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Prudhon

UAND rinfpiration de Watteau difparut de notre école; quand le xvnie fiècle fut rejeté dans le paiïe, avec fes mœurs, fes idées , fes modes & fes goûts ; quand ce grand renouvellement de l'âme d'une nation ôc de la penfée d'un peuple , une révolution fociale, appela les arts à un nouvel avenir en déplaçant leur idéal, deux hommes fe rencontrèrent en France qui, avec des aptitudes oppofées, un tempérament contraire, des fortunes différentes, tentèrent de ramener la peinture aux leçons de l'antiquité rappelée ou plagiée par les hommes, par les événements même de leur temps.

Le premier retournait au génie antique par Winckelmann, aux lignes antiques par des académies anatomiques. Il peignait les Horaces & Brutus, il croyait retrouver Rome en reflituant une forme de fauteuil ou le deffin d'un glaive : c'était là ce qu'il appelait lui-même « le ftyle antique. » Plus tard, il reconnaissait que les Romains n'avaient été

que des demi-barbares auprès des Grecs : il quittait le ftyle romain, il cherchait le grec pur en copiant des ftatues qu'il ne fe cachait pas de reproduire religieufement dans fes tableaux. De ce « grec pur » fortait ï Enlèvement des Satines. Plus tard encore, entraîné à la fuite de la petite fociété des « penfeurs » de fon atelier, il fe tournait vers les primitifs grecs, vers les primitifs gothiques ; & quel tableau fortait de cette infpiration du fentiment naïf, fi innocemment anti-académique, des œuvres qui dans toute école annoncent le beau en femblant l'enfanter? LéoniJas aux Thermopyles. Imagination fèche & déclamatoire, main patiente mais non infpirée, confcience héfitante, defïïnateur pénible & matériel, incapable de rien defïïner fans le modèle, & auquel rien n'apparailTait dans l'enfemble de la vifion intérieure, c'était toujours parle décalque & la copie qu'il s'approchait de l'art antique, dont il croyait embraffer l'âme lorfqu'il n'en embraffait que le fquelette.

Cet homme, gâté par les adorations de l'admiration publique, immortel de fon vivant, était proclamé, par le goût & aulfi par les pafîïons des contemporains, le reftaurateur de l'antiquité : c'était David.

A l'écart, dans l'ombre, il y avait un peintre que David appelait avec mépris « le Boucher de fon temps. » Cependant celui-ci portait dans fa tête la Grèce & les dieux. Il n'arrachait pas, lambeau à lambeau, les beautés de l'art antique ; il les trouvait dans fon âme, elles rayonnaient fous fa main. L'intuition était fa fcience. Sans modèle, il animait fes créations avec le mouvement & la lumière de la vie, il faifait courir le fang fous la chair, & la divinité dans fes perfonnages. Les ftatues facrées marchaient & refpiraient fous fes pinceaux, comme des marbres fortis de terre qui prendraient leur eflor dans la peinture d'une RenaifTance. Et le génie de l'antiquité allait une dernière fois revivre dans fon œuvre. Mais le nom de ce peintre ne devait être populaire que dans la poftérité : il s'appelait Prudhon.

Le 4 avril 17^8, Pierre Moreau, marchand épicier de la ville de Cluny, & dame Urfule Mutin, époufe de François Biais, marchand de ladite ville, préfentaient au baptême un pauvre enfant né le jour même : c'était le dixième fils de Chriftophe Prudhon, tailleur de pierres, & de Françoife Piremol, Pierre Prudhon (1), qui plus tard, fur fon u61e de mariage, lignera Pierre-Paul, du nom de fon fécond parrain : Rubens.

(1) Voici l'a£le de baptême de Prudhon : » Ce jourd'hui (4 avril 1758), je prêtre curé de la paroiiïe de Sainl-Marcel-de-Cluny, ai baptifé Pierre fils de Criftophe Prudon, tailleur de pierre, & de Françoife Pi-

remol fa femme, né ce même jour. Son parrain Pierre Moreau, marchand épicier, &. fa marraine dame Urfu.e Mutin, épouTe de François Biais, marchand de drap. Tous de la dite ville. »

