SCÈNE VIL
LA VICOMTESSE, LE COMTE, LE CHEVALIER
Eh bien, mon frère, que faites-vous donc chez le Marquis, puisqu'il n'y est pas?
LE CHEVALIER
J'étais avec monsieur le comte de Guerfoy.
Ah ! vous voilà de retour , monsieur ? Vous ne me boudez plus apparemment. Mais, dites -moi, est-ce que vous connaissez le Marquis ? seriez - vous de ses amis?
Non, madame, assurément.
Tant pis pour vous , monsieur ; car il n'y a personne qui ne le recherche, qui ne le trouve charmant, délicieux, divin !
Les femmes peuvent lui avoir fait cette réputation ; il faut quelquefois si peu de chose pour leur tourner la tête.
Monsieur , vous me paraissez -sévère depuis votre voyage -, mais je vous le pardonne ^ vous ne diriez pas cela si vous connaissiez bien le Marquis.
Demandez au Chevalier comme je le connais.
LE CHEVALIER
Moi , je crois que le Comte se trompe.
Qu'en dit-il donc ?
LE CHEVALIER
Des choses incroyables , invraisemblables !
Et cependant qui sont très- vraies.
Il est sur qu'il a prodigieusement d'esprit , et un ton , un ton excellent !
Avec tout cela , madame , j'espère que vous ne le verrez plus.
Comment donc! que pourrait-il lui être arrivé? sa fortune serait-elle endommagée au point. . . . Mais , j'en serais charmée. Il n'y a point de sacrifice que je ne me sente en état de lui faire ; la mienne réparera tout. Cherchons-le, mon frère, venez.
Quoi , madame * vous seriez capable....?
De l'épouser, et cela sans le moindre retard.
Vous , madame ? Quel aveuglement !
Qu'osez-vous penser ? Croiriez-vous qu'il pourrait me préférer quelqu'un ? Mais je m'adresse bien , à vous qui êtes son rival !
Eh 1 non , madame , ce n'est pas cela , votre intérêt seul m'occupe , je vous le jure.
Attendez. Il a refusé de souper aujourd'hui chez moi, et Ton vient de me dire qu'il soupait ici ; serait-ce ?....
LE CHEVALIER
J'avais envie d'y souper avec lui ; mais le comte ne le veut pas.
LA VIGOMTESSE.
L'ingrat, sûrement aime ailleurs !
Eh ! madame , que vous importe ? quand vous saurez. . . .
Sa froideur , ou pour mieux dire son insensibilité , ne me prouvent que trop. • . .
Il savait que vous l'aimiez , et il n'y paraissait pas sensible?
Ah ! monsieur ; je me le dissimulais , je ne voulais pas le croire : son ton avec moi , son respect extrême ne couvraient donc que son éloignement pour tout ce que je sentais pour lui!
LE CHEVALIER
Vous voyez bien , Comte, que vous vous trompez , et qu'il n'est sûrement pas ce que vous croyez.
Eh bien , par égard pour madame , et pour la passion qu'elle parait avoir pour lui , je me tairai , mais à condition que vous renoncerez tous deux à le voir.
Moi , j'y renoncerais ! cela m'est impossible ; oui ,
7 o LA CONDITION PRÉFÉRÉE,
^monsieur , je l'aimerai toute ma vie et je le verrai toujours.
Voilà ce que je ne crois pas , madame.
C'est que vous me croyez sans dont*, une fournie légère ?
Non , madame. Je ne vous aurais pas aimée si je l'avais pu croire.
Apprenez que , malgré son ingratitude , il ne m'en sera pas moins cher.
Je ne l'accuse point d'être ingrat.
Eh bien » s'il ne l'est pas , rien ne pourra détruire mon bonheur*
Ne parlez point de bonheur avec cet homme-là.
Pourquoi donc, monsieur ? que voulez-vous dire ?
LE CHJBVALIB&.
Une chose que je; ne saurais croire»
Et que par conséquent je ne croirai jamais.
Vous serez bien la maîtresse , madame.
Eh bien > parlez , monsieur.
Après tout ce que vous venez de me dire. . . .
Vous êtes honteux de l'avoir soupçonné....
Non , madame , je ne soupçonne point , je suis certain de ce que. j'ai avancé.
Le savez-vous, Chevalier?
1E chevalie*.
Oui , vraiment.
le comte.
Et je suis en état 4e le prouver.
Chevalier , dites donc ? cela doit être excellent !
LE CHEVALIER
Vous ne le croirez pas.
Je l'espère.
LE CHEVALIER
H dit que le marquis de Florinville....
Eh bien?
LE CHEVALIER
A été laquais de son frère.
LA VICOMTESSE, mot.
Et irdit cela sérieusement ?
Oui , madame , et très-sérieusement.
LA VICOMTESSE, riant.
Oh ! mais il n'y a point de conte si bon que celui-là ! Ah! ah! ah!
LE CHEVALIER
Et qu'il s'appelait ^afleur. .
LA VICOMTESSE, riant.
Lui , laquais ! le Marquis ! Ah ! ah ! ah l
Oui , madame.
LA VICOMTESSE, riant.
Àh ! mon Dieu , la bonne histoire ! Ah ! ah ! ah ! Je crois i que je mourrai à force d'en rire. Ah l ah! ah!
Mais quand je vous aurai prouvé
LA VICOMTESSE, riant.
Vous ne me prouverez jamais rien. Ah! ah ! ah! Le Marquis laquais ! Ah ! ah ! ah ! Je voudrais qu'il arrivât, je crois que cette histoire le ferait bien rire !
Pas tant que vous le croyez , madame ; mais évitez plutôt de le voir avant d'avoir toutes les preuves que je suis en état de vous donner.
Songez donc que chaque mot que vous ajouterez me fera éclater de rire.
LE COMf E.
Je ne le crois pas.
Je vous dis que j'en suis sûre. Votre jalousie vous a inspiré là un joli moyen de vous défaire de votre* rival •, il faut voir comment vous ferez pour y réussir.
Si vous voulez seulement me permettre de vous suivre chez vous
Vous ferez tout ce que vous voudrez ; venez , je ne redoute plus rien.
En ce cas-là
Oh ! mais cela est incroyable ! Je crois que j'en rirai long-temps.
LE CHEVALIER
Allez toujours •, je vais dire un mot à Duval que je vois venir,