‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 90 sur 300 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

MGKtülS DBS ALBANAIS.

Ce que nous avons dit des Albanais indique suffisamment qu’ils ont les qualités et les vices des peuples sauvages ; et il faut reconnaître que les nations avec lesquelles ils se sont trouvés en rapports ne leur ont guère donné l’exemple d’une conduite propre à les améliorer, quelle que fût d’ailleurs la religion qu’elles professaient. Les Grecs du Bas-Empire leur ont appris que la civilisation n’exclut pas la fourbe et l’avidité; les Vénitiens, que le catholicisme n’empêche pas une république marchande de tout sacrifier à l’amour du gain ; les croisés, que les passions violentes ne sont pas étrangères a ceux-là même qui prennent les armes pour un motif religieux ; quant aux musulmans, leur fanatisme guerrier ne pouvait étonner des hommes habitués à mépriser la faiblesse et à se faire une gloire de résister à l’oppression. Forcés de lutter dans des conditions d’infériorité numérique, les Albanais ne rougissent pas d’employer la ruse, non par crainte, mais parcenu’elle est un moyen de triomphe, et qu’elle seule peut établir la parité des forces. Comme la plupart des races guerrières, l’Albanais a cette générosité native , attribut de la puissance individuelle-, il est hospitalier, et respecte les devoirs de la famille ; mais il se montre implacable dans sa vengeance. Pour lui , l'intérêt n’est qu'un accessoire de l’orgueil ; la cruauté, que l’exagération du courage. Pour bien juger ces hommes, d’une nature à la fois rude et aimante, âpre et dévouée, il faut les avoir suivis dans leurs discussions de clans, dans le secret de leurs foyers et surtout dans leurs expéditions de guerre, où leurs instincts se manifestent avec toute la force native. Alors on se prend à les admirer tels qu’ils sont, et l’on s’étonnerait qu’ils fussent autres.

scion les ouvrages consultés. D'aprcs Hassel (i8-i3) le chiffre total de la population catholique de l'empire turc s'élevait à 460,000 Ames.

Digitiza

C’est pour ne les avoir connus que par des actes de piraterie et de brigandage que les écrivains étrangers ont porté sur les Albanais un jugement défavorable. Le scoliaste de Denvs Périégète qualifie les Mirdites de ioleurs et habiles archers. Il les assimile aux Scythes du Caucase , et signale ceux qui sont établis sur les bords du golfe de Yolo comme vivant de rapines, cachant leurs barques dans les bois au retour de leurs expéditions, et enlevant dans leurs courses nocturnes des captifs pour trafiquer de leur rançon.

Chalcocondylas avait en vue les Caucasiens que Zonare surnomme Messagctes lorsqu’il cite les Albanais sortis de Durazzo , et qu’il les montre s’emparant des régions maritimes de la Macédoine, des places d’Argyro-Polychné ( Argyro-Castrum ) et de Castoria , parcourant et dévastant la Thessalie sans s’arrêter nulle part. Le même auteur suit leur excursion dans l'Acarnanie, sous la conduite de Spataphoros ; c'est là qu’ils allaient chercher d’abondants pâturages pour leurs troupeaux : il nous les montre massacrant le prince lsaac, qu’ils surprennent dans une partie de chasse, puis mettant à la chaîne et vendant à l’encan Grecs , Triballes , Napolitains, Catalans, Français, pour se replier chargés de butin dans les montagnes de la Candavie ( Dévol). En 1453 , on les retrouve dévastant le Péloponèse, dont ils causent la ruine, en y appelant les armes de Mahomet, auquel ils refusent le tribut.

Cotowilch, qui probablement les avait vus de près, fait des Albanais le portrait suivant ; « Us sont voleurs et loups ravissants, endurcis à la peine et aux mésaises, indomptés , prompts à toutes factions, tellement agiles et dispos qu'ils courent par les montagnes comme dains et chamois, presque tous pieds nus. *

Stritter, dans ses Alaniques, rapporte que leurs peuplades, répandues jusqu’au Caucase , excellaient dans l’art de fabriquer des cuirasses , professaient la religion de Jésus-Christ, et parlaient une langue particulière.

Les mœurs primitives de ce peuple n’ont pas subi d’altérations sensibles; ils ont transporté dans leurs villes les

instinets et les habitudes de la vie rude ut indépendante des clans montagnards :

conduits par un homme d’une supérioriorité incontestable, ils seront capables des plus grandes choses ; mais eu général ils se montrent intéressés par amourpropre, l’avantage dans une transaction quelconque étant à leurs veux le partage ordinaire du ptus habile ou du plus fort. Aussi ne trouve-t-on pas chez les Albanais eette vertu que nous appelons esprit public, parce que l’État n'a pas assez de force pour protéger l’individu, ce qui l’habitue a ne compter que sur luimême..

Boubgades et phaba. — Chaque canton se compose de bourgades indépendantes, diviséesen phara ou bandes.