L'enfant du tailleur de pierres grandit comme les enfants du peuple, à la dure, au froid, au chaud, & faifant de mifère bonne fanté Mais il grandit auflî, couvé par le cœur d'une mère qui apportait dans fon affection maternelle, dans fes careffes pour le dernier venu de fes enfants, les plus rares délicateffes de fentiment, les plus douces tendreffes, 6c ces baifers qu'ignorent d'ordinaire les enfants du pauvre. Toute fa vie, Prudhon devait fe reffentir de cette éducation d'amour qui, en donnant à fon âme, naturellement fenfible, la tendreffe, l'expanfion, la douceur, le dévouement d'une âme de femme, le livra, fans défenfe, aux bleffures de la vie, aux déceptions des illufions & aux tourments des affections humaines. Les années partaient, & le petit garçon allait, avec les autres enfants pauvres de la ville, dans les forêts des Bénédictins, ramaffer le bois mort pour le feu du fouper ; éveillé, mutin, hardi entre tous, & montrant fous fes haillons, dans l'ombre des grands bois, une phyfionomie où l'intelligence commençait à s'éveiller, où l'avenir femblait déjà mettre une promeffe.

Souvent le prêtre s'attache à l'enfant par une protection paternelle, par une paternité morale. Beaucoup des gloires de l'ancienne France, la France les doit à ce befoin d'adoption de l'homme qui vit dans le célibat & ne peut être père. Le curé de Cluny était un de ces hommes d'églife qui fe font les pères du génie d'un enfant. Voyez fon portrait, fes cheveux gris, Ion beau front que les rides rayent fans le creufer, fon regard clair tempéré de bienveillance, fon nez large & bien ouvert, cette bouche qui fourit tranquillement, cette face intelligente de Bourguignon qui dit, par toutes fes lignes, fanté, bonté, droiture ; vous devinerez quel protecteur & quel ami ce dut être pour le petit Pierre Prudhon que le curé Beffon. 11 fit de l'enfant fon enfant de chœur & fon élève, il lui donna lui-même les principes rudimentaires de toutes chofes; puis, fe défiant de lui-même & fentant s'agiter quelque chofe d'inconnu dans cette petite cervelle, il envoya le fils du tailleur de pierre à l'abbaye, & obtint pour lui les leçons des moines de Cluny. Prudhon entre donc dans cette abbaye de Cluny dont la double églife était grande, à vingt pieds près, comme Saint-Pierre de Rome. Il vit dans ce monde de pierre & de marbre, de colonnettes hiftoriées, de vitraux, de flatues, de boiferies, de tapilTeries. Il demeure ébloui devant cette chapelle de Bourbon, un tréfor de magnificence, dont les chapiteaux portaient douze flatues d'argent. Sa penfée & fes yeux fe perdent dans cette coupole de l'abfide où le drame & le peuple de la Bible s'agitaient fur un fond d'or. Et foudain, au fond du pauvre enfant, c'efl comme une lumière confufe, comme un lointain appel, une afpiration encore inconfciente, une volonté pleine de trouble qui remue en lui. A mefure qu'il s'abîme dans la contemplation de toutes ces chofes animées par la main de l'homme, fous ces voûtes rayonnantes d'images, au milieu de ces murs peuplés de formes, il fent monter en lui, impérieufe, indomptable, l'ambition d'être, lui auffi, un fculpteur, un peintre : fa vocation lui apparaît. Alors fes cahiers d'étude fe couvrent de croquis qui prennent la place du latin 5 de fon canif, il fouille & travaille le bois & tout ce qui lui tombe fous la main, le favon même d'où

il fait un jour fortir toute une Paffion qui l'étonnera plus tard, à fon retour d'Italie. La peinture furtout le tentait. 11 preffait le fuc des plantes & des fleurs, il fe fabriquait des pinceaux avec des poils ramaiïes fur les harnais des chevaux, & il peignait. Mais quel dépit, quel défefpoir de ne pouvoir arriver au ton, à la vigueur des tableaux de l'abbaye! jufqu'au jour où ce mot d'un moine : « Vous ne réuffirez pas : ils font peints à l'huile, » l'éclairait comme une révélation. Il retrouvait, il inventait la peinture àl'huile. Chez M. Marcille, dans cette collection qui eft l'hiftoire du talent de l'homme depuis les bégayements jufqu'à fa maturité triomphante, on retrouve une des premières peintures à l'huile du jeune peintre. Cela repréfente, enguirlandés de groiTes rofes rouges, & s'échappant des deux côtés d'un mafcaron, tous les chapeaux qui coiffaient en ce temps la Bourgogne civile & militaire, en négligé du matin ou en tenue de gala : fur le devant, chapeaux & tricornes galonnés d'or; à droite, couvre-chefs noirs à larges bords liférés d'un ruban blanc & rouge, & grands chapeaux clabauds ; à gauche, chapeaux ronds & feutres blancs emboîtés les uns dans les autres en pyramide. Au milieu du cadre de tous ces chapeaux, l'on voit une efpèce d'antre où deux ouvriers farouches, en bras de chemife & dans la vapeur de l'eau, raides comme des figures de l'art byzantin, travaillent & apprêtent le feutre Le peintre, qui ne devait, plus tard, tracer

