DE MADAME DE MAINTENON. 189 LE MARQUIS DE BELLUNE
Non; mais assez jolies, de bonne humeur, et qui sont ravies de me voir.
GUSTAVE
N'y a-t-il que des femmes dans votre société ?
LE MARQUIS DE BELLUNE
Pardonnez-moi, il y a des hommes.
GUSTAVE
Qui sont-ils?
LE MARQUIS DE BELLUNE
Leurs noms ne vous seroient pas connus, quand je vous les nommerois.
GUSTAVE
Je suis trompé, marquis, ou c'est U une mauvaise compagnie.
LE MARQUIS DE BELLUNE
Je vous l'avoue ; mais, si vous saviez ce qu'il y a à souffrir avec les honnêtes gens, vous n'auriez pas le courage de vous y exposer.
GUSTAVE
Vous me surprenez en me voulant per-^ suader qu'on est plus à son aise dans une tuauvaise compagnie que dans une bonne.
LK MARQUIS DE KELLUNE
Je VOUS en ferai tomber d'accord, mon cher<:omte, quand je vous aurai appris ce que j'en ai éprouvé : en sortant de l'académie, je m'informai des plus honnêtes gens, pour entrer dans leur comm.erce; je cherchai, dans ma famille, quelqu'un qui mé prcsenla ; je fus reçu assez froidement; je retournai de mon chef, à peine me regardoit-on; je voulus parler, et je m'apperçus que, se regardant d'intelligence, ils t>e moquoient de ce que j'avois dit. Je pris le parti de me taire, mais je me lassai de les écouter.
GUSTAVE
J'aimerois mieux faire ce personnagelà, avec des gens de mérite, que de me faire admirer des sots; et, après avoir bien écouté, vous auriez parlé à votre tour.
LE MARQUIS DE BELI.UNE
Je vous avoue que je n'eus pas cette patience. Un de mes camarades me mena chez les personnes dont je vous ai parlé: on me reçut avec empressement; on admira tout ce que je disois,et je trouvai
im MADAME DE MAIKTENOX. I9I
cet état-là tout aussi doux {[ue l'autre in'avoit paru dur et ennuyeux.
GUSTAVE
Elles 3ont donc sottes, vos amies?
LE MARQUIS DE BELLUNE
Oui; et c'est ce qui fait qu'elles admirent tout ce que je leur dis.
GUSTAVE
Mais, ne vous ennuyez-vous point de les entendre ?
LE MARQUIS DE BELLUNE
Quelquefois; mais je n'ai point le courage d'essuyer les dégoûts que j'ai eus.
GUSTAVE
Ils n'auroient pas toujours duré; vous seriez devenu raisonnable avec des gens qui le sont, et enfin vous leur auriez plu par votre complaisance, et auriez été ensuite de ces honnêtes gens qu'il faut que la jeunesse cherche si elle veut réussir.
LE MARQUIS DE BELLUNE
Vous parlez en homme qui n'a pas connu le triste état d'être compte pour rien, de se taire toujours, et d'avoir à être cortjplaisant pour les autres, afin d'attirer leur approbation.
tgT. PROVERBES
GUSTAVE
Cette approbation mérite bien d'être achetée.
LE MARQUIS DE BELLUNE
Faites-en l'épreuve; mais venez voir mes amies, et vous jugerez si on n'est pas à son aise chez elles.
GUSTAVE
Je le veux bien, pour une fois seulement.