‹ Proverbes et comédies posthumes de CarmontelChapitre 10 sur 256 · LA VICOMTESSE, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LA VICOMTESSE, LA COMTESSE

Quoi! madame, vous êtes de retour de la campagne ?

Il y a trois jours.

Si j'avais su cela , j'aurais eu l'honneur de vous aller chercher.

Je vous croyais à Senangle.

Je n'y vas pas de si bonne heure , j'aime trop Paris pour celât il faut qu'il n'y ait plus absolument personne pour que je le quitte.

Je pense à présent comme vous , madame ; autrefois j'aimais passionnément le printemps à la campagne , mais je trouve qu'on y est trop isolé, dans cette saison.

Cela est vrai , madame. D me paraît que le mariage de monsieur votre frère a réussi comme vous le désiriez.

C'est-à-dire comme il le désirait ; car, moi , je n'avais aucuns désirs là-dessus $ parce que je ne sais pas comment on peut épouser une veuve , ni comment une veuve peut seulement penser à se remarier.

C'est donoàdireque vous, vous ne vous remarierez jamais ?

Ou je changerais bien de façon de penser.

On ne peut répondre de rien : j'ai vu des veuves dire la même chose que vous assez long-temps , et puis tout d'un coup être d'un autre sentiment , et finir...

Par se marier ?

Oui.

On ne peut pas répondre que la tête ne vous tourne.

Ou qu'une grande passion ne vous décide.

Cest la même chose absolument.

On s'ennuie à la fin de sa liberté.

Mais on est libre étant marié , comme je l'étais au moins. J'avais épousé un homme honnête , qui ne me contrariait sur rien jamais ; je ne le voyais presque pas : ainsi, vous voyez bien que je jouissais de ma liberté comme à présent.

En ce cas-là , vous n'avez rien gagné à devenir veuve.

Eh ! mon Dieu , non.

Vous n'avez rien perdu non plus.

Je vous dis , je suis toujours au même point.

Mais ce n'est pas être malheureifse.

LA VICOMTE#E

Je n'en sais rien.

Vous n'en savez rien? .

Que voulez-vous que je vous dise ?

La vérité.

La vérité est que ma situation...

Eh bien , achevez donc. Quoi ! vous pleurez?

Il est vrai , mais je ne sais pourquoi ; je suis oppressée , mon cœur se gonfle...

Vous n'êtes point malade ?

Non.

Vous n'avez jamais eu d'attaques de nerfs ?

Je ne le crois pas. Je ne sais ce que j ai} il me semble qu'il me manque quelque chose , et que cependant je serais fâchée d'avoir ce qui me manque.

C'est une maladie de veuve.

Vous le croyez ?

Oui , c'est tout simplement de l'ennui.

Non , je ne m'ennuie pas ; je rêve continuellement, je suis sans cesse occupée.

De quoi ?

Je ne sais ; c'est toujours malgré moi.

Votre situation n'est pas tout-à-fait une énigme , cependant elle m'alarme pour vous.

Vous ne plaisantez pas ?

Non , je connais votre vertu , et je vois quNenfin on chercherait à l'attaquer vainement.

Hélas! personne n'y pense. '

Avec tant de beauté , vous êtes aussi trop modeste.

On me croit peut-être comme beaucoup de femmes , et Ton ne m'estime pas assez sans doute.

Au contraire : croyez plutôt qu'on vous respecte trop, et vous ne devez pas vous en plaindre.

Je ne m'en plains pas non plus.

On vous distingue , et c'est beaucoup. Quand on se respecte soi-même, on est toujours sûre d'être respectée.

LA VICOMTESSE, se levant.

Allons.

Que voulez- vous faire?

Je ne sais.

Tenez, vous avez besoin d'ouvrir votre cœur.

LA VICOMTESSE, s'acseyant.

Eh bien , oui , madame.

Ne comptez-vous pas sur mon amitié ?

Eb ! pouvez-vous m'approuver , quand je me condamne moi-même ?

Et que pouvez-vous condamner en vous ?

La passion qui me tourmente , et que je travaille en vain à bannir de mon cœur.

Et pourquoi ?

Parce que je le dois ; parce que la raison me Fordonne.

Et sans cesse vous lui désobéissez ?

Bien malgré moi !

Et si cette raison était une folie ?

Je serais trop beureuse ; mais elle ne saurait me tromper.

Examinons de sang-froid. Que peut-il y avoir à condamner dans votre passion ?

Les défauts de celui qui me l'inspire.

Cela est-il bien sur ?

*6 LA MAISOï^DES BOULEVARTS,

Que ttfôp ! il est vaifl , léger, perfide, et il s'en fait gloire.

Il vous a trahi ?

Non , il ignore que je l'aime, et je suis résolue de ne jamais le lui apprendre.

Il ne vous voit donc jamais ?

Presque tous les jours.

11 joue peut-être la légèreté et la perfidie dont vous croyez qu'il tire vanité.

Vous pourriez le penser ?

tA dOÎ|ÏESSE.

Je ne puis vous en assurer, [e ne le connais pas .

Vous le connaissez.

Attendez , j'ai vu des hommes se livrer à la légèreté , à l'inconstance* et quelquefois au libertinage , parce qu'ils ne croyaient pas qu'il y eût des femmes dignes de leur inspirer une véritable passion,

Que dites-vous , madatae ?

ti COMTESSE

Ils errent dans la société , sans un véritable atta~ chement; et ce manque d'estime pour nous , a causé la ruine et la perte de plusieurs.

Ah! vous m'alarmez pour...

Pour?

Vous le dirai-je ?

Pourquoi pas ?

C'est que je crains que ma passion n'augmente , quand je pourrai vous en parler, et qu'alors il ne me soit plus possible de la détruire.

Vous avez raison $ cela pourrait arriver.

Vous voyez bien qu'il faut que je garde mon secret.

Après cette réflexion, je vous aime trop pour vous engager k me le confier.

ARMAND i auootiçant.

Monsieur le marquis de Saint- Aleu.

Ociel!

Vous vous troublez ?

De grâce-, laissez^moi fuir dans ce cabinet.

Voilà , je crois , la confidence achevée.

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