au bas de fes toiles que la légende des fables de l'Olympe & des allégories morales, a écrit : Charron, marchand chapelier, vend tomes fortes de chapeaux fins & autres, au bas de ce panneau peint brutalement félon les plus naïves <3c les plus groffières traditions de la peinture d'enfeigne. A peine fi, en cherchant bien, l'on débrouille les premiers tâtonnements du futur colorifie argentin dans quelques égratignures de lumière, quelques minces traînées de blanc fur les chemifes des deux hommes. Cette curieufe peinture, & encore deux griffonnages, pauvres croquis de commençant dont la main héfite & tremble devant la nature, & que l'on donnerait à un miférable élève de Schenau : une femme qui file au rouet, <3c une petite fille qui donne la bouillie à fa poupée, gravés en fac-fimile par le baron de Jourfanvault, — tels font les premiers effais où Prudhon fe cherche lui-même, & pourfuit, avant l'heure, fon génie. Regrettons deux tableaux perdus de ces premiers commencements. Peut-être la veine deCallot nous eût-elle été révélée dans Prudhon par ces deux portraits de Pierrot le Bavoux & de Gothon Bibi, deux mendiants, vieux compagnons de fes courfes dans les bois, qui devaient, j'en réponds rien qu'à la couleur de leurs noms, être de glorieux gueux, des types de ces mendiants de la grande race vivant du pain de nos anciennes abbayes.

Ces premiers travaux de Prudhon, l'obfiination de fes efforts, fa furie de deffin, étonnaient & intéreffaient les moines qui parlaient de lui à Mgr Moreau, évêque de Mâcon ; & le jeune homme était envoyé par Mgr Moreau à Dijon, à l'école de deffin de M. Devofges, dont les quelques tableaux gravés montrent, chofe bizarre, tout à la fois l'infpirateur & l'élève du genre de Prudhon.

Puis, au bout de longues & patientes études, quand il commençait à ramafi'er fes

forces & à mefurer fon élan, Prudhon était rappelé à Cluny. Le jeune homme avait laiffé derrière lui une de ces liaifons que nouent, en dehors de la fympathie & de la parité des âmes, l'âge & le tempérament. Quand l'homme eut reconnu tout ce qui manquait à celle qu'il avait aimée, pour être à la mefure de fon cœur, à la portée de fes rêves, quand il eut compris fon infériorité morale, & l'impoffibilité d'élever jufqu'à lui cette créature vulgaire, il ne fe crut pas délié d'un devoir de réparation, il ne voulut pas fe dérober au mariage. Le bon curé Belfon bénit donc, le 17 février 1778, le mariage de fon protégé avec la fille d'un notaire royal, qui ne donnait rien à fa fille pour fe marier, ôc qui ne devait lui laiffer guère plus à fa mort. Pauvre mariage, où l'élève de l'Académie de peinture <3c de fculpture de la ville de Dijon n'eut pour témoins qu'un tiffier en toile & les trois clercs de l'étude de fon beau-père.

Cette malheureufe union femblait brifer l'avenir de Prudhon. Enlevé à fes études de Dijon, cloué dans fa petite ville natale, lié à fon ménage, découragé de toute grande efpérance, abaifiTé à un métier de gagne-pain, ne voyant d'autre carrière devant lui que la carrière d'un pauvre peintre de portraits <5c d'enfeignes, il rencontrait par bonheur une protection qui le fauvait du défefpoir, un protecteur qui, en l'encourageant, en le foutenant de compliments, en lui commandant des delïïns, des gravures, en mettant un prix à tout ce qui fortait de fa main, le défendait contre les tentations du doute & lui rendait la confiance en lui-même : j'ai nommé le baron de Jourfanvault, chevauléger de la garde du roi à Beaune, cette belle & noble figure d'amateur provincial efquilfée dans ces lignes du graveur Wille : « Il a établi une efpèce d'académie dans l'a maifon, il s'exerce dans les arts, & il fait du bien aux jeunes gens qui marquent de l'inclination pour les talents (1). » Digne patron de Prudhon, ce protecteur de tant de cœur, qui appelait mes enfants adoptifs les jeunes artiftes qu'il aimait ! C'eft auprès de lui que Prudhon vient chercher fes confolations ; c'eft à lui qu'il confie fes triftefîes, fes luttes, fes embarras, fes afpirations <3c fes projets déçus ; c'eft à M. de Jourfanvault que le peintre écrit :

« Monfieur,

« Vous aures fans doute de la peine a me pardonner mon infoutenable pareffe a repondre a la lettre dont vous m avez honorés ; j'avoue mon tort & mérite tout votre rejfemiment a cet égard; cependant daignez oublier ma faute & rappelez vos anciennes bontés en ma faveur. Puis- je aujji me flatter monfieur que vous ne dédaignerez pas mes refpeôîueux homages & les vœux que je fais en ce nouvel an pour tout ce qui peut interejfer vos plaijirs Ù1 votre félicité ; j'ofe attendre cette faveur de votre indulgence.

