QUATRIÈME PARTIE
Prud’hon à la Sorbonne. — Caractère de sa femme. — Lettre au directeur des Mus(^'es à ce sujet. — M*'* Mayer. — Décorations pour le sacre de Napoléon et pour les fûtes à Toccasion de la paix de Tilsitt. — La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Grime. — L'enlôvement de Psyché par Zéphyre. — Opinions de la critique sur Prud'bon. — Décorations et autres travaux pour les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. — Portraits du roi de Rome.
La fortune semblait enfin sourire à Prud’hon. Il commençait à être connu, apprécié, presque célèbre. L’obscur dessinateur de vignettes marchait de pair avec les principaux élèves de David. 11 avait des commandes qui lui permettaient de développer ses belles facultés de peintre d’histoire. C’est alors, en 1801 ou 1802, qu’il quitta le Louvre pour aller habiter la Sorbonne, qu’on avait transformée en palais des arts et où un certain nombre d’artistes, entre autres
PRÜD’HON A LA SOBBONiNE.
Ramey père, Meynier, Pajou, Lordon, Duvivier, Roland, Norry, Le Sueur, Vandacl, Bonnet, UittorlT, eurent dès cette époque ou plus tard des ateliers et des logements'. Cette faveur, en dehors même de l'intérêt matériel, était une marque de considération, un témoignage public de l’estime dans laquelle on tenait celui qui en était l’objet. L’ambition et l’amourpropre du peintre étaient donc satisfaits, et pourtant le pauvre Prud’hon ne fut jamais plus malheureux qu’à, celte époque. Le caractère de sa femme, bien loin de s’adoucir et de se modérer, s’était aigri avec les années. Ses exigences n’avaient plus de bornc.s, ses violences plus de frein : elle lâchait la bride sans pudeur à ses instincts pervers, et les scandales de sa conduite brisaient l’àme délicate de Prud’hon. La
t. Depuis François I", le Louvre a servi d'habitation à un granit nombre d’artistes plus ou moins célèbres, auxquels l'administration concédait à titre gratuit un appartement et un atelier. Sur ce point, la république n'avait rien changé aux traditions de la monarchie. On ne logeait pas au Louvre des peintres, des sculpteurs et des architectes seulement ; les Didut avaient obtenu, comme une récompense pour leurs beaux travaux typographiques, l'autoris;ition d'y établir leurs presses, ot c'est là qu'ils imprimèrent les magnifiques éditions dites dn Louvre. Le premier consul, voulant faire restaurer le palais, mit assez brutalement à la porte tout ce monde, que l'on casa tant bien que mal à la Sorbonne, au collège M izarin, au collège des Grassins, et à l'hôtel Vaueanson.
MADAME PRCD’HOX.
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maison était un enfer qu’il ne pouvait ni habiter ni quitter, car s’il le fuyait par moment pour échapper aux querelles de sa femme, il y était bientôt ramené par ses devoirs envers ses enfants. Nous avons sur ce triste sujet les confidences d’un témoin oculaire. « Sa situation, dit Voïart, se serait amiliorée si la cause unique et constante de ses chagrins domestiques n’y eût mis obstacle. L’abandon de son ménage et l’oubli des soins maternels obligèrent souvent Prud’hon d’y suppléer lui-même, et ses amis le surprirent maintes fois à son chevalet portant avec complaisance sur chacun de ses genoux les tendres objels de sa sollicitude paternelle. Il tira même parti, au profit de son art, de cette situation ; il composa ces groupes enfantins dont la naïveté si pure a tant contribué à sa réputation.
O Tirons le voile sur ces calamités conjugales, ajoute le biograohe, et imitons le silence reflgieux et stoïque de celui qui les supporta sans se plaindre pendant dix-huit ans. M. Constantin fut le seul de ses amis au sein duquel il déposa ses secrètes douleurs : il passait chez lui toutes ses soirées pour se dérober aux anxiétés de son intérieur. Mais ses chagrins journaliers et continuels, les elTorls qu’il faisait pour les supporter altérèrent sa santé et firent éclore le germe de la maladie qui le conduisit au tombeau.
MADAME PRÜD’HON.
Une mélancolie habituelle régnait dans son âme : jamais un sourire n’elïleurait ses lèvres. Un sort si pénible lui inspira un tel dégoût de la vie, que plusieurs fois il fut près d’y mettre fin. Ses amis alarmés parvinrent heureusement à le déterminer à une séparation, seul moyen de le sauver de .son désespoir. Elle s’exécuta : il vécut alors dans une retraite absolue pendant plusieurs années, se privant de tout pour consacrer ses soins et le fruit de son travail à la pension de sa femme et à l’éducation de ses enfants*. » Cette séparation amiable eut lieu vers le mois d’avril 1803. Mais Prud’hon .se leurrait d’une étrange illusion lorsqu’il se croyait débarrassé de sa femme. M"" Prud’hon n’entendait pas lâcher sa victime. Elle retournait sans cesse à la Sorbonne, forçait la porte, faisait au malheureux les scènes les plus violentes, l’accablait des propos les plus outrageants, et, lorsqu’elle ne pouvait le joindre, parcourait les corridors, entrait dans les ateliers des confrères de son mari et se répandait en invectives et en cris. La position n’était plus tenable. Prud’hon, forcé dans ses derniers retranchements, prit une détermination extrême et écrivit au directeur des musées cette lettre navrante : « Monsieur, c’est une peine pour ma délicatesse
(. Voïart, Solice, etc., p. 16 et 17.
