SCÈNE vi
CELINE.
Que je m'ennuie ! je ne peux demeurer seule. Je vais chez madame de Saint- Fargeot.
M™^ DUBOIS
Vous ne devriez point y aller, et vous vous repentirez à loisir de n'avoir pas voulu croire vos véritables amis.
CÉLINE
Si je voyois ceux que vous appelez mes amis, je passerois une triste vie.
M""= DUBOIS
Ne trouvez -vous de joie que daus le^ grand monde? Les plaisirs innocents n'ont pas de suites fâcheuses.
CÉLINE
Elî! quelles suites auront ceux que je prends ?
M™^ DUBOIS
La perle de votre réputation , le mépris des honnêtes gens et de ceux même qui vous flattent présentement, une vieillesse honteuse.
CÉLINE
Où trouvez-vous des vieilles honorées ?
M"^® DUBOIS
II est facile de vous donner des exemples de l'un ou de l'autre.
CÉLINE
Vous me ferez plaisir.
M""« DUBOIS
Peut-on voir une plus heureuse femme que madame d'Arlincour ? elle s'est renfermée dans sa jeunesse pour conserver sa réputation, qui est notre trésor. Elle en a joui de bonne heure. Son mari lui confioit toutes choses ; elle étoit maîtresse absolue chez elle. Il suffisoit qu'elle fût en un lieu pour que tout ce qui se passoit fût approuvé. On lui confioit toutes les jeunes personnes; celte estime dura
toujours. On peut dire que son mari et ses enfants l'honorent et la respectent, parce qu'ils savent quelle a été sa conduite.
CÉLINE
Et l'autre ?
M™^ DUBOIS
C'est madame Legrand ; elle a négligé sa' réputation étant jeune, aussi l'a-t-elle perdue. Son mari en a souffert , et il l'a fait souffrir à son tour. Elle n'ose dire un mot chez elle de peur d'essuyer des re proches. Le soin de sa maison ne lui est pas confié; ses enfants la méprisent, parce qu'ils ont ouï parler de ses folies; elle baisse les yeux dès qu'on parle de vertu et de conduite; ses filles cherchent des femmes d'honneur pour les mener à la campagne, et elle demeure confuse et humiliée, se repentant, mais trop tard, par rapport au monde.
CÉLINE
Voilà un triste portrait ; mais je suis sûre de moi et n'irai pas plus loin que je ne voudrai.