« Je travaillai hors de Cluny lorfque vous me fîtes la grâce de m écrire & croyant mes travaux finis aller paffer l'hiver a Dijon, j'efperois avoir l'honneur de vous voir a Beaune, mais la fortune qui fe fait un plaifir de m étré contraire en a a mon grand regret décidé autrement. Vous me menacez dans votre dernière lettre de

(1) Mémoires Ajournai de Wille. Paris 1857, vol. II.

la perte de votre amitié, ce ferait pour moi le dernier des malheurs , j' ai plus que jamais a cœur de me conserver votre bienveillance, de grâce ne me la refusez pas ! laiffezvous fléchir a mes prières, rappelés vous lapromeffe que vous mavés fait de ne m' abandonner jamais ! — Que je regrette bien fincerement de n'avoir pas fuivi vos fages confeils! qu'ils m étaient utils ! quej'étois aveugle ! & que j 'en ai peu profité : fi du moins je pouvais encore reparer ma faute ! mais il n'efl peut être plus tems. ...; que je fuis malheureux ! ayant amaffé quelques argent, j'avois projette d'aller continuer mes études à Dijon jufqu au temps du concours pour l'Italie, mais malheureufement une perfonne m ayant prié de le lui prêter pour quelques jours je n'ofai le lui refufer & actuellement je ne puis rien en retirer. Je me vois par la hors d'état à effectuer mon projet Ù" contraint de paffer le gros de l'hiver dans mon maudit pais ; fi vous voulés monfieur my envoyer des planches, quelques pointes & du vernis dont on fe fer t pour l 'eau forte , je vous y graveres des fujets de ma compofition ou autres, enfin tout ce qu'il vous plaira, ce fera fi vous fouhaitez a conte de la fomme dont je vous fuis redevable, car je ne fuis pas prefentement a même de vous la rendre en argent, ou fi vous aimez mieux des dejjîns lavés ou a la mine

de plomb je vous en ferai

« Je réitère mes prières pour obtenir mon pardon de votre bonté, monfieur accordes moi le je vous conjure. & croies que je fuis avec les fentiments les plus refpeclueux (? le plus parfait dévouement

» Votre très humble &" très obeijfans ferviteur

Prudhon P.

» Je vous prie d'ajfurer mefdemoifelles Dembruns de mes refpeclueux devoirs Ù'deleurfouhaiter de ma part tout ce qui peut remplir leur fouhait.

« A Cluny ce % janvier 1780. »

« Cluny ce 4 mars 1 780 .

« Monfieur

« Votre charmante lettre ma comblé de joie & de plaifir; vous m ' affurezdonc que je fuis redevenu votre bon ami, que vous feriez peiné de rompre le vœu que vous en faites, Ù" bien moi pour vous en témoigner ma vive reconnaiffance , je veux faire mon poffiblepour m'en conferver éternellement le titre.

Il faudrait que je fus fingulièrement bizare pour me brouiller avec vous pour les jufles raifons que vous avez de ne m aider ni de me confeiller dans mon voyage projetté à Dijon, apurement je me voudrais mal d'en avoir eu feulement l'idée. Cependant je crois, cMonfieur, vos craintes pour D^aigeon un peu hazardées, & votre prévention pour mon médiocre Ù' très médiocre talent un peu forte, car n'aije pas tout lieu de craindre qu'un travail de trois ans après d excellents models <& fous un maître éclairé, ne l'ait mis ainfi que beaucoup d' autres bien au deffus des faibles efforts que je pourrai faire pour me diftinguer dans le concour : je ne vois pas ilefivrai de moyen quoique très douteux plus prompt pour fortir de ma fituation actuelle que ce concour de Dijon; mais ne crains-je pasauffi & avec raifon de n'y faire que des tentatives infruflueufes & trois années perdues ne me donnent elles pas de jufles aprehenfions & malheureufement trop bien fondées : la feule raifon qui m'engage fortement a cevoyage ce font les études que je ferai dans le cas <Ù?aportée de faire (?qui je crois ne me feront pas inutiles.

