PARTIE
D ESCRIPIION PHYSIQUE.
§ I. Topogmphie,
Quelques personnes notables dans l’armee et dans le gouvernement , ont pensé avec moi qu’il serait utile de réunir en un petit volume, pour Tinstruction des militaires qui prendront part à l’expédition future de Constaiitine , tout ce qu’il y a de connu sur cette capitale et sur les routes et le pays qui l’environnent dans un rayon de lieues. Nous interrogerons , pour rassembler ces renseignemens, l’antiquité grecque, romaine et arabe, et nous y joindrons toutes les descriptions précises que pourront nous fournir les voyageurs modernes dont les ouvrages imprimés ou manuscrits sont à notre disposition.
Carthage, à nie^re quelle accrut sa puissance y fonda des villes, établit des ports et des forteresses qui formèrent, sur tous les points avantageux de la cote, comme une chaîne non interrompue depuis les Syrtes jusqu’au détroit de Gibraltar. Ubbo (aujourd’hui Bône), Igilgilis (Gigel) et Saldæ (Bougie) ont été de ce nombre (i). Ces ports et ces comptoirs lui servirent à étendre son commerce et sa puissance. Le mode administratif et judiciaire établi par Carthage , soit envers ses colonies ou les villes libres et alliées , soit à l’égard des indigènes , son système de colonisation, tout-à-fait semblable à celui des Phéniciens et des Grecs, nous sont indiqués par Aristote , Diodore et Appien (2). Plusieurs fragmens précieux, relatifs à ce sujet , peuvent être encore recueillis dans plusieurs ouvrages grecs et latins oîi ils se trouvent épars. En résumé, la douceur et la justice dans les relations, le respect des lois établies , la modération dans les tributs imposés, un système d’intérêts mutuels de commerce et d’échange habilement combiné, accrurent la domination de Carthage, attachèrent fortement au maintien de sa puissance les peuples agricoles ou nomades, les villes libres ou fédérées, les rois alliés et les colonies militaires ou commerciales les plus
(j) Heeren , Commerce et polit, des anciens , t. IV, p. Sy , 58, et note'i. Scylax, p. 5i, ed. Huds.
(2) Arist. Polit. H , 9 , Vï, 5. Appian. Pun. II. DIodor. y, 38.
ëloignéès de la métropole, quoique formées d’un mélange de citoyens et d’indigènes.
L’an 608 de Rbme, Scipion-Emilien a détruit Carthage, occupé tout son territoire , et cependant le sénat romain ne le garde pas tout entier : il détruit toutes les villes qui avaient aidé les Carthaginois dans la guerre , agrandit les possessions d’Utique qui l’avait servi contre eux , fait du surplus la province romaine d’Afrique (i), et se contente d’occuper les villes maritimes, les comptoirs, les colonies militaires ou commerciales que Carthage avait établis depuis la petite Syrte jusqu’au-delà d’Oran. Rome, de même que la France jusqu’à ce jour, prend position sur la côte et ne s’avance pas dans l’intérieur.
Nous allons donner une courte description de cette côte depuis la Calle jusqu’à Bougie. L’inspection de la belle carte du capitaine Bérard, le mémoire à l’appui qu’il imprime actuellement et dont il a bien voulu me communiquer le manuscrit , donneront une idée exacte et précise de l’état des lieux, La Calle est une position qui semble peu importante à occuper. <c Elle est , nous dit Desfon- « taines (2), séparée de la terre ferme par une petite « langue de terre basse. Elle est bâtie sur un rocher
(1) Appian. Pun. c.CXXXY.
(2) ^esfontaines, Ms. — Yoy. Hebenstreit , Now. Ann, des roj. t. XLVÏ, p. 67. Poirel; t. p. 172. — Shaw, t. l, p. 122, trad. fr.
« de grès à gros grains. Le port est très étroit , peu c( profond et d’une entrée fort difficile; il n’y vient « que de petits bâtimens. L’air y est extrêmement (( malsain; il y périt quelquefois un tiers de la « garnison par des fièvres malignes. » Les terres basses noyées par la mer , et un vaste étang très poissonneux qui l’avoisinent et que signale M. Bérard, sont probablement la cause de cette insalubrité.
