CHAPITRE XIX
PASSAGE DES CROISÉS EN HONGRIE ET EN BUf.GARIK.
Au lieu de réunir par la forre du lien religieux les débris des peuplades chrétiennes , les croisés indisposèrent même les peuples qu’ils n'avaient pas à convertir, et leur passage à travers des pays alliés ressemblait à celui d’une armee conquérante. I,a multitude que conduisait Gauthier, après avoir traversé l'Allemagne, périt presque entièrement dans la Bulgarie. Pierre l'Ermite ne fut guère plus heureux. I.orsuu’après bien des mécomptes ceux qui le suivaient furent arrivés en Hongrie, et qu’ils virent suspendues aux murs d'une ville les armes des compagnons de Gauthier, ils sc regardèrent comme en pays ennemi, et ne songèrent plus qu a la vengeance. Bientôt l’ignorance des lieux , le manque de vivres et la nécessité de se disperser pour en trouver les livrèrent sans défense, au milieu des solitudes et des marécages, à tous les dangers d’une guerre réelle ; et ce ne fut qu a grand’pcine que Pierre put conduire jusqu’à Constantinople les débris d'une armée qui sc croyait invincible. Une troisième troupe qui avait commencé par massacrer les juifs, établis en grand nombre sur les bords du Rhin, ne put dépasser la Hongrie, et une quatrième périt presque tout entière devant la forteresse de Mersebourg. Vint
L’UNIVERS
ensuite la véritable armee des croisés , conduite par des chefs expri mentes qui menaient cent millechevaliera à la guerre sainte. Une multitude innombrable se pressait derrière les bannières , et consommait en passant les ressources de villes entières. La haute noblesse féodale , la chevalerie , le clergé dans les divers degrés de la hiérarchie , tous les ordres des laïques, depuis le vassal jusqu’au paysan attaché à la glèbe , témoignaient que le mouvement des croisades avait ébranlé toute la chrétienté.
Les rois seuls manquaient , mais on remarquait parmi les princes Godefroi de Bouillon, duc de la basse Lorraine; Hugues, frère du roi de France ; Robert de Normandie, fils de Guillaume le Conquérant; Robert, comte de Flandre; Ktienne de Blois, depuis roi d’Angleterre ; Raymond , comte de Toulouse ; Bohéniona et Tancrède, princes des Normands delà Fouille et de In Sicile.
L’empereur Alexis s’efforcait de déguiser ses craintes : il n'eut rien de plus pressé que de faciliter le passage du Bosphore a une armée dont la présence seule était une menace et dont la magnificence de Constantinople excitait l'admiration. Le mauvais vouloir d’Alexis se manifesta bientôt d’une manière non équivoque. Après des efforts inouïs, les croisés étaient sur le point d’em-
fiorter Nicée, lorsqu’ils virent flotter sur es remparts de cette ville le drapeau de l’empire. Les croisés ne tardèrent pas à se trouver aux prises avec les obstacles et les privations qu’entraîne après elle une guerre en Orient. Le manque d’eau et les privations de toute espece leur furent plus funestes que le cimeterre des Sarrasins. L’abondaoce que l’on rencontrait exceptionnellement, comme dans le sac d’Anrioehe, tuait plus de soldats que la disette, et le découragement aurait achevé la ruine de l'armée si le sentiment religieux n’eût dominé tous ces désastres.
La ville sainte était alors au pouvoir des Fatimites, qui l'avaient conquise sur les Turcs Sadjoucides ; elle céda aux efforts des chrétiens, dont le nombre était réduit à douze mille combattants.
Le carnage fut horrible. « Lorsque les nôtres , dit Raymond d' Agiles , furent maîtres des murailles et des tours , on
vit de merveilleuses choses. Parmi las infidèles, les uns, et c'étaient les plus heureux, étaient décapités, d’autres percés de flèches ou contraints de sauter du haut des tours ; d’autres enfin étaient longuement tortures ou brûlés à petit feu. On voyait par les nies et les places de la ville des monceaux de têtes , de mains et de pieds. Hommes et chevaux marchaient au milieu des cadavres.
Mais tout cela n’était que peu de chose auprès de ce que ie pourrais dire encore. Venous au temple de Salomon , où ils avaient coutume de célébrer leurs fêles et leurs solennités. Si je raconte ce qui fut fait en cet endroit, on refusera de me croire, ii me suffira de dire que dans le temple et sous le portique de Salomon on chevauchait dans le sang jusqu’aux genoux, jusqu’au frein des chevaux. »
La fondation du royaume de Jérusalem n’offrait que peu de chances de durée au milieu de populations dont la haine était sans cesse ravivée par le fanatisme; mais elle eut une influence sensible sur la politique et les mœurs de l’Occident. D'un côté , elle favorisa eu Europe les développements du pouvoir monarchique , et de l’autre elle contribua à répandre dans les cours et les manoirs la culture et la civilisation des Grecs. Enfin le nom de Francs représenta en Asie l’idée et la puissauce chrétiennes, et prit, pour ne plus le quitter, le premier rang dans toutes les grandes initiatives sociales.
