‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 92 sur 300 · PROVINCES DANUBIENNES. 1J · texte numérisé non relu

PROVINCES DANUBIENNES. 1J

chasseur qui rencontre une belle proie.

Aussi les expéditions et la piraterie, loin d'étre regardées comme des actes déshonorants, conduisent à la considération et aux premières dignités; en effet, les Albanais peuvent prétendre à tout, s’ils sont musulmans, quelque infime qu'ait été leur profession. La faveur du sultan ou une intrigue de sérail peut faire d’un voleur de grands chemins un pacha ou un vizir.

Liens de famille. — Le rôle entièrement subordonné qui est réservé aux femmes, dont les seules armes sont l’intrigue et la ruse , prive les enfants d’une Donne direction morale. Les fils ne respectent pas lenrs mères; et, comme ils savent que c’est à cause d’eux qu’elles conservent leur faveur, ils attribuent à des motifs intéresses jus-

3u'aux marques qu'elles leur donnent e leur tendresse. Traitées avec une sévérité excessive, les filles attendent avec impatience l’époque de leur nubilité; et, lorsque le mariage les a livrées à un maitre, après un règne qui dépend d’un caprice ou de la durée de leur beauté, elles éprouvent à leur tour de la part de leurs enfants et de leurs rivales ces mauvais traitements, ces humiliations et ces attaques sourdes dont se compose la vie du harem. L’abandon et le mépris sont le partage de celles qui atteignent les limites ordinaires de la vieillesse. La plupart se consument prématurément, et la férocité des mœurs multiplie parmi les Albanaises musulmanes les mortsviolentes. Surun simple soupçon, sans enquête, souvent même sans qu’il leur soit accordé de se défendre, un frère, un époux, un beau-frère dispose de leur misérable existence.

Fiançailles et mariages. — Ordinairement les enfants sont fiancés des le berceau; les parents ont hâte d’exploiter les avantages d’un contrat fait uniquement en vue d’intéréts ou de convenance de famille. Le couple destiné à vieillir au même foyer reste étranger à l'attrait des inclinations et des sympathies jusqu’à l’instant où il est trop tard pour se dédire. Quand le mariage est décidé, le père du futur députe un de ses parents vers celui de la fiancée, pour fixer le jour et les préliminaires de la cérémonie. Ces accords

préalables une fois réglés, le négociateur remet au père de la fille un anneau, et stipule la dot qui représente l’achat de la femme. Les conditions de ce marché s’évaluent , entre familles riches , en denrées ou en têtes de bétail. Les gens du peuple donnent une somme d’argent équivalente à une dizaine de francs.

Une centaine de chèvres et de moutons, quelques pires de bétes de somme sont regardées comme une fortune considérable ; et les chanteuses de profession ne manquent pas de célébrer cette munificence dans un épithalame improvisé.

Pour la femme albanaise l’anneau de l’hymen est le symbole de l’esclavage dont elle va pour toujours porter la chaine. Admise à la table du maitre seulement aux fêtes solennelles de l'année, elle se contente des restes , et n'a d’autre prérogative que d'étre au premier rang parmi les esclaves. Aux yeux du chef de la famille, il faut que son travail et ses services représentent les intérêts du prix d’achat. Dans les voyages, elle porte sur ses épaules le berceau où repose le nouveau-né, et suit à pied son mari , dont elle tient en outre le fusil , tandis que celui-ci fume tranquillement, accroupi sur la selle de sa mule. A peine daigne-t-il s'apercevoir des fatigues et du dévouement de sa compagne; et tel est l’empire de ces mœurs rigides qu’elle se trouverait offensée qu’on lui témoignât quelque compassion à l’instant où ses forces succombent dans l’accomplissement d'une tâche qu’elle regarde comme le premier de ses devoirs.