Je serai bref sur la description de Bone qui nous est connue par une longue occupation. « Sa rade « est mauvaise et peu abritée , sa plaine vaste et cc très fertile , mais remplie de marécages et très « insalubre (i). » Deux rivières s’y jettent, la Boudjemah et la Seybouse. Cette dernière a encore i6 pieds de fond , et dans l’antiquité offrait un bon port qu’on rétablirait facilement en faisant disparaître la barre qui obstrue son embouchure, ou par d’autres moyens. Bone portait autrefois le nom d’Hippône; elle fut une des résidences desroisdeNumidie , . Antiquis dilectus regibus Bippo (2).
Elle joua un rôle important dans la guerre de César en Afrique (3), dans celles des Vandales sous Genséric , et plus tard dans la campagne de Bélisaire contre ces usurpateurs teutoniques (4).
(1) Desfontaines , Voyage en Barbarie , Nouv, ann. des voyages, t.'XLYII, p. 96,97.
(2) Silius Ital. III, 259. 1^. ^
(3) Hirtius, Bell. Afr. 96.
(4) Procop. Bell. Vand. 1, 3.
Je consignerai ici une observation tirée, du manuscrit de Peyssonnel (i) sur les courans de la mer dans la rade de Bône, qu’il est important de publier pour l’utilité de la marine. « Le 4 dit-il,
« le temps fut très variable. Il plut l’après-dînée ; «Je vent souffla ensuite au S. O. A 6 heures du a soir, il devint calme et la mer fut tranquille. Du « haut d’une terrasse , une demi-heure avant le a soleil couché, j’observai que les eaux étaient « très pleines et très hautes. Il arriva tout à coup (c un courant; les eaux de la mer, dans une minute « de temps, se retirèrent et diminuèrent de plus de « dix pieds. Le rivage de la mer se trouva à sec à a plus de deux cents pas de ses bornes ordinaires. c< Le courant surprit les poissons qui restèrent à « sec sur le rivage; on en prit plusieurs, entre « autres une espèce de raie de 6o livres. J’observai « jusqu’à la nuit que le mouvement irrégulier de la a mer se calma peu à peu , et que de deux en deux a minutes les eaux entraient et se retiraient , per- « dant insensiblement leur mouvement, tout comme « les ondulations d’un vase plein d’eau qu’on a se- « coué , diminuent et cessent peu à peu. »
Le point de la côte le plus voisin de Bône est Stora, dont le port offre un assez bon mouillage, au rapport de Poiret (2) et de Peyssonnel. Ce dernier
(1) Lett. manuscr. XV, p. 2.
voyageur signale en cet endroit les ruines d’une grande ville ancienne, qui sont à coup sûr celles de Rusicada, mentionnée par Poniponius Mêla, Pline et les Itinéraires (i). Les antiquités de Stora ont été aussi décrites par Shaw (2j, qui mentionne entre autre choses des citernes dont les habitans ont fait des magasins a blé. Cette description est confirmée par M. Bérard qui signale à Stora une grande quantité de ruines répandues dans un petit espace, et, entre autres, un massif considérable d’anciennes constructions que les habitans appellent les magasins, et qui sont probablement les citernes; dont parle le voyageur anglais. Vers l’est, presque tous les mamelons sont couverts de ruines : enfin à la plage qui précède le cap Skikda on les trouve plus multipliées qu’ailleurs. On y distingue des cintres de voûtes , des restes de citernes , des pans de muraille qui du bord de la mer se dirigent vers l’intérieur , en suivant les sinuosités des collines. C’est là que M. Bérard place les ruines de Rusicada, ancienne colonie romaine qui devait, dit-il, avoir de grandes relations avec Constantine, comme étant le port le plus rapproché de cette capitale. « Il est a très dangereux, dit Poiret (3), d’aborder dans cette
(1) Mêla, I, vu, 4* Pbn. V, 2, t.I,p. 245, éd. Hard.Itin. p. 17, éd. Wessel. Léon l’Africain la nomme Sacaïcada, p. 538, éd. Elzévir, 1682.