« Tarions un peu d'autres chofes. Vous m ' enhardiffez, Monfieur, Ù"je redoublerais avec ardeur mes infiances pour vous engager a venir à Cluny fi je ne confultais que mon cœur Ù" fi je ne craignais auffi de vous incommoder, car je préférerai toujours quoiqu'il m'en coûte votre commodité Ù" vos goûts a mes defirs quelques violents qu'ils puiffent être, cependant je ne puis m'en tenir la quand jepenfe au plaifir de voir deux amis Ù1 un bienfaiteur; allons monfieur Ù1 mademoifelle faite moi cette grâce fans répugnance, venezy; monbeaupere, ma belle mere, mon epoufe la défirent également Ù1 joignent leurs infiances aux miennes pour obtenir de vous cette grande faveur, vous voyez monfieur. mon cœur l'emporte & me fait deja oublier que vos goûts Ù'votrl, volonté doivent être les miens.

« Je commence aujourd'hui votre gravure que je fotgnerai du mieux qu'il me fera pojfible, vos observations a l'égard de Cipris & de la tombe font fort juftes &je m'y conformerai dans l'exécution de la planche.

•> Donnez moi s'ilvous plait ù" au plus tôt les nouvelles devotre fantê qui m'intereffe infiniment. Je crois que ces diables de rumes tiennent tout le monde, car a Cluny on en eft affommê .' « Je fuis, Monfieur, avec tout le dévouement &" le refpecl pojjtble,

« Votre très humble Ù" très obeiffant ferviteur Prudhon, peintre.

« Mille chojes de ma part a mademoifelle Dembrun (i). »

Cette liaifon de patronage & de reconnaiflance dura ainfi pendant des années entre M. de Jourfanvault <5c Prudhon, qui continuait à s'occuper, pour fon protecteur, de menus travaux de gravure & de peinture dont on retrouve un échantillon dans la collection de M. Grand. C'eft un petit tableautin, touché comme la plus fine miniature, qui repréfente M. de Jourfanvault en habit militaire, couronné par la Beauté, au milieu d'un Olympe allégorique : l'Olympe des allégories commençait déjà à vifiter l'imagination de Prudhon.

On ne baptiferait guère la toile du nom de Prudhon fans cette lettre d'envoi, fi curieufe à tant d'autres titres pour la biographie du peintre. C'eft la confeffion des penfées, la confidence de l'âme de Prudhon en 1780; & ne femble-t-il pas qu'on y entende le cri de fes ambitions & de fon génie qui étouffent à Cluny & appellent Paris ?

« Monfieur,

« Je ne fuis point de votre fentiment, je trouve votre charmante lettre trop courte. 0~ d'autant plus quil y avoit deja long-temps qu'il me tardoit d'en recevoir, n'ayant pas deplaifir plus fenfible que l'honneur de votre entretien, ne fut-il que d'une ligne ou d'un infant. Voulez-vous me permettre de vous dire, Monfieur, que vous me flattés un peu trop, foit au fujet du tableau que je vous ai fait, foit à celuy des gravures que j'ai eu & que j'aurai l'honneur de vous faire ; je fuis bien charmé que votre indulgence trouve paffables les petits ouvrages qui fortent de ma main; mais qui me repondera que je ne me laifferois pas éblouir de chofes trop flatteufes que vous dites en ma faveur, furtout en me les répétant a moi-même : je crains bien majoibleffe. C7" fi mon peu de mérite ne m'êtoit bien connu, c'en feroit peut être deja fait.

« Scavez-vuus que j'ai auffi une grâce a vous demander; toujours des grâces ! je crains bien de vous fatiguer; mais non, celle-ci eft d'un genre foutenable, c'eft de me laiffer fortir de mon maudit pais après que j'aurai exécuté les ouvrages, foit peints, foit gravés, prefcrits dans votre lettre, outre que j'y perd un tems précieux que je regrette, je m'y ennuis au delà de tout ce qu'on peut dire, & je ne puis y refter plus longtems fans prendre fur mes jours . Laiffez-moi aller a Paris, SMonfieur, c'eft la ou non feulement je pourrois vous faire des ouvrages plus dignes de vous Ù" de moi, mais ou je ferai a même de ne perdre aucun moment & de me perfectionner de plus en plus ; j'oferai feulement vous demander pour ce pais la votre protetlion Ù" quelques unes de vos connoiffances , Ù'j'efpere bien que vous n'aurez pas a regretter de m' avoir accordé l'une & procuré l'autre. Voici quelles feront les études que j'y ferai le plus particulièrement : j'y dejjinerai beaucoup 1 0 d'après l antique pour prendre de belles formes, l'anatomie pour en connaître les précifions, d'après nature pour en