Aliments. — Un pain grossier de maïs, du fromage, des oiguons, de l'ail, des poireaux crus, des herbes bouillies, rarement de la viande, telle est la nourriture commune que les riches varient quelquefois en y joignant le produit de leur chasse ou de leur pêche et des pâtisseries au miel. On ne se permet un peu plus de recherche que dans les grandes occasions : alors un agneau ou uu chevreau qu’on sert rôti et en entier, une tête de mouton cuite au four, une carpe ou une truite sont regardés comme des mets somptueux. .,

En voyage l’ Albanais se contente d un pain de maïs qu’il achète à la porte des

L’UNIVERS

caravansérails , et pour boisson de l’eau Maladies; caddcite

des sources ou des ruisseaux qui se ren- Si la plupart des maladies nées de contrent fréquemment dans ces régious l’intempérance et de l’énervemeut des de montagnes. Ordinairement un seul nations civilisées leur sont inconnues, repas lui suffit, et sans le tabac, qui lui d’autres infirmités les atteignent ausein procure une sorte d’ivresse, on aurait de d’une vie active et frugale. Ils sont la peine à concevoir comment, avec un sujets à l’aliénation mentale; ce qui est régime si peu substantiel, il peut résis- peut-être un effet de l'usage qu’ils font ter a des marches longues et pénibles, d’une sorte de miel; à la cécité qu'occa- Sa constitution robuste et sa patience à sionnent le rayonnement du soleil sur toute épreuve lui permettent d’endurer des roches nues et le sable fin qui s’eu les plus cruelles privations. Quand la détache; les ophtbalmies, les fièvres, l’éfaim le presse , il serre fortement la piiepsie sont fréquentes dans certaines ceinture où pendent ses pistolets massifs localités.

et son kaudgiar, et cet expédient, qu’ils Comme dans tous les pays où la vie appellent le repas des Jorts, les soutient est une lutte pénible, la jeunesse se Dépendant plusieurs heures. trit vite en Albanie ; le développement v

Vie raivÉE. — Dans sa bourgade, est précoce et la vieillesse prématurée; l’ Albanais se lève avec l’aurore , et son mais, si l’on mesure la duree de l’exispremier soin est de charger sa pipe. Le tence par l’activité que i'iiomrne a dépasteur, qui bivouaque sur les monta- pioyee, l’Albanais n'a pas moins vécu gnes, devance le jour pour conduire ses que l'habitant de l’Europe occidentale troupeaux dans les pâturages. Comme qui a atteint la moyenne de la vie eividans les siècles primitifs, la famille du Usée. Ce qui prouve, au reste, que la fapropriétaire se compose d'une cabane, tigue et les privations sont la cause acd’une femme et d’un bœuf de labour : eideuteile de ce dépérissement précoce,

oîxov jiiv -p/iT'.an , fuvafxa Si jsoovr’ c'est qu’on cesse de le retrouver dans ipoTvjpa. C’est le berger qui traitles bre- les classes aisées de la société, bis et qui prépare le beurre et les fro- Le tableau suivant que donne Permsges qui se conservent dans des ou- tuisier du paysan dahnate confirme ce très. que nous venons de dire des Albanais :

Vêtements. — Les grandes époques « Les mœurs de l’habitant de lacarade l’année sont marquées par des fêtes :1a «pagne sont tout a fait sauvages, et loutedes troupeaux est uue des plus so- « rappellent absolument l'état dénature, lennelles. On tond les chèvres, comme, « Son habitation n’est le plus souvent suivant Aristote, on le pratiquait en Cih- • qu'une hutte couverte en chaume, où eie ; et de leur dépouille, on fabrique des « la distribution se réduit à une seule abats qui servent comme dans l’antiquité « pièce dont le sol n'est pas dégagé de* àfairedes vêtements pour les soldats, les « aspérités qui le hérissent. Il demeure matelots et les paysans. A l’abri de cette « la avec sa nombreuse famille, etenétoffe solide et épaisse, que n’entament « dont, pour se coucher, quelques peaux ni les ronces ni les rochers, l’Albanais » de moutons sur la terre. Dans les défie toutes les intempéries des saisons; ■> journées froides de l’hiver, il s’v renet cette sorte de burnous lui tient lieu « ferme au milieu d'une épaisse fumée, de chlnmyde, de manteau , de guérite « qui n'a d’issue que par la porte, et raslorsqu’il est en embuscade, de lit de « semble sur le brasier quelques rares * campagne et de tente portative. « morceaux de bois, dérobés avec leurs

Les vêtements de deuil sont ordinaire- • racines aux montagnes environnantes, ment faits d’un tissu de poil de chèvre. « tandis que le vent menace de faire L'usage veut qu’on porte la cape rabattue » crouler sur lui sa frêle habitation, en sur le dos lorsqu’on se présente devant » pénétrant à travers les pierres disson seigneur, et qu’on s’en couvre la « jointes qui ta composent, Les villages tête quand on est en deuil d’un parent. « du littoral sont mieux bâtis et offrent Le même vêtement remplace la haire « plus de ressources ; mais dans l’intéet le eilfee chez les religieux qui se con- « rieur des terres, le type de la maison sacrent à la retraite et a la pénitence. • rustique est invariablement le même.

