‹ Prud'honChapitre 31 sur 148 · L'original de celle lellre appartient à M. Pelée · texte numérisé non relu

L'original de celle lellre appartient à M. Pelée

iS6 PHL’ri’lION A M. DEVOSGE.

inière délermination est le désir qu’il nourrissait de retourner à Paris et de pouvoir, moyennant la pension que lui ferait la Province pendant une année encore, exécuter dans de bonnes conditions quelques ouvrages importants, qui lui donneraient la notoriété que méritait son talent et le tireraient de la position précaire où il végétait depuis bien des années. Il paraît qu’on ne donna pas suite à cette proposition, car la lettre suivante est, ù notre connaissance, la dernière que Prud’hon écrivit de Rome à M. Devosge. et nous verrons plus loin qu’en novembre 1789 il était installé à Paris, et depuis assez longtemps, semble-t-il.

« /tome, ce 3S août 1787. — Monsieur, les tendres et infatigables marques que je reçois Journellement de votre amitié m’aflcctent d’une manière bien sensible. En tout elle est toujours prompte et active ; aucune occasion ne lui échappe à m’être utile, et elle agit à mon égard avec une alTection si pleine de délicatesse qu’à chaque fois elle ajoute à la peine que me fait éprouver l’impossibilité de mettre à preuve mon zèle et ma reconnaissance. J'espère cependant qu’une fois arrivera le moment où mon cœur pourra se satisfaire dans toute l’elTusion de sa tendresse ; car, si ce n’était cet espoir, comment la sensibilité déli-

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calo pourrait-elle soulTrir qu’oii agisse sans cesse pour elle et être dans l’inaction? A une condition aussi pénible, le cœur ne voudrait recevoir aucun service de l’amitié, car des paroles ne suflisent point à l’amitié reconnaissante: elle voudrait agir, et c’est ce qui manque à la mienne.

« Je veux cependant en venir à l’objet à la réussite duquel votre bonté s’est employée avec tant de chaleur, et h l’avanlagc duquel elle m’excite à faire de mûres rétlexions. Sans préventions pour mon talent , que l’étude des grands maîtres et de l’antique me met tous les jours à portée de connaître le point où j’en suis, je ne sais que trop de quelle utilité me serait un séjour de trois ans de plus à Rome, cette ville remplie de chefs-d’œuvre. Cependant la crainte de contracter des engagements et de n’ôtre pas fidèle à ma parole (non quant à ce qu’on exigerait de moi, mais quant à mon séjour), de laquelle je serais peut-être forcé à me rétracter à cause des incommodités fréquentes causées par le climat du pays*, m’a fait d’abord refuser, quoique

* Nota. « Raisons plus particulières : j’ai une femme et lin fils qui souffrenl de misère et qui n’attendent qii’après moi pour tes en tirer, quoiqti’à beaucoup près je ne trouve point mal d’(ètrc) éloigné de la première à cause de son caractère, qui n’est guère compatible avec le mien ; cependant je leur

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avec regret, un parti aussi avantageux; cependant.

après avoir réfléchi, et pour ne pas perdre, autant

dois un sort à l'un et à t’autre. It ne serait déjà que trop temps d’y penser, et si MM. les Élus m’accordaient ce que j’ose vous prier de leur demander par la suite de ma lettre, je verrais jour à pouvoir donner quelques secours à ma femme et à mon fils à peu près vers le temps que finirait celui de la pension des trois ans en sus (voyez la suite de ma lettre), au lieu que si je la consomme tout entière à Itoine, lor.sque je retournerai après tout ce temps-là à Paris, je m’y retrouve comme la première fois, avec peu de connaissances, sans ressources p<nir travailler, du moins à quelques ouvrages qui pourraient me faire connaître, ne pouvant venir à mes fins, ou du moins que fort tard, et je m’y vois encore longtemps avec le chagrin sur le cœur de sentir misérables des personnes qui m’appartiennent sans pouvoir les aider encore de sitôt. Voilà la plus forte raison qui me fait refuser et qui me fera persister dans mon refus si ces messieurs n’adlièrent point à ce que fose vous prier de leur demander, pour moi du moins. S’ils ne consentent point à ce que je leur demande, mon temps fini , je retourne végéter à Paris le temps à peu près que j'aurais pu passer à être heureux à Home, afin de chercher à me produire peu à peu, |xiur être en état, peut-être .après un an ou deux, qui sait, de pouvoir procurer quelque soulagement à ma misérable famille, et abréger au moins autant qu’il sera possible le temps de sa misère.

(1 Pour ce qui est de la gratification que vous me faites espérer, je vous supplie, monsieur, de vous restituer d’abord

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qu’il dépend de moi, une occasion qui serait si profitable <i mon avancement, voici ce que j’ai pensé, et que j’ose vous prier. Monsieur, de représenter et de proposer à MM. les Élus, qui se portent avec tant de zèle aux progrès des arts.