MADAME PRDD HON. S9,
de vous entretenir de choses qui me révoltent et me font rougir. Je suis outré et humilié tout à la fois quand je parle d’une femme qui, n’ayant ni fierté ni amour-propre, n’a pas craint de montrer la bassesse de son âme par les scènes atroces, dégoûtantes et scandaleuses qu’elle n’a cessé de me faire, par ses propos infâmes contre toutes les personnes qui m’avoisinaient, et par la manière insupportable dont elle a agi avec tout le monde. Sans la considération particulière qu’ont pour moi mes confrères, ils auraient, dans le temps, porté des plaintes au ministre de l’intérieur, pour écarter quelqu’un dont la méchanceté soutenue récidivait journellement tout ce qui pouvait leur être désagréable et incommode. MM. üirodet et Meynier ne l’ont que trop éprouvé, puisque le premier s est vu forcé, étant au Louvre, de transporter son travail et son atelier aux Capucines, place Vendôme : il était temps, pour le second, dont l’extrême bonté a soutenu la patience, que je la misse hors de chez moi, car il était excédé de ses invectives, de ses criailleries et du tapage qu’elle ne cessait de faire au-dessus de chez lui ; et combien n’était-il pas désagréable et fâcheux pour moi, qui suis sensible et aime la paix, d’avoir à répondre à des plaintes trop justes, réitérées à chaque instant, auxquelles il n’était pas possible de faire droit avec un être de l’humeur
J9Î MADAME PRL'D’HON.
et du caraclère de celui-là! D’après ce, l’on sent combien une telle femme est un objet insupportable et scandaleux dans un lieu comme la Sorbonne et combien j’ai de raisons de solliciter un ordre du ministre pour l’empêcher d’y remettre le pied. Le gouvernement, qui considère les arts, loge les talents ; dans le local qu'il leur accorde, il est nécessaire, pourl’ordrc et la tranquillité, qu’il y ait une police qui puisse en exclure quiconque oserait les troubler. .Ma femme est dans ce cas : elle n’est point artiste; elle nuit à la tranquillité de mes voisins; elle nuit à mon repos, à l’exercice de mes talents et à l’éducation de mes enfants : je suis fermement décidé à n’avoir plus rien de commun avec elle. Depuis six mois elle est hors de ma inai.son. Je lui donne tout ce qui lui est nécessaire, agréable même. Une pension que je lui fais pourvoit à ses besoins, mais il lui manque sur qui exercer son humeur âcre, et, pour se satisfaire sur ce point, elle voudrait tenter son retour à la Sorbonne. Je demande donc qu’il ne lui soit plus permis, défendu même, de rentrer dans un local où elle ne rapporterait que le trouble et le scandale. Je m’arrête, Monsieur; n’en voilà que trop sur ce sujet. Pardon mille fois si j’abuse de votre condescendance. A peine ai-je l’avantage de vous approcher que je vous demande des grâces et sollicite votre intérêt; mais
MADAME PKUD’IlON.
c'est un artiste, c’est un compatriote qui vous prie de lui rendre un service bien important et bien urgent. Si vous daignez vous employer en sa faveur, il ne doute pas de la réussite, et il en conservera toute sa vie le souvenir de la reconnaissance.
n J’ai l’honneur d’être, avec un entier dévouement, Monsieur, votre très-humble serviteur et compatriote,
« P R U U ' Il O s , P*'". »
« Ce 7 vendémiaire an .XII ' (/•' oct. IS03). •
Celte lettre ne paraît pas avoir eu tout l’eflet désiré. M'"' Prud’hon, de plus en plus violente et insatiable, continua à abreuver son mari d’avanies et à le harceler de ses continuelles demandes d’argent. Cet état de choses dura pendant plusieurs années encore, jusqu’au moment ou la malheureuse, étant parvenue jusqu’à l’Impératrice, fit devant elle une scène tellement scandaleuse, qu’on l’enferma dans une maison de santé, sous l’œil de la police, tenue par .M. üéodore de Piron, et où l’on mettait les fous et les ennemis politiques. Elle n’en sortit que pour
1 . a A monsieur Denon, directeur général des musées. Aux galeries du Louvre, n° 17. i — L'original do cette lettre appartient à M. Laperlier.