Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. Ubicini
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. — IN- FLUENCE DU SOL SUR LR CARACTÈRE ET LES INSTITUTIONS.
De même que l’être physique est inséparable de l’être moral , ainsi deux éléments constituent les agglomérations d’individus ou les peuples : le sol où ils habitent et les institutions qui les réunissent en sociétés. Les régions de plaines et méditerranées , ouvertes à toutes les invasions, semblent être fatalement destinées à la dépendance; leurs richesses appellent la conquête ; tôt ou tard elles complètent les Etats qui ont grandi dans des conditions pins favorables à la lutte, et elles ne jouissentdu repos qu'aux dépens de leur liberté.
Ce qui est obstacle pour le fort es* une garantie pour le faible; les montagnes, les côtes maritimes abruptes et semées d'écueils , les marécages , les déserts sont des remparts naturels qui ont sauvegardé les nationalités ou leur ont permis de survivre à toutes les dé
faites. Quant aux fleuves, également favorables à l’attaque et à la défense, ils réunissent ceux même qu’ils séparent, et le commerce tend à rapprocher par les relations les intérêts que la politique divise.
II semble que la guerre soit née dans les montagnes, et que la fable des Titans n'apparaisse dans les êges mythologiques que pour exprimer cette vérité sous le voile d’une ingénieuse allégorie. C’est là que l’oiseau de proie établit son nid, que les animaux féroces cachent leurs tanières. Les fugitifs viennent demander à ces retraites de l’homme primitif un asile contre l'oppression dn vainqueur ou la vindicte des lois. Le montagnard est accessible à tous les iustincts de la vengeance et d’une liberté sans frein ; il croit que l’habitant de la plaine lui est hostile en sorte que le pillage ne satisfait pas moins son orgueil que ses besoins : selon l’expression du Circassien, ne descendre que pour remonter, c'est vivre deux. fois. Dans la, l"0''' tagne l'avantage du lieu supp|ee
lr* livraison. ( Provinces Danubiennes.)
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nombre; là une poignée d'hommes déterminés peut arrêter une armée entière.
Des retranchements naturels , des précipices, des positions qui, à chaque pas, dominent ou tournent l’ennemi, la racilité de l'attaque et de la résistance, tout donne au montagnard , quand il se borne à défendre sa retraite, un avantage incontestable sur le soldat discipliné, qui marche entouré de toutes les entraves de la guerre savante.
Mais la lutte, si favorable dans la montagne, change de caractère dans la plaine ; la fuite qui, dans une gorge ou un défilé, n’est souvent qu’un piege peut devenirfàtale devant un ennemi supérieur que rien n'arrête; et dans ces conditions, des expéditions lointaines deviennent presque impossibles aux montagnards. D’un autre côté, l'habitude de ne compter que sur soi irrite l'orgueil et entretient des haines héréditaires de tribu à tribu, de famille à famille, et la désunion paralyse souvent ces tiers courages. Aussi l'histoire nous montre les montagnards redoutables chez eux, mais inhabiles à conserver leurs conquêtes. Ceux qui ont acquis une gloire durable par les armes, comme les Macédoniens et les Perses, avaient déjà renoncé à l’indépendance de la vie isolée. Les Helvétiens et plus récemment les habitants des Cnrpathes, des Alpes illyriennes et de l’Hémus ont été soumis de nom plutôt que de fait, et dans les luttes séculaires de leurs puissants voisins, Grecs, Romains, Avares, Hongrois, Bulgares, Polonais, Allemands, Vénitiens, Russes et Turcs, ce sont les contingents inépuisables des vaincus qui ont été souvent, et stérilement pour eux-mémes, la force principale des puissances belligérantes.