(1) Archives de l'An français

fai/îr les fineffes & réduire, fi je le puis, le tout dans mon dejfein; 2° je comparerai enfuite l'un avec l'autre, foit pour en connoitre les raports, foit pour en démêler les defecluofités. Outre ce, je consulterai fouvent les grands maîtres, tels que 'Raphaël , Titien, cRitbens,&c, les uns pour les grâces, l' élégance du dejfein. lafinejje & le naturel fublime de l'exprejfion ; les autres pour l'art ravijfant du coloris, la belle ordonnance de la compofition, la magie du clair obfcur érc. , &c. Enfin je tacherai de tirer partie du tout, fuivant laportée de mon génie. Qu'en penfés-vous, Monfieur > il me tarde de mettre a exécution toutes ces chofes; plus la violence de mon defir meprejfe, plus je m ennuis a Cluny.

Ici Prudhon fait, en dix points longuement déduits, la critique du petit tableau en miniature qu'il envoie à M. de Jourfanvault, & dont nous avons parlé. Il en parle fans feinte modefiie & comme avec un preflentiment de ce qu'il pourra faire plus tard. Il reprend :

« Je me réferve de vous en faire un autre de même grandeur Ù'plus prefentable, car je fuis jaloux qu'une perfonne qui m'honore de fon amitié ait de moi quelque chofe depaffable : ce ne fera point à Cluni, ou le regret de perdre mon tems Ù" l'ennuy d'y refier m'excèdent, ce qui me renderoit incapable, fi j'y demeurais plus longtems, de rien faire de bon , mais ce fera a Taris ou je verrai de belles chofes qui me renderont tout de feu & que je tacherai d'imiter dans mes ouvrages ; je me rejouis de vous en envoyer, lorfque j'y ferai, vous verres mes progrès.

" Quand je penfe a ce pais ou a "Rome, l'impatience & le defir d'être dans l'une ou dans l'autre ville m'emporte. En allant a Taris Ù1 paffant par Heaune, j'y ferai, fi vous voulez me le permettre, votre bufie feulement (? celui de mademoifelle, pour emporter avec moi, afin de les copier fur le tableau que j'exécuterai. Vous me permetteres aujji, Monfieur, de vous faire cadeau de ce tableau pour pouvoir vous témoigner de quelque façon ma reconnaiffance.

" Vous nous faites donc efpérer que nous aurons le bonheur de vous poffeder a Cluny : quel fenfible plaifir pour moi de voir un ami {permettez moi ce terme) pour qui j'ai l 'attachement le plus intime, mais je fuis bien aujjî mortifié d'être privé de mademoifelle Dembrun; ma joie aura it été entière fi vous eties venus tous les deux.

« Vous me parlez de payement; qui fait mieux que vous, Monfieur, le prix qu'on met a ces fortes d'ouvrages ; permettez-moi de me rapporter a ce que vous trouvères bon, cette demande de prix de votre part me peine al'infini, &" fi ce n étoit le befoin je ne fouffrirois pas feulment que vous m'en parla fiiez, car réellement c'efi me peiner de me le dire & je m 'eftimerois trop heureux de faire quelque chofe qui put vous faire plaifir.

" Votre petit Jannot efi en bonne main, c'efi fa maman qui le nourrit, il efi gras comme un petit cochon & méchant comme un petit diable. »

La lettre finit par ces lignes où Ton retrouve, fous la plume de l'ancien élève des moines de Cluny, l'efprit de l'opinion publique du temps, & les premiers murmures de la Révolution contre les ordres religieux :

•< Ce frère Placide, c'efi un vilain ; je n'en fuis pas étonné, il ne tiendrait pas de la race monaflique , je lui ai dit cent fois de faire vos clefs, le drôle n' a jamais eu le tems, il a bien eu celui de boire votre vin. Je vais lui faire voir votre lettre a cet article & lui demander abfolument vos clefs, je l avertirai d ailleurs que vous venez bientôt a Cluny & que vous ne manqueres pas de lui chanter la grêle

•< A i égard des vieux papiers Ù" parchemins, ils ne font point communs a Cluny ; pour peu qu 'on en ait, on en fait des couvertures de pots ; on nepourroit en trouver que ches Meffieurs les Benediclins qui non contents de leurs titres & de leurs droits ont ufurpé tous ceux de la ville, mais les coquins ne relâchent rien. .. (i). »