(2) T. I, p. 1 17, tr. fr,
« ville, les habitans en sont cruels et féroces. « Néanmoins avec des précautions et à force d’artf gent on les rend un peu plus traitables. »
Il n’en est pas de même des babitans de Collo, l’ancienne Gullu , dont Léon l’Africain (i) vante la politesse et la civilisation. S’il faut en croire le même auteur, Collo fut autrefois une cité florissante : elle doit son origine aux Romains. Bâtie sur une montagne élevée, environnée de terrains fertiles , aucune ville ne pouvait lui être comparée soit pour la richesse , soit pour la force et l’avantage de la situation. Bien que les Turcs n’eussent pas relevé ses murailles que les Vandales avaient abbatues , elle s’était maintenue dans une complète indépendance vis-à-vis des beys de Constantine et de Tunis. Elle faisait un grand commerce surtout avec les Génois; les principaux articles d’exportation étaient la cire et les cuirs , et c’était encore, au temps oii Peyssonnel l’a visitée, le principal objet du commerce de la compagnie d’Afrique qui y avait établi un comptoir. Mais alors la ville n’était déjà plus qu’un assemblage de misérables maisons bâties en terre et partagées en trois quartiers ou hameaux (2) à
(1) P. 537, éd. Elzévir.
(2) Poiret , 1. 1 , p. 120, donne un mémoire assez détaillé sur les environs de la ville, qu’on appelle le pays de Collo ou le Collo J par M. Hugues, agent de la compagnie d’Afrique. C’est une vallée où se trouvent i5o maisons à un seul étage , mal bâties en argile et en terre. C’est là la
quelque distance les uns des autres. Quoique le port soit de petite dimension, son mouillage est sûr et à l’abri des vents. Le fond y est d’une très bonne tenue (O. Ni Shaw (2) ni Peyssonnel n’y ont observé d’antiquités , mais il ne serait pas im^* possible que des fouilles bien dirigées amenassent la découverte de quelques restes de la ville ancienne. TEilrisi, au douzième siècle, y mentionne des ruines antiques (3), et tout récemment encore le capitaine Bérard a remarqué près de la ville et dans l’intérieur des débris d’anciens monumens. Cet habile marin ajoute que les montagnes voisines sont couvertes de beaux chênes et d’autres bois de construction où le dey d’Alger puisait ses approvisionnemens pour les chantiers de son arsenal.
Gigel ou Gigery est évidemment l’ancienne Igilgilis que Pline (4) indique comme le centre d’une colonie romaine. Elle est située au bord de la mer, sur une petite presqu’île plate qui avance vers l’est et qui se termine par un banc de rochers formant un petit port. La décadence de cette antique cité date de la conquête de Roger, roi de Sicile. Voici
ville de Collo. Elle se divise, suivant M. Hugues, en quatre quartiers qui se nomment Berkaïde, Azoulirij Berdtouille et la Jasde»
(1) Bérard, manuscrit, p. io3.
(2) P. 1 17, tr. fr.
(3) Edrisi, trad. de M. A Jaubert, p. 246.
(4) Plin. V, i,t. I;p. 244.
ce qu’en dit Edrisi , géographe arabe , qui était à la suite du monarque sicilien (i): « La flotte du roi ff Roger s’étant emparée de Djidjel, les babitans se a retirèrent à un mille de distance , dans les mona tagnes ; ils y construisirent un fort; durant Thiver « ils revenaient habiter le port, mais, à l’époque de cc l’arrivée de la flotte, ils se réfugiaient presque tous « dans les montagnes, ne laissant dans la ville qu’un « petit nombre d’individus et quelques marcbancc dises. Depuis cette époque , Djidjel est devenue et déserte et ruinée. » Nous apprenons cependant parLéon l’Africain (2) que, quatre siècles après cette conquête, la. ville de Gigel, quoique pauvre et démantelée, conservait assez de forces pour maintenir son indépendance contre les rois àe Bougie et deXunis. Les babitans , dit Léon , sont civilisés, pleins de bonne foi, et s’adonnent presque tous à l’agriculture, quoique le terrain qu’ils cultivent soit ingrat et ne produise que de l’orge, du lin et du chanvre. Ils ont en abondance des figues et des noix qu’ils envoient par mer à Tunis. La position de Gigel paraît être un excellent point d’occupation. La hauteur sur laquelle est située la ville est naturellement fortifiée, au point que Léon la regarde comme absolument imprenable. Les babitans se soumirent néanmoins à Barberousse, qui n’exigea d’eux, pour
(1) Trad. deM. A. Jaubert, p. 245.
tout tribut , que la dîme des grains et des fruits. En 1664, cette ville tomba au pouvoir des Français commandes par le duc de Beaufort; mais nous ne pûmes la garder long-temps , malgré les fortifications qu’on y avait construites , et que Peyssonnel a vues presque entièrement ruinées.