« Les frontières du nonvean royaume ne s’étendaient pas au loin ; il ne comprenait que Jérusalem , Jaffa et une vingtaine de villes ou villages des environs; encore les mahométans possédaient-ils, dans ce faible district , plusieurs forteresses imprenables; et les laboureurs, les marchands et les pèlerins étaient exposés sans cesse à leurs hostilités. Les exploits de Godefroi, ceux des deux Baudouin, son fi ère et son cousin, qui succédèrent au trône , procurèrent par la suite aux rois latius plus de sûreté et de tranquillité , et leurs Etats se trouvèrent enfin, è force de travaux et de cumbats, égaux en étendue, quoique inférieurs en population , aux anciens royaumes de Juda et d’Israël. Après la réduction des villes maritimes de Laodieée ,
Tyr, Tripoli et Ascalon , à laquelle contribuèrent puissamment les flottes de Venise, de Gènes, de Pise, et même de Flandre et de Norvège, les pèlerins d’Occident possédèrent toute la côte, de-
Puis Scanderon jusqu'aux frontières de Égypte. Le prince d'Antioche rejeta la suprématie du roi de Jérusalem ; mais les comtes d’Édesse et de Tripoli se reconnurent pour ses vassaux. Les Latins étendirent leur royaume au delà de VEuphrate , et les mahométans ne conservèrent de leurs conquêtes en Syrie ue les quatre villes d’Hems, de Hamah, ’Alep et de Damas. Les lois , le langage, les mœurs et les titres de la nation française et de l'Église latine furent adoptés dans ces colonies d'outremer. Selon la jurisprudence féodale , les principaux Etats et les baronies subordonnées passèrentaux héritiers mâles et femelles; mais le luxe et le climat de l'Asie anéantirent la race mélangée et dégénérée des premiers conquérants; l’arrivée de nouveaux croisés d’Europe était un événement incertain v et sur lequel on ne pouvait compter. Le nombre des vassaux tenus au service militaire se montait à six cent soixante-six chevaliers, qui pouvaient espérer le secours de deux cents en plus sous la bannière du comte de Tripoli. Chaque chevalier marchait au combat accompagné de quatre écuyers ou archers à cheval ; les églises et les villes fournissaient cinq mille soixante et quinze sergents, probablement des soldats d’infanterie , et la totalité des forces régulières du royaume n’excédait pas le nombre de onze mille hommes : faible défense contre les troupes innombrables des Turcs ou des Sarrasins. Mais la sûreté de Jérusalem se fondait principalement sur les chevaliers de l'Hôpital, de Saint-Jean et du temple de Salomon, sur cette étrange association de la vie monastique et de la vie militaire, et qui résumait assez fidèlement les deux traits caractérisques de la vie féodale, fa fleur de la noblesse d’Europe aspirait à porter la croix et à prononcer les vœux de ces ordres respectables dont la discipline et la valeur ne se sont pas démenties , et la donation de vingt-hnit mille fermeaou manoirs, dont ils furent promptement enrichis , les mit en état d’entretenir des troupes régulières de
cavalerie et d’infanterie pour la défense de la Palestine. L'austérité du couvent ne tarda pas à se perdre dans l’exercice des armes. L’avarice, l’orgueil, la corruption de ces moines militaires scandalisèrent bientôt le monde chrétien ; leurs prétentions d'immunitéet de juridiction troublèrent l’harmonie de l’Eglise et de l’Etat, et la jalousie de leur émulation menaçait continuellement la tranquillité publique. Mais , dans le fort de leurs désordres, les chevaliers de l’Hôpital et du Temple conservèrent leur caractère de dévouement religieux et d’intré-
fiidité. Ils négligeaient de vivre suivant es lois du Christ; mais il étaient toujours prêts à mourir pour son service:
et cette institution transporta du saint sépulcre dans Elle de Malte l’esprit de la chevalerie , cause et effet des croisades (f). •
Le climat de l’Orient agit sur la constitution physique et par suite sur les mœurs des Occidentaux comme un dissolvant dont l’effet est aussi prompt qu’infaillible. Il semble que les lois de la nature y soient empreintes d’un fatalisme qui passe des institutions dans la vie individuelle. La fréquence des épidémies, contre lesquelles l’art n’a que des ressources impuissantes, fatigue l’énergie et façonne l’âmea une résignation apathique , qui lui montre dans "les voluptés sensuelles l’attrait d’un larcin fait a l’avenir. Le courage des Turcs se manifeste sous une influence analogue.
Ils marchent au combat avec la certitude que l’heure de la victoire est écrite au livre de la destinée; vaincus, ils ont le mérite du martyre; vainqueurs, ils serega le n t comme les instruments d’uu saint triomphe.