Les prières, les impatiences de Prudhon, la vivacité & l'élan de fes jeunes efpérances touchaient & gagnaient bien vite M. de Jourfanvault, qui fourniffait au jeune peintre les moyens d'aller à Paris, & Prudhon partait pour cette terre promife de la fortune & de la gloire. Il arrivait à Paris, précédé d'une lettre de recommandation adreflee par l'excellent baron à fon ami Wille, & qui montre la patiente & l'intelligente étude que le protecteur avait faite de fon protégé, l'intérêt paternel avec lequel il avait interrogé fon caractère, les craintes, les terreurs avec lefquelles il confiait à Paris cette nature tendre & facile aux tentations, cette âme faible, imprelfionnable, fenlîble, fans défenfe contre l'entraînement. Et de quelle voix pleine d'émotion il adjurait & priait Wille d'accueillir, de guider, de s'attacher «5c de fauver des périls de la grande ville le jeune Bourguignon, « cet enfant, » comme il l'appelle!

'< i y octobre 17 10.

« M. Prudhon né avec un caractère moins fort que (Naigeon), fe livrant avec facilité à l'amitié, fans dej fiance de ceux qu il aime, peut tomber dans le précipice le plus affreux, & des fociétés qu il fefera a Paris dépend le bonheur ou le malheur de favie. Son gout dominant ejl l 'ambition de fortir de la foule des peintres médiocres; il travaille avec ardeur, mais il faut que quelqu un lui dife de travailler. Si quelque fujet médiocre s'empare de fon efprit, ce qui eft très facile, il gagnera fon cœur avec aifance &" M. Prudhon courera a la débauche avec moins de plaifir qu'au travail mais avec autant de docilité . Il eft incapable de dérèglement par lui-même, mais, s'il y eft conduit, il peut y être extrême, & cette idée me ferait frémir fi je n' 0 fais me flatta que, par amour pour le bien, par amitié pour moi, par pitié pour cet enfant, deja marié depuis trois ans, vous daignerez vous l'attacher, lui permettre de vous parler avec confiance, de vous confulter, de ne rien faire fins votre aveu <& votre avis. Je lui ai montré vos lettres, je lui ai laiffê voir la vénération que vous m'avez infpiré; fon cœur a été attendri, il vous a nommé fon père, il vous aime & vous refpe£le deja comme tel. »

Voilà Prudhon à Paris. Auffitot arrivé, il écrit à M. de Jourfanvault :

« Monfieur,

« Apres quelques fatigues & un peu de pluye effuyez dans une longue route nous fommes enfin arrivez bien portants a Paris chez Madame de Mandre tante de Naigeon. Cette dame nous a reçu avec toute la politeffeù1 i honnêteté poffible, il parait que Naigeon fera très heureux chez elle, elle lui a témoigné beaucoup d' amitié Ù" d'afteclion & femble prendre fes interrets avec grand zèle; pour Ramey & moi nous allons chercher a nous procurer une chambre, monter notre très petit ménage & un endroit pour vivre a peu de frais. N 'en étant encore qu 'a ce point là, je ne puis rien vous dire d'interejjant de Paris, des tableaux ou de ma propre fituation. Cet après-midy ou demain au plus tard nous irons rendre les vtfites les plus interejfantes premièrement a Monfieur Wille, Monfieur Vatelet, &c, & enfuite les autres . Delà nous irons voir les galeries Ù" eglifes&moifor-

(1) Archives de V An français.

tant de h & n 'ayant point de temps a perdre j 'irai acheter un chajjis, de la toile & des couleurs, compofer mon fit jet & le peindre enfui te.

« Monfieur le M" Dapchiez a donc la bonté de s "mtereffer a moy auprès de Son Eminence. Je defirerois bien [avoir fi Monfieur a fait tenir a Madame de Menecer une lettre de recommandation quelle m 'avait fait efperer de luy ; j o ferai dans ce cas vous prier Monfieur de la demanda a cette dame pour me la faire tenir car la protection de Son Eminence me ferait furement très utile & d 'un çrand poid &j 'ai très a cœur d'avoir accès auprès d'elle.

« N' ayant encore rien vu & ne fâchant rien fur quoi m' étendre, je m'arrête. Je reprendrai bientôt la plume, car j'aurai furement dans peu quelque chofe a vous dire.

" Je fuis avec les fentiments que vous me connoiffes pleins de zele &" d'attachement j'ofe dire auffi d'amitié fincere

« Votre très humble & très obéijfant ferviteur.

Prudhon, peintre.

« MeJJieurs Naigeon & Ramey vous affurent de leurs très humbles refpefts, & tous enfemble, c'eft-a-dire moi avec eux, nous ofons vous prier de dire mille chofes charmantes de notre part à Mademoifelle d' Embrun lui préfenter nos refpeclueux hommages.