« Excité par l’émulation et flatté par le plaisir de faire deux tableaux de composition pour la Province, ayant de plus par là un sujet de lui témoigner ma reconnaissance, j’ai pensé, dis-je, ([ue si on m’envoyait au plus tôt la Vie ou un Mémoire des actions héroïques du grand Condé, je commencerais de longue main à faire les recherches et études consé- (|uentes et relatives aux sujets qu’on aurait choisis ou que je choisirais moi-même, afin de porter ces ouvrages à la perfection dont je suis capable et les faire approcher autant qu’il me serait possible de la grandeur du héros qu’ils auraient à représenter. Vous savez de plus. Monsieur, que les œuvres de génie ont besoin de réflexion, le fruit de laquelle entretient ce feu lent, mais soutenu, qui donne de l’énergie au .sentiment et de la force à l’exécution ; car le vrai génie n’est autre chose qu’un sentiment profond et

les cent écus que vous avez eu la bonté d’avancer à ma feinnie, et ensuite, s’il reste quelque chose, peu ou beaucoup, do vouloir bien le lui faire parvenir pour subvenir à ses besoins. »

l'RUD’IlON A M. DEVOSGE.

raisonné, nourri par la réflexion, et seul capable de conduire avec vigueur un ouvrage jusqu’à sa fin, au contraire de ce feu évaporé, dont les productions informes cl extravagantes sont toujours mal digérées et mal senties. Je dis donc qu’après avoir exécuté ces deux tableaux à Home, le temps qui me resterait encore de la pension, et que je tiendrais de la bonté de ces messieurs, j’irais le passer à Paris. L’avantage qu’il y aurait pour moi en cela serait de ne pas me trouver dans cette capitale dénué de secours, sans lesquels un jeune artiste est souvent embiirrassé à commencer une carrière pénible, qui est souvent interrompue et (luekiuefois môme impossible à continuer, malgré ses talents, faute de moyens pour lui faciliter à les mettre au jour. Je dis de plus que -MM. les Élus ne m’accorderaient la continuation de la pension pour compléter les trois années en sus qu’autant qu’aprôs avoir reçu les tableaux ils en seraient satisfaits et que l’ouvrage mériterait à l’auteur la faveur qu’il leur demande. Voilà, .Monsieur, ce que je désirerais, et, sans cet acquiescement, je n’ose prendre surjmoi des engagements que je craindrais, soit par les circonslances, soit par la disposition des choses, de ne pas remplir jusqu’au bout. Je crois aussi (|ue ma proposition, loin d’étre déraisonnable, puisque ces messieurs ont à cœur la gloire

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et l’avancement (des arts), doit leur paraître, au contraire, seconder leur intention bienfaisante, sans blesser nullement les intérêts particuliers de la Province. Voilà ce qu’il faut que votre amitié sollicite pour moi, ou autrement je ne puis me résoudre à rien accepter, (juoique j’aie toujours eu envie démesurée de rester environ deux ans de plus à Home que le temps fixé par ma pension présente. Si donc ce que je demande m’est accordé, ces messieurs auront mis le comble à leurs bienfaits. J’aurai la double satisfaction de rester à Home à peu près le temps que je désire et d’arriver à Paris avec les moyens d’y faire quelques ouvrages pour me produire et commencer avec agrément un sort dont l’espoir me fera envisager le succès facile; j’aurai aussi le doux plaisir de voir pendant du temps votre cher fils à Rome, cette maîtresse des beaux-arts, de lui donner les premiers indices de s’y conduire, tant par rapport à son étude qu’à sa vie privée, et, qui sait ? peutêtre de lui être utile, de plus, à son retour à Paris, si le sort ou la fortune m’y favorise. Votre amitié. Monsieur, qui s’intéresse si alTeclueusement à ce qui me regarde, sentira, après avoir lu celle-ci, combien une telle condescendance me serait avantageuse, et ma reconnaissance pour un service aussi signalé serait sans bornes et n’aurait jamais de fin.

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(c Pour parler de mon tableau, votre bonté a empiété sur les droits de la justice en me faisant des compliments sur un ouvrage qui en mérite peu, ou, pour dire mieux, pas du tout.

M Conservez-moi votre amitié, et permettez-moi toujours d’être, avec rattachement le plus tendre et le plus sincère. Monsieur, votre très-humble, trèsobéissant serviteur, ami et élève,

« l’aL'D'llON. »

O Assurez, je vous prie, M"" Devosge de mon respect, .M. Monnier de mon amitié et de mon attachement, et j'embrasse mon cher petit Anatoile, au souvenir duquel je suis extrêmement sensible, ainsi qu’à celui de toute votre aimable famille, à qui je souhaite toutes sortes de biens et de plaisirs »

C’est ici (|ue se terminent les longues années d’apprentissage de Prud’hon. Sans y avoir rien produit d’important, il avait acquis à Rome, par des

1 . Ji- ne connais pas l'original de celle lellre, mais il me paraît probable que la noie qui raccom|iagne était toute confidentielle, (>ersonnello à H. Devosge, écrite sur une feuille à part, tandis que la lellre pouvait au besoin être eommuniquw aux étals de Ilourgogne.

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