais pourquoi êtes-vous encore ici? A votre place, je me tiendrais devant la maison où s’as.semble le collège; il doit y avoir de vos électeurs, vous les surveilleriez. Je ne doute pas qu’on envoie beaucoup d’émissaires pour les circonvenir. Des petits marchands comme vous les annoncez, doivent toujours en être à la dîme et aux droits féodaux ; ils ne nous voient pas de près comme vous, et l’on peut leur faire tous les contes que l’on veut. Croyez-moi, monsieur Dupré, ne laissez rien au hasard. Parce que vous avez des idées justes, des idées de suprématie, il ne faut pas vous faire illasion sur le fol orgueil d’une foiile de gens qu’on ne soupçonnerait pas d’en avoir. Un .noble est un épouvantail. Le cœur humain est bien changé sous ce rapport-là.
M- DUPRÉ
Madame la marquise n’a jamais dit plus vrai.
Tenez-vous donc sur vos gardes , mon cher monsieur Dupré; croyez-moi; ne laissez pas trop vos troupes à l'abandon; et, si nous remportons la vie-
tOirC (lui Taïunt un signe afTerlucdt aier U main.) , c’est, entre nous , à la vie et à la mort.
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AVANT ET APRÈS