CHAPITRE XXXVII
\V ASSILI.
Essayons de retracer brièvement comment la Russie s’éleva à un si haut degré de puissance, tandis que les Tartarcs se détruisaient entre eux, et que la Pologne semblait conspirer contre sa propre grandeur.
Vassili (1389-1425), fils de Dmitri Dooskoi , reçut la couronne des mains de l'ambassadeur de la Horde; c’est depuis lui que la dignité de Grand-Prince fut l'héritage exclusif des souverains de Moscou. Son premier soin, après avoir reçu l’investiture, fut de s’emparer de Nijni Novogorod, pour réunir la principauté de Souzdal à celle de Moscou.
Non moins résolu que patient, il força Novogorod à pliersous son sceptre, et fit torturer soixante et dix citoyens deTorjrk qui avaient méprisé ses ordres. Les
princes russes commençaient a emprunter aux Mongols leurs formes despotiques et leurs jugements sommaires.
■< Cependant un ennemi redoutable, « Tamerlan , poursuivait dans le Nord « le khan Tocntamvsch, qu’il avait déjà
• vaincu près de l'emplacement actuel
• d’Iékatérinoslaf. Il traverse le Volga,
• et pénètre dans les provinces du sud- « est de la Russie. A cette nouvelle, les
• Russes tremblent comme des victimes
• dévouées; mais Vassili se hâte de ras- « sembler une armée, et s’apprête à lut-
• ter contre le khan de Samnrkande, « dont le pouvoir était reconnu par vingt- « sept nations. L'image miraculeuse « de la Vierge fut envoyée au camp de
• Koutchkof , et l'espérance se rauiina « dans le cœur des Russes. Tamerlan « remonta le cours du Don , marquant « son passage par des dévastations; il « va prendre la route de Moscou ; tout « à coup il s'arrête, reste quinze jours ■ dans Vinaction; puis il se détourne « vers le sud et disparait, méprisant
Ïieut-être un ennemi qui ne pouvait ui apporter que des dépouilles bien « chétives, comparées au butin qu'il « avait trouvé à Smyrne et à Damas. Il ■ redescend le Don, détruit Azof; et, « maître de la Circassie et de la Géor- « gie, il s’arrête au pied du Caucase
Ejur y célébrer la fête de la Victoire, ientot il apprend qu’Astrakhan est « en pleine révolte. M marche contre la « cité rebelle, la ruine, et reprend le <• chemin de ses frontières, anandon- « nant, comme il le dit lui-même, l’em- « pire de Bâti au vent de la destruc- « tion. » ( Histoire de Russie, Univers. ) Le départ de Tamerlan permet à Vassili .de tourner son attention contre Vitold ou Vitovte, qui considérait le grand-duché de Lithuanie comme s’il n’eût pas été unedépendancede la Pologne. Des luttes contre ce redoutable adversaire, des trêves sans bonne foi, des guerres contre les Mongols, suivies de défaites et de soumissions forcées, remplirent les dernières années du règne de Vassili qui abandonna lâchement sa capitale à l’instant où elle était menacée par Édiger, général des Tartares.
Vassili, surnommé l’Aveugle ( 1425- 1462 ), succéda à son père Vassili Dmitriévitch. Ce prince dut l’investiture de
Moscou su khan Makmet qui le préféra à Joury, frère de Dmitri Donskoï.
Plus tard, Makmet, exilé par son frère K atchim, vient demander un asile à Vassili qui le repousse avec ingratitude. Le Tartare, qui n’avait avec lui que trois mille guerriers , refuse de sortir de la Russie ; il résiste à toute une armée, et se fraye un chemin jusqu’à Kasan, alors eu ruines, la relève et la voit en peu de temps peuplée par les Tartares de la Horde u’Or, par ceux d'Astrakhan, d’Azof et de la Tauride. qui le saluent pour leur souverain. Telle fut l’origine du royaume de Kasan.
Le règne de Vassili, inauguré par un acte d'ingratitude et par une défaite honteuse, fut marqué par des troubles et des trahisons. Dans une guerre contre Makinet , le grand prince , couvert de blessures, fut fait prisonnier. Un de ses ennemis particuliers, Chémyaka, persuade au vainqueur de lui accorder l’investiture. Le khan, occupé alors contre les Bulgares qui venaient de s'emparer de Hazan, hésité d'abord et finit par rendre la liberté a Vassili qui retourne dans ses États ; mais Chémyaka ourdit contre lui une conspiration avec les princes de Tver et de Mojaïsk ; on l’envoie à Ouglicth, après lui avoir arraché les yeux. Maître de la grande principauté, Chémyaka rétablit le système funeste des apanages croyant grossir le nombre de ses partisans ; mais il ne tarda pas à se rendre odieux par sa cruauté et ses injustices. Craignant les suites de ce mécontentement, il rendit la liberté à Vassili et lui donna la ville de Vologda. Alors la fortune change, et l’usurpateur est chassé de la grande principauté; Vassili reprend le sceptre et désigne le prim-e Jean, son fils, pour successeur. Après avoir réuni dans sa main presque tous les apanages, et imposé un tribut à Novogorod, il consacra les dernières années de son règne à assouplir les résistances des princes apanages, tour à tour ferme, clément, astucieux et cruel . Ce fut vers cette époque que la Itorde de Crimée se constitua sous Azi-Ghireï dont tes successeurs firent si souvent trembler Moscou. Singulière destinée des empires ! C'est dans cette même presqu'île conquise par les armes et la politique de Catherine, et où les tsars ont abrité derrière des fortifications
immenses une flotte qui menace l' Orient, que se trouve aujourd ’liui le nœud de cette grande question, où la neutralitéest impossible, parce que les intérêts engagés sont ceux de toutes les puissances.
Le quinzième siècle ouvre au monde une nouvelle série de donuées qui vont changer les conditions de l'ordre poiitiqueet moral. La découverte de la poudre à canon, celle de l’imprimerie, la chute de Constantinople, la prise de possession d'un continent dont les richesses vont décupler celles de l’Europe, l'esprit d'examen, d’où sortira celui des oppositions systématiques et des révolutions, les tendances plus savantes de la diplomatie , tout fait présager une époque de luttes et de concessions, de théories éclectiques où s’effaceront les vertus et les vices du vieux monde, pour faire place aux exigences des intérêts matériels.