SCÈNE XVI
tout le monde, qui entend bien les afTaires, qui est Iranc, et qui ne se prêterait à aucune vilaine chose pour de l’argent, s’il n’est pas un député partait, au moins il en approche. D’ailleni-s j’ai des obligations à monsieur Charniel. C’est lui qui m’a conseillé, dans le temps , de pardonner à ma femme et de ne pas me séparer d’elle, ce qui aurait été une grande sottise; car elle a hérité depuis d’un oncle sur lequel elle ne comptait pas, et qui luj a laissé un clos de vignes cpie je ne donnerais pas aujourd’hui pour mille pistoles.
M. UUPRK.
Dans les affaires publiques, maître Cuillaume, il ne faut jamais se laisser conduire par des affections particulières.
GCILI.Al«E.
Je voudrais ben savoir, monsieur Dupré, ce qui vous conduit, vous, pour votre monsieur le comte, si ce n’est que vous voulez l’obliger, lui faire plaisir , satisfaire sa vanité; car, pour les affaires publiques, je ne suis pas sorcier; mais je parierais ben qu’il n’y entend pas encore autant que moi. Il est toujours à répéter qu’il faut que tout ça finisse, sans savoir ce que c’est que tout ça; mais parce que c’est leur mot <l’ordre entre eux. Je vous demande un peu ce qui les gêne. Je connais son fermier qui fait lecaliti avec lui, mais qui en rit avec moi. Il a fait mettre ses armes audessus de sa grille; ses gardes-chasse rappellent monseigneiu'; il a obtenu dans les forêts quelque chose qui lui donne d’assez jolis droits; s’il était rai-
AVANT ET APRES
scmnable, il n’aurait plus qu’à se tenir tranquille, ce me semble.
M. DCPRÉ.
Vous ne pouvez pas décider pour lui.
GUILLAUME
Monsieur Dupré, il faut éparpiller les honneurs. Que monsieur le comte prenne ceux qui ne sont que de vanité, v’ià qu’est bon; mais ceux qui sont solides, donnons-les, morbleu! à des gens solides.
M. DUPRÉ
Allons, maître Guillaume, soyez de bonne foi, vous avez vu des envieux.
GUILLAUME
Je ne sais seulement pas ce que cela veut dire.
' M. DUPRÉ
Connaissez-vous le cœur humain ?
GUILLAUME
Pas trop.
M. DUPRÉ
Vous avez des vignes, au moins ?
GUILLAUME
Pour ça , oui.
M. DUPRÉ
Eh! bien, si vous nommiez monsieur Cbarmel, écoutez-rnoi bien, jamais on n’enverrait dJins cette ville ni régiment de cavalerie... '
SCÈ\E XVI.
GUILLAUME
Vous ne me tenez pas encore, monsieur Diipré. Votre comte ne nous fera pas avoir plus de garnison et (le routes, car sans doute vous alliez me parler des routes aussi, que ne nous eu feraitavoir inonsieùr Charmel Ce n’est ni l’iiu ni l’autre que demandent vos messieurs de Paris; c’est monsieur Jouannet, je le sais bien. Le percepteur m’a parl(^ de lui sans rien dire, seulement pour voir; mais Je lui ai répondu : « Pour ça, monsieur le percepteur, par exemple, on me couperait plutcjt par morceaux. C’est encore un homme à qui il faudra faire sa fortune à Paris: il y en a déjà assez de cet acabit-là. »
M. DÜPRE.
D’ailleurs, mille Jouannet ne donneraient pas à un gouvernement le lustre que donnera un homme comme monsieur le comte.
G CILLA CME.
Pa ta ta. Savez-vous ce qui fait le lustre d’un gouvernement? c’est quand le blé augmente, et que les impositions diminuent. Mais des comtes qui soutiennent des comtes, des ducs qui soutiennent des ducs, qu’est-ce que ça nous fait à nous autres ? Nous devons préférer des gens qui nous soutiennent, des gens qui prennent notre parti contre ceux qui prennent notre argent. Est-ce que j’ai tort , là , dites-moi ?
M. DCPRE.
Quand j’ai su qu’il s’établissait un billard dans votre village, et qu’on y recevait des journaux, j’ai
AVANT ET APRE8
bien pensé qu’on finirait par s’en apercevoir. Malgré cela, maître Guillaume, soyez persuadé qu’il faut des supériorités; et lorsque je reconnais monsieur le comte pour une supériorité, il me semble que vous pouvez bien le reconnaître aussi , vous.
GCILLACME.riiut.
c’est selon le goût , c’est selon la jiolitesse. Moi , j’appelle mes supérieurs ceux qui peuvent me rendre service, comme monsieur Charmel par ses bons conseils.
M. DCPRK.
Mais monsieur Charmel n’est qu’un homme comme vous et comme moi nous pourrions être si nous avions fait les études qu’il a faites, et que nous eussions sa capacité et .sou intelligence. Il n’est distingué qu’à cause de cela. Au lieu que monsieur le comte a une illustration qui remonte à un temps immémorial; presque tous ses parens ont fait parler d’eux; et l’on me citait encore dernièrement une dame de sa famille qui a été pendant quelque temps comme reine de France, par la faveur d’un grand roi. C’est comme je vous le dis; je n’invente rien ; c’est historique. Dame! un homme comme cela et mon- •sietir Charmel, vous m’avouerez que <;a fait deux.
GCILLAliME.
Il n'y a pas de réplique là-dessus.
M. DGPBÉ.
Et puis , ne vous .semble-t-il pas honorable de pou-
SCÈXE XVI. 3.S I
voir se dire : « Moi, fabricant, moi, fermier, j’ai fait nommer un comte?»
GUILLAUME , avec milice.
Ah! il serait plus drôle de dire : « J’ai refusé un comte. »
M. DUl’RÉ, d'uR (oD picpie.
A votre volonté, maître Guillaume. Je ne vous presserai pas davantage; je ne croyais même p.is qu’il me faudrait insister autant auprès de vous. Aucune des pei-sonnes avec lesquelles j’ai l’habitude de faire des affaires ne m’a fait les difficultés que vous me faites; et j’avoue cependant que vous étiez un de ceux sur lequel je comptais le plus. On se trompe tous les jours.
GUILLAUME
Il ne faut pas nous fâcher, monsieur Dupré. Dès que c’est comme amitié que vous me demandez la chose, ça va tout droit; vous n’avez pas besoin d’ei\ dire davantage. Vous êtes un si bon propriétaire, que ça peut ben me servir d’excuse; et si vous voulez, nous allons partir.
M. DUPRÉ, prenant «on cliapcau.
Mais oui , car il est tard.
( Iis «ortept. )
AVANT ET iVPRks.