SCENE PREMIERE
PREMIER MAÇON. — DépêchoDS-nouspour finir avant la nuit.
DEUXIÈME MAÇON- — Voîlà de Touvragc bien payé, mais on pourra dire aussi que ce sera de l'ouvrage bien fait : ctiaux et ciment, ce sera solide comme un roc.
PREMIER MAÇON. — On n^cnfcrme pas aussi bien les prisonniers, et pourtant ils ont plus envie de se sauver que la pauvre femme qui est là-dedans.
DEUXIÈME MAÇON. — Pauvre femme ! dis-tu. On prétend qu'elle garde avec elle, dans la tombe, des pierreries de quoi faire la fortune de cinquante ^familles.
PREMIER MAÇON. — M'cst avis qu'cllc aurait mieux fait, pour son sàlut éternel, de faire distribuer aux pauvres ces immenses richesses que de les faire ainsi enterrer avec elle.
DEUXIÈME MAÇON. — Quî Sait sî On lui a bien obéi, et si on n*a pas un peu allégé ce coffre avant de rapporter ici ?
PREMIER MAÇON. — Jc gagcraîs que non : la douleur de Raymond est trop vraie et trop profonde pour qu'il ait voulu ainsi la tricher. Il a voulu qu*on respectât religieusement les volontés de sa femme, et il a fait apporter ce coffre devant lui. Le voilà qui se promène pendant que nous travaillons, et il ne quittera la place que lorsque nous aurons fini.
DEUXIÈME MAÇON. — Ou doit, dit-ou, mcttrc une sentinelle pendant la nuit. Au bout de vingt-quatre heures, ce ciment sera endurci de façon à ébrécher le fer et Tacier.
PREMIER MAÇON. — Gommc il est changé depuis vingt-quatre heures ! Ses cheveux et sa barbe, qui n'étaient que grisonnants, sont devenus blancs comme la neige depuis hier. Qui aurait cru que Tamour eut tant de puissance sur le cœur d'un vieillard?
DEUXIÈME MAÇON. — Il y a dans ce même cimetière la tombe d'un autre vieillard qui est mort de douleur de la perte de sa maîtresse; sur cette tombe on a écrit deux lignes :
Des chaînes de l'amour, non, rien ne nous délivre ; Jeune, on vit pour aimer ; vieux, on aime pour vivre.