La synonymie de Bougie et de l’ancienne Saldœ, siège d’une colonie romaine , est fixée par une inscription trouvée sur place , avec beaucoup de médailles antiques , par M. Prieur , payeur de l’armée à Bougie. La ville moderne est bâtie dans l’enceinte même de Fantique Saldæ, mais elle n’en occupe que le tiers en superficie (i). Elle est située au sommet d’une montagne qui , avançant à l’est dans la mer, forme un grand cap et un assez bon port à l’abri des vents de tous les cotés, excepté à l’E. et au N.-E. a La baie dans laquelle est bâtie Bou- « gie, dit M. Bérard , offre un bon mouillage et un « bon abri pour toutes les saisons , mais particucc fièrement contre les vents du nord; le fond est (c d’une très bonne tenue (2). » On y voit les ruines de l’ancienne enceinte; des murailles subsistent encore en partie , flanquées de quelques tours carrées bâties en maçonnerie très dure. ^
Les habitans de Bougie possédaient d’immenses richesses provenant des excursions continuelles qu’ils
(1) Ms. de Peyssonnel et Léon l’Africain, p. 532.
(2) Manuscrit, p. 90, 91.
faisaient sur les cotes d’Espagne; mais leurs pirateries causèrent leur ruine. En 1 5o8 , Pierre de Navarre y fut envoyé par Ferdinand-le-Catholique, avec quatorze vaisseaux seulement. A son approche le roi et les habitans s’enfuirent, abandonnant aux Espagnols la ville et toutes^les richesses qu’elle renfermait. Pierre s’en empara sans peine : il releva une ancienne forteresse qui existait sur le rivage de la mer, et en fit construire, dans le voisinage, une autre dans laquelle il plaça une bonne garnison. Six ans après, Barberousse, à la tête d’un détachement de mille hommes , fît une tentative sur Bougie. Aidé par les tribus qui habitent les montagnes voisines , il enleva l’ancien fort ; mais il échoua dans l’attaque de la forteresse bâtie par Pierre de Navarre, et fut contraint de renoncer à son projet. Les Espagnols restèrent donc maîtres de la ville, mais en i54o, après la défaite de Charles-Quint , ils en furent entièrement chassés.
§ IL Routes sur la cote.
Tous les points de la côte dont je viens de tracer la topographie étaient unis entre eux par une route romaine dont l’immense développement s’étendait de l’ouest à l’est, depuis l’endroit où sont les ruines de Carthage jusqu’à l’extrémité occidentale de l’empire de Maroc. Je ne dois faire entrer dans mon plan que la partie de cette route comprise entre Bougie et la Galle.
Ces deux points extrêmes et les positions intermediaires de Gigel, Collo, Stora et Bone, que nous connaissons d’une manière certaine, sont comme autant de jalons qui doivent guider notre marche et nous aider à reconnaître quelques stations intermédiaires mentionnées dans les itinéraires anciens, et dont les ruines peuvent peut-être encore se retrouver sur la cote (i). Ici je suis forcé de prendre mes élémens chez les anciens, puisqu’il n’existe pour les routes de terre et pour la configuration du pays aucun relevé exact exécuté par les modernes. La première base des recherches à faire pour arriver à ce but important c’est un calcul exact des distances. Je crois donc utile de donner ici un tableau de la côte, d’après l’Itinéraire d’Antonin et la Table de Peutinger, On ne peut affirmer, il est vrai, que ces anciens documens nous soient parvenus sans altération ; mais il serait vraiment extraordinaire que deux calculs différons, dont l’un n’est pas copié sur l’autre, renfermassent l’un et l’autre la même erreur sur le même point. On peut donc croire qu’une moyenne de ces deux estimations diverses, surtout si on la compare avec le relèvement de la côte dressé par M. le capitaine Bérard, offre un degré suffisant de certitude, et mérite une certaine confiance.
(i) Dans le tableau qui suit^ les noms de ces stations intermédiaires, que nous ne connaissons pas encore d’une manière certaine, sont imprimés en lettres italiques.
Tableau des divers points de la côte septentrionale d'Afrique, depuis Bougie jusqu’à B6ne{\),
(Itin. d’Ant. p. 17 sqq. ed. Wess.; p. 4? ed. inéd. deM. le marquis de Forlia. — Table de Peutinger, ed. Fortia, p. 291 .)
INOMS
DISTANCES d’après