Une phara représente le développement d’une famille autour de laquelle sont venues se grouper les brandies collatérales. Cette organisation par tribus rappelle assez fidèlement celle des dans de i’Écosse.

Les villages et bourgades des Albanais sont construits en prévision de la guerre. Chaque habitation est crénelée et munie de meurtrières et à une distance des maisons voisines qui les met hors de la portée du mousquet. Les familles d’une souche commune sont distribuées selou les degrésd’aflinité autour d’un mamelon ou sur un plateau escarpé, de manière à ce qu’on puisse se porter secours mutuellement, tout en se tenant en garde contre l’aggression d’un voisin. Une ville est, comme Sparte, une suite de villages composés eux-mêmes de maisons isolées et retranchées , où les habitants se barricadent la nuit, de peur de quelque attaque imprévue.

Des chiens de l'ancienne race molosse , et qui n’appartiennent en propre à per.

sonne, rôdent dans la ville, qui semble confiée à leur garde.

Chaque phara a ses puits , ses fours et son marché public. Les femmes ont un lavoir commun, où elles se rendent sans distinction ; et cette simplicité de mœurs rappelle les temps bibliques et les peintures naïves d’Homère. Quant aux hommes . toujours prêts a la lutte, ils ne vont qu’en armes à l’église ou à la mosquée. Cependant la belle saison amène une espèce de trêve ; et au retour des hirondelles chacun sort tracquit-

L’UNIVERS

lement pour vaquer aux occupations de la campagne.

La guerre peut éclater entre deux phara ou deux quartiers sans que les autres y prennent part ; un démêlé de cette nature, ne touchant que des intérêts particuliers , a pour l’Albanais le caractère d'un simple duel : mais, si l’offense est commune, la réparation concerne alors toute une bourgade ou même une ville entière , et les hostilités deviennent sérieuses. Ces contestations ont quelquefois lieu pour des limites de pâturages, pour un vol de chèvres ou quelque insulte à une fille du pays.

Messages de guekhe. — Après délibération des chefs de famille, lorsque la guerre contre une bourgade est résolue, on lui envoie ordinairement une missive menaçante dont les quatre coins sont brûlés, ce qui indique qu'on mettra le feu aux propriétés. Quelquefois on coupe les cheveux a quelque passant appartenant à la tribu ennemie, et on le lui renvoie dans cet état pour annoncer qu’ on traitera les hommes d’une manière semblable.

Les hostilités commencent d’ordinaire par des détournements de bestiaux ; puis, lorsqu’on est arrivé sur le territoire de l’ennemi, quelque guerrier lui adresse des injures a la manière des héros d’Homère, et en donnant aux paroles l’expression d’un chant provocateur. Là, comme ailleurs, quand les raisons sont épuisées, on en vient aux actes; et les deux partis déploient souvent dans ces luttes sans échos des qualités militaires dignes d’un plus grand théâtre. Les fausses marches , les bivouacs , les signaux de nuit, rien n’est négligé. Les assiégeants s'abritent contre le leu de l’ennemi a la faveur d’épaulements , qu’ils nomment Taboria, s’ils ne rencontrent pas de défenses naturelles. En général, les Albanais ont assez de bon sens pour proportionner la réparation à l’offense ; et il suffit de quelques victimes pour que les anciens se déclarent satisfaits. Mais, quand les haines s’enveniment, les suites de ces prises d’armes deviennent plus graves ; les habitations sont livrées aux flammes, et ceux des vaincus qui ont échappé au massacresont traînés en esclavage.

RdLB DES FEMMES DANS LES NÉGO-

CIATIONS. — Les négociations se font ordinairement par le ministère des femmes. Des Albanaises appartenant aux fitmilles les plus considérées s’avancent, sans courir le moindre danger, entre les partis ennemis, et il n’y a pas d’exemple que ces matrones respectables aient été exposées à une insulte. Elles ne s’adressent pas directement aux chefs; de telles communications sont proscrites par les mœurs; c’est dans les harems et devant des femmes, dont l'influence pour être occulte n’en est souvent pas moins puissante, qu’elles viennent traiter de la paix ; et il n’est pas rare de voir leurs négociations réussir.

Cependant , surtout chez les Albanais musulmans , la femme est moins considérée pour elle-même que parce que l’injure qui lui serait faite retomberait sur sa famille et sur son époux. Comme en Orient, elle semble nées pour servir, et son dévouement ne doit pas même reculer devant le crime. Quelquefois , à l’instant où une alliance vient de rapprocher deux familles ennemies, la nouvelle épouse, pour obéir à son père, empoisonne le mari qu’il lui a donné.

Ces actes atroces entraînent des représailles qui n’ont de terme que l’extinction des familles. Le musulman décidé à se défaire d’un ennemi ne se fera pas plus un scrupule d’en charger sa femme que son esclave.

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