.« Près de la maison du maître est l’é- « table, où sont abrités des chèvres, « des brebis, des chevaux , petits, mais « infatigables et quelques bétes à cornes « d'une espèce abâtardie. Ces animaux « composent , avec sa compagne et ses » enfants, qu’il traite à peu près de « même, toute sa société.

« La soumission des femmes, comme « leur nullité, y est aussi grande qu’en « Turquie. Une malheureuse Dalmate « est condamnée, comme une bête de

■ somme, à tous les travaux les plus « pénibles, au point d’altérer en elle « jusqu’aux formes de son sexe. On la « trouve courbée sous une charge qui « accablerait un mulet et qu’elle porte « sur ses épaules quelquefois à une dis- « tance de plusieurs milles , ou bien « remplissant dans la culture les fonc- « lions que les hommes se sont géné- « reusement réservées partout ailleurs.

* Elle se couvre d’une longue souque-

• niüe, fendue à la hanteur des épaules « pour laisser sortir les bras, et garnie « d’une broderie grossière en laine de « couleur. Sur son sein est appliquée

• une espèce de cotte de maille en co- « quillages; ses cheveux sont tressés; et

• si elle est encore fille, une petite ea-

• lotte rouge , qu’elle quittera le jour de

• ses noces, apprend qu’elle cherche un « époux.

• Cet époux l’enlève ordinairement « de gré ou de force; et alors ses parents

• n ont plus le droit de la réclamer.

• Dans le premier cas, elle dépose sur « sa couche, avant de quitter la maison

■ paternelle, le témoignage de sa virgi-

• mié, c'est-à-dire sa coiffure de fille ,

« et va partager la fortune de celui au-

• quel elle a donné sa main.

« En été, le Dalmate porte un pan-

• talon à la hongroise et d'une étoffe « grossière, tissue avec la laine de ses « troupeaux, une chemise de toile et « une veste sur laquelle est roulée une « ceinture où se posent deux pistolets « et un vatagan. Ses cheveux sont ras-

• semblés daus une longue tresse qui « tombe sur ses reins ; sa tête est ga- « rantie des ardeurs du soleil par une « calotte rouge, et son fusil , passé en

• bandoulière, lui sert de défense, ou le

• pourvoit de gibier. En hiver, il ajoute « a ce costume léger une blaude de gros

« drap, toujours sortie de ses fabriques ,

• ou quelquefois une peau de mouton « dont la fourrure est en dedans. Sa

• chaussure se compose de sandales « tissues avec des courroies qui assu- « jettissent des demi - bas de laine.

• Moyennant ce simple préservatif, il « brave toutes les aspérités d'un sol ro- « cailleux ; et marche des jours entiers, « en ne prenant qu’à peine quelques

• instauts de repos. Son régime domes- « tique consiste à faire rôtir, le di- « manche, un agneau qu’il traverse à cet « effet d’un pal , à apporter sur sa table « tout le vin de sa cave, et à ne quitter « la place que lorsqu’il ne reste plus « rien à boire ni à manger, sauf a se « nourrir le reste de la semaine d’her- » bes bouillies et arrosées d’un peu « d'huile; par caractère il est tres-vin- « dicatif , et transmet a ses arrière- « petits-fils ses ressentiments , leur lais- « sant à titre d’héritage ses inimitiés « à venger. Il en résulte que le meurtre « est fréquent entre Dalmates, et que le

• sang ne se lave chez eux que par le « sang.

« L'usage des chants funèbres s'est « conservé parmi cette nation : la veuve « à genoux près du corps de son époux << cherche à le rappeler à la vie par ses « plaintes modulées sur un ton lugubre « et soumises à un certain rhythme. Les

• prêtres, quoique très-ignorants et ne « connaissant que la liturgie illyrique,

« ont un grand crédit sur l'esprit de ces « gens simples et crédules. La confrn- « ternite y est très-répandue, surtout « parmi les femmes; elles se reeonnais- « sent pour sœurs au pied des autels,

« quoique de familles diverses; ce qui « donne lieu à une cérémonie touchante,

« où elles se mettent sous la sanction

• religieuse de liens volontaires, plus « forts quelquefois que ceux du sang. »

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