Les invasions des peuples nomades reçoivent des nécessités de la vie errante un caractère qui leur est particulier. La horde voyageuse s’est déplacée tout entière : femmes , enfants , vieillards, bétail, chariots, ustensiles, tout marche, tout s'arrête à la fois ; rien ne change que le lieu de la halte : une forêt, un fleuve, une source déterminent le choix. Prudents, parce que tout voisinage inconnu peut être hostile ; courageux, parce qu’une seule défaite, en les privant de tontes leurs ressources, changerait leur liberté en esclavage, les barba-
res avancent toujours, et l’avalanche sr
grossit de ce qu’elle n'a point écrasé. Comien de peuplades ont été absorbées dans ces invasions où elles ont perdu jusqu’à leur langue et leur nom! Ln effet, ceuxlà seuls les suivaient en corps de tribu qui s’associaient volontairement à la fortune des envahisseurs, tandis que les vaincus dont la reunion edt été dangereuse étaient distribués séparément avec le reste du butin entre les vainqueurs, dont il leur fallait prendre les mœurs et le langage. Quand ces révolutions se sont trouvées mêlées aux destinées des peuples historiques, elles apparaissent confuses dans leurs annales, mais au delà de ces rares limites tout est resté chaos et mystère -. les traditions mille fois rompues, l’incertitude des appellations, l'habitude de ne considérer les peuples vaincus qu’au point de vue de la conquête, l’absence presque complète de monuments, toutes ces causes ont restreint la connaissancedes origines à des études conjecturales.
Les peuplades agricoles qui se rencontraient sur le passage de ces grands courants d’invasion étaient entraînés comme les autres, et lorsque l’émigration victorieuse s’arrêtait pour s'établir définitivement , elle offrait un mélangé où étaient représentées toutes les races diverses , toutes les variétés de tribus , avec leurs souvenirs religieux, leurs traditions héroïques et l’expérience pratique de leur vie antérieure. C’était précisément l'absence d'homogénéité qui permettait aux conquérants de s’amalgamer an si peu de temps avec les indigènes vaincus.
Mais, s’il ne nous est pas permis de remonter bien haut et d’un pas sôr dans l'histoire, nous pouvons du moins observer les peuples dont la physionomie garde encore l’empreinte de la vie primitive; c’est surtout le type moral, dans les nouvelles conditions que la religion et la civilisation nous ont faites, qu’il est intéressant d’étudier. Nous avons moins d’énergie qu’eux et plus de lumières; tâchons de leur communiquer ce qui ieur manque, en nous rappelant que la civilisation comme la conquête a eu ses routes privilégiées. Quelques rampes de rochers abruptes séparent le Monténégrin de l’ Autrichien de Raguse,
et cependant quelle différence entre les même que leurs intérêts. Indifférents moeurs et les idées de l'un et de l’autre ! au* dangers qui menacent leurs voisins. Ce sont les lagunes, le coin le plus aride, ils ne s'inquiètent que de ce qui les le plus désole des côtes de l'Adriatique, touche directement; presque toujours qui ont fait la sécurité et la grandeur la connivence d'un chef avec l’étranger de Venise : les Vitaliens de la Baltique, se rattache à quelque vengeance de lesl'scoques de la Méditerranée et de la parti ou à des rivalités dvinfluence. mer Noire, si fameux par leurs dépré- La Russie est surtout habile à exploidations, se sont adonnés à la piraterie, ter ces divisions : à un instant donné, parce que la nature de leurs retraites elle est en mesure de jeter dans la les y invitait; ils n’ont cédé que lorsque, balance des partis tout le poids de obligés de faire la grande guerre mari- ses intérêts occultes : c’est ce qu’elle fait time, ils se sont trouvés hors du cercle depuis unsiècie, par ses agents accrédités de leurs opérations habituelles. ou secrets, dans les provinces moldova-
