LA VICOMTESSE, LA COMTESSE
Quoi! madame, vous êtes de retour de la campagne ?
Il y a trois jours.
Si j'avais su cela , j'aurais eu l'honneur de vous aller chercher.
Je vous croyais à Senangle.
Je n'y vas pas de si bonne heure , j'aime trop Paris pour celât il faut qu'il n'y ait plus absolument personne pour que je le quitte.
Je pense à présent comme vous , madame ; autrefois j'aimais passionnément le printemps à la campagne , mais je trouve qu'on y est trop isolé, dans cette saison.
Cela est vrai , madame. D me paraît que le mariage de monsieur votre frère a réussi comme vous le désiriez.
C'est-à-dire comme il le désirait ; car, moi , je n'avais aucuns désirs là-dessus $ parce que je ne sais pas comment on peut épouser une veuve , ni comment une veuve peut seulement penser à se remarier.
C'est donoàdireque vous, vous ne vous remarierez jamais ?
Ou je changerais bien de façon de penser.
On ne peut répondre de rien : j'ai vu des veuves dire la même chose que vous assez long-temps , et puis tout d'un coup être d'un autre sentiment , et finir...
Par se marier ?
Oui.
On ne peut pas répondre que la tête ne vous tourne.
Ou qu'une grande passion ne vous décide.
Cest la même chose absolument.
On s'ennuie à la fin de sa liberté.
Mais on est libre étant marié , comme je l'étais au moins. J'avais épousé un homme honnête , qui ne me contrariait sur rien jamais ; je ne le voyais presque pas : ainsi, vous voyez bien que je jouissais de ma liberté comme à présent.
En ce cas-là , vous n'avez rien gagné à devenir veuve.
Eh ! mon Dieu , non.
Vous n'avez rien perdu non plus.
Je vous dis , je suis toujours au même point.
Mais ce n'est pas être malheureifse.
LA VICOMTE#E
Je n'en sais rien.
Vous n'en savez rien? .
Que voulez-vous que je vous dise ?
La vérité.
La vérité est que ma situation...
Eh bien , achevez donc. Quoi ! vous pleurez?
Il est vrai , mais je ne sais pourquoi ; je suis oppressée , mon cœur se gonfle...
Vous n'êtes point malade ?
Non.
Vous n'avez jamais eu d'attaques de nerfs ?
Je ne le crois pas. Je ne sais ce que j ai} il me semble qu'il me manque quelque chose , et que cependant je serais fâchée d'avoir ce qui me manque.
C'est une maladie de veuve.
Vous le croyez ?
Oui , c'est tout simplement de l'ennui.
Non , je ne m'ennuie pas ; je rêve continuellement, je suis sans cesse occupée.
De quoi ?
Je ne sais ; c'est toujours malgré moi.
Votre situation n'est pas tout-à-fait une énigme , cependant elle m'alarme pour vous.
Vous ne plaisantez pas ?
Non , je connais votre vertu , et je vois quNenfin on chercherait à l'attaquer vainement.
Hélas! personne n'y pense. '
Avec tant de beauté , vous êtes aussi trop modeste.
On me croit peut-être comme beaucoup de femmes , et Ton ne m'estime pas assez sans doute.
Au contraire : croyez plutôt qu'on vous respecte trop, et vous ne devez pas vous en plaindre.
Je ne m'en plains pas non plus.
On vous distingue , et c'est beaucoup. Quand on se respecte soi-même, on est toujours sûre d'être respectée.
LA VICOMTESSE, se levant.
Allons.
Que voulez- vous faire?
Je ne sais.
Tenez, vous avez besoin d'ouvrir votre cœur.
LA VICOMTESSE, s'acseyant.
Eh bien , oui , madame.
Ne comptez-vous pas sur mon amitié ?
Eb ! pouvez-vous m'approuver , quand je me condamne moi-même ?
Et que pouvez-vous condamner en vous ?
La passion qui me tourmente , et que je travaille en vain à bannir de mon cœur.
Et pourquoi ?
Parce que je le dois ; parce que la raison me Fordonne.
Et sans cesse vous lui désobéissez ?
Bien malgré moi !
Et si cette raison était une folie ?
Je serais trop beureuse ; mais elle ne saurait me tromper.
Examinons de sang-froid. Que peut-il y avoir à condamner dans votre passion ?
Les défauts de celui qui me l'inspire.
Cela est-il bien sur ?
*6 LA MAISOï^DES BOULEVARTS,
Que ttfôp ! il est vaifl , léger, perfide, et il s'en fait gloire.
Il vous a trahi ?
Non , il ignore que je l'aime, et je suis résolue de ne jamais le lui apprendre.
Il ne vous voit donc jamais ?
Presque tous les jours.
11 joue peut-être la légèreté et la perfidie dont vous croyez qu'il tire vanité.
Vous pourriez le penser ?
tA dOÎ|ÏESSE.
Je ne puis vous en assurer, [e ne le connais pas .
Vous le connaissez.
Attendez , j'ai vu des hommes se livrer à la légèreté , à l'inconstance* et quelquefois au libertinage , parce qu'ils ne croyaient pas qu'il y eût des femmes dignes de leur inspirer une véritable passion,
Que dites-vous , madatae ?
ti COMTESSE
Ils errent dans la société , sans un véritable atta~ chement; et ce manque d'estime pour nous , a causé la ruine et la perte de plusieurs.
Ah! vous m'alarmez pour...
Pour?
Vous le dirai-je ?
Pourquoi pas ?
C'est que je crains que ma passion n'augmente , quand je pourrai vous en parler, et qu'alors il ne me soit plus possible de la détruire.
Vous avez raison $ cela pourrait arriver.
Vous voyez bien qu'il faut que je garde mon secret.
Après cette réflexion, je vous aime trop pour vous engager k me le confier.
ARMAND i auootiçant.
Monsieur le marquis de Saint- Aleu.
Ociel!
Vous vous troublez ?
De grâce-, laissez^moi fuir dans ce cabinet.
Voilà , je crois , la confidence achevée.