Ce que Montesquieu a dit de l'influence laques, en Servie, en Albanie et dans du climat peut donc s’étendre aux loca- les parties insoumises du Caucase, lités, et cette observation paraîtra frap- Quand il s’est rencontré à la tête de pante si on l'applique à des popula- ccs tribus guerrières des hommes dont tions occupant un espace borné et un- le regard avait plus de portée, et qui sapreint d’un caractère local nettement valent rallier a. une action commune défini. Ce phénomène est déterminé tous ces éléments de force, on les a vues par plusieurs causes. Le sentiment s’élever rapidement; mais cette prospéde la liberté, saDs lequel le type est in- rité, née avec un homme, tombait avec saisissable ou mérite peu d'être étudié, lui; ce n'était qu’un heureux accident, perd quelque chose de sa force quand, Après l'avortement des grands efforts apres s’être communiqué de l'individu teutés par le génie, il y a un instant à la famille, il passe les limites de la de prostration qui permet aux ambitions tribu. Aussi, dans des conditions géo- médiocres de s'imposer ; la lutte des graphiques qui isolent les habitants, les influences recommence, et la politique moeurs sontnaturellemeut républicaines; étrangère, dont le but est de diviser, mais les influences individuelles entre- triomphe par l’effet irrésistible d’un tiennent alors des rivalités qui changent système arrêté et suivi, eu pterils les cléments de force et de pro- Une agitation instinctive et l’amour tection. Dès que la liberté s’agite, l'aris- des armes ont souvent mêlé les peuples tocratie apparaît, et dans ces luttes de du bas Danube, ainsi que les Ulyriens, la vie publique le but est trop souvent les Serviens et les Albanais, aux grandes dépassé. Au reste ce qui nous semble guerres européennes; mais plus d'une confusion et désordre est pour le. Servien fois l'histoire, confondant le guerrier et le Monténégrin le mouvement et avec la cause qu’il servait, l’a dépouillé la vie. Etrangers aux idées abstraites et de son titre national. C’est ainsi tjue générales d’une civilisation avancée, ils des annalistes hongrois ont imagine se plaisent à exereer dans leur pléni- des circonstances romanesques pour tude les facultés de l'homme primitif, et faire de Jean Corvin Ilunyade un fils le mépris de la vie est pour eux le su- naturel de l’empereur Sigismond, tandis prême correctif des chances contraires, que le vainqueur de Belgrade était Va- Deux traits principaux résument leur laque : dans les dernières guerres qui caractère politique : l'indépendance in- ont amené l'indépendance de la Grèce, dividuelle dans les masses, et au-dessus combien de fois la France n'a-t-elle pas l’aristocratie du clan. Les délits privés applaudi comme Hellènes ces intrepisont jugés par les anciens; mais, dès des Souliotes qui n’etaient que des Al que les actes touchent aux prétentions banais?
des partis, ils entraînent souvent des Cette existence à [tari qui ne se révèle prises d’armes. au monde politique que sur les champs
Comme leurs alliances, aussi bien que de bataille échappe aux avantages leurs guerres, sont presque toujours ac- comme aux vices des peuples avances j eidentelles. leur politique reste isolee de le brigandage y a ses règles et 8011 1
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d’honneur ; les passions ne s’y déguisent <|ue pour arriver plus sûrement à leur hut; c’est la chasse avec toutes ses ruses, sauf cette seule différence que l'homme est alternativement le chasseur et la proie. La férocité des montagnards dans la guerre s’explique par les moeurs des peuples qui, tour à tour, se sont dispute leur territoire , depuis les versants des Alpes illvriennes et les vallées du Pinde et de lfHémus jusqu’au bassin du Danube inférieur et à la Bessarabie. Les Romains d’Occident et d’Orient, les Avares, les Bulgares, les Hongrois, les empereurs d’Allemagne, les Polonais, les Mongols, les Russes et les Turcs leur ont fait uneguerred'extermination ; on s'étonnerait même qu'ils aient pu survivre à tant de revers, si on ne les voyait se recruter sans cesse de tous ceux qui échappaient à d’autres vainqueurs. Quand leurs voïvodes ont été cruels , ils ont égalé les Domitien les Christiern et les Jean IV.
Leur rôle fréquent d'auxiliaires les a familiarisés avec les progrès de l'art militaire; mais l'absence d’un système régulier d’administration et de finances ne leur permet pas d'utiliser toutes leurs ressources; d’ailleurs, surveillés par des voisins puissants et ambitieux , ils ne peuvent que difficilement entrer dans la voie des réformes. Placés entre les Autrichiens et les Polonais catholiques, les Bohèmes protestants, les Grecs et les Russes qui professent les doctrines de Photius, et les mahométans, dont la religion est celle du glaive, ils ont pu tirer de leurs croyances la forcedu martyre, et non les’ éléments civilisateurs.
Aussi, à l'époque des guerres de religion, les voit-on flottant d'une alliance a l’autre, se déterminer par la puissance des faits plutôt que par des motifs de conscience.
Ce serait une tâche également fastidieuse et stérile que de rechercher dans le passé l'histoire de peuples qui ne se melent que par intervalles aux événements dignes d'attention. Tantôt ils disparaissent de la scène, tantôt ils se montrent de nouveau par des causes ignorées ou qui n'ont pas laissé de traces; on les a crus détruits, ils n’étaient que voilés; leurs frontières s’étendent ou se resserrent en raison de leurs vicissitudes ; les noms même s’altèrent ou se changent ;
il y a confusion etincertitudedanseequi est le moins sujet au changement, dans les conditions géographiques. La détermination précise d'un lieu mettra en défaut toute la sagacité de l'érudit; quand les textes ue s'accordent pas ou qu'ils se taisent, chaque point contesté enfantera des volumes de commentaires.
Dès qu’on aborde un sujet spécial, il se révèle des difficultés qu’on u'avait pas même soupçonnées. Quand Pierre le Grand vint à Paris, il y a cent quarante ans à peine, il corrigea de sa main le tracé de la mer Caspienne ; et aujourd’hui que l’attention se porte sur l'Orient nos ingénieurs relèvent tous les jours des inexactitudes dans les cartes russes, même pour le cours du Danube et le littoral de la mer Noire. Il a fallu la guerre actuelle pour attirer notre intérêt sur l’Illyrie , la Servie et les provinces danubiennes. La politique remanie sans cesse les frontières sans respect
Cur les nationalités. Pendant longtemps ; Valaques, les Moldaves et les Transylvains n'ont fait qu’un même peuple ; aujourd’hui la Moldavie et la Valachie forment deux principautés distinctes , sous la souveraineté du sultan et le protectorat contesté du tsar, tandis que la Transylvanie est autrichienne. Sans doute ces changements sont communs à tous les États; mais si l’on s’habitue bientôt à ceux qui affectent les rands pays, à cause de la fréquence es rapports, il n'en est pas de même des modifications subies par des provinces dont l’existence était à peine connue.
Ainsi , pour les pays situés à une grande distance des lignes stratégiques et commerciales, il faut se contenter de quelques données éparses dans les historiens et du récit des voyageurs , qui sacrifient souvent l'exactitude à la forme.
Quant aux informations des agents consulaires, placés mieux que personne pour obtenir des informations précises et suivies, la diplomatie se norne a les consulter dans l'occasion et souvent lorsqu’il est trop tard pour les contrôler utilement.
Si ces difficultés arrêtent l’historien quand il s’agit des faits récents, il en rencontre de bien autrement sérieuses lorsqu’il remonte sans guides sûrs le
cours des âges. Chez les anciens la science était, pour ainsi dire, individuelle; chacun se trouvait obligé de la refaire à nouveau ; c'est au point que des auteurs célèbres ignoraient jusqu'au nom des écrivains spéciaux qui les avaient précédés. En l’absence de ces académies qui de nos jours coordonnent et complètent les données de toutes les sciences , les idées des anciens sur le monde barbare se réduisaient aux périples, à quelques voyages, aux relations avec les colonies et aux détails que fournissaient des guerres sans cesse renaissantes. Mais les historiens de leur temps dédaignaient en général tout ce qui concernait les vaincus; et quand plus tard les rôles furent changés, ils aimèrent mieux gémir ensecret sur leurs défai tes que d’en transmettre consciencieusement le souvenir.
Les colonies étaient dans des conditions particulièrement favorables pour mieux voir et pour recueillir les traditions; mais, comme leur établissement était une conséquence de la conquête , il leur fallait assouplir la haine que le vaincu portait à leur mère-patrie , en tâchant d'elfacer les mœurs et les souvenirs nationaux, pour absorber toutes les résistances dans l'unité romaine.
L’obscurité redouble quand on essaye de remonter aux origines ; la multitude des invasions, le vague des données chronologiques , le mélangé des races , la disparition de quelques-unes, l'absence presque totale de données et de monuments , l’invraisemblance des systèmes, résultat naturel des difficultés du sujet ; les pièges que cachent si souvent les analogies étymologiques, tout est obstacle aux recherches consciencieuses.
Le plus sage est de ne pas promettre ce qu’on ne saurait donner. Nous nous contenterons donc de faire de notre mieux dans l’impossibilité de faire bien.