« Taris ce 28 octobre 1 780 (1). »

Mais, à Paris, Prudhon fe fatiguait en efforts infructueux, en tentatives vaines; le manque de travail, la mifère, le renvoyaient dans fa province où, profitant du concours de peinture ouvert à Dijon, il gagnait le prix fondé par les Etats de Bourgogne. Ceprix lui alïurait une penfion & un féjour de trois ans en Italie.

Au commencement de novembre 1784, le peintre eftà Marfeille, prêt à s embarquer, ayant fait prix de deux louis pour la traverfée & de quarante fols par jour pour la nourriture. Les retards & les lenteurs d'un capitaine, qui le fait attendre trois femaines, épuifent fa pauvre bourfe, cette bourfe qu'il dit ménager avec une très-grande & Itricle économie, qu'il pèfe avec angoiffe, & où il voit à peine la fomme néceflaire pour arriver à Rome. Enfin il part ; mais le ventelt contraire. A peine forti du port de Marfeille, le bâtiment eft obligé de fe mettre à l'abri dans la rade de Toulon. Au bout de dix grands jours, le vent redevient bon, le bâtiment fort du port, & Prudhon croit finie l'épreuve de fes impatiences. Mais, à dix lieues au large, le vent redevient contraire & force le bâtiment à fe réfugier à Porto-Ferrajo, où le malheureux Prudhon eft encore retenu dix-neuf jours. L'on finit par fe remettre en mer la veille de Noël, <5c Prudhon

(1) Lettre autographe de Prudhon pQfiedée par. M. E. Marcille.

débarque à Civita-Vecchia, maudilîant la mer & cette traverfée de trente-fix jours. Le lendemain, il eft à Rome, non fans avoir embrafle, à la façon du Romain, cette terre qu'il va conquérir : en route, il était tombé de voiture. Il s'inftallait près de Saint-Laurent (i), &, le dimanche fuivant, il était chez le cardinal de Bernis, au milieu de ces peintres, de ces fculpteurs, de ces architectes, de ces muficiens, venus des quatre coins du monde & réunis, tous les dimanches, à la table de l'ambalîadeur de France. Il courait & errait dans les rues de Rome ; les projets & les réfolutions abondaient & fe preffaient en lui ; il fe promettait de beaucoup deffiner d'après les ftatues antiques, d'après la nature, d'après Raphaël furtout, dont les peintures exécutées en tapifferie emportaient fon admiration, à ce point qu'il voulait un moment remplacer la copie du plafond du Guide, que lui avaient commandée les Etats de Bourgogne, par la copie d'une de ces tapifleries merveilleufes. Puis ce premier feu d'amour pour Raphaël paiïait, & Léonard de Vinci s'emparait de l'enthoufiafme du jeune peintre, qui écrivait en s'agenouillant, fous le charme & la poflefllon d'une tapifferie de la Cène :

« Je fors de voir tout fraîchement les admirables tapifferies exécutées autrefois fur les cartons du fameux Raphaël ; fans contredit, c'eft félon moi, ce qu'il a fait de plus beau, de mieux fenti Ù1 de plus exprejjif; mais quelqu'un qui V a furpaffé bien au delà dans la pcnfée , la juftejfe de la reflexion & du fentiment & de plus dans le précis, le moeleuxù' la force d'exécution, & dans l'entente du clair obfcure Ù" de la perfpeclive. &c, c'eft l'inimitable Léonard de Vinci le pere, le prince & le premier de tous les peintres, d'après lequel on voit également une feule tapifferie exécutée fur fafameufe Cœne peinte a Milan dans un réfectoire de Dominicains. Ce tableau eft le premier tableau du monde & le chef-d 'œuvre de la peinture ; toutes les parties de l 'art fy trouvent reunies au degré le plus fublime; lorfqu 'on eft devant, on ne fe laffe pas d'admirer, foit le tout enfemble, foit chaque détail en particulier. C'eft une fource intarriffable d'études & de refieftion : la vue de ce feul tableau fuffiroit a perfectionner un homme de génie au point d'égaler ou de furpajfer Raphaël même, puifquc tout y eft réuni ; cependant peu de perfonnes y font attention non feulement a ce tableau, mais en gênerai a tout ce qu'on voit de Léonard; ou le mérite de ce grand homme eft trop au deffus de leur intelligence, ou ce qu il a fait eft trop parfait pour qu'il leur vienne a la penfée d'ofer jamais approcher de fa manière, leur paraiffant comme une chofe abfolument impoffible. Cet homme rare joignoit au génie le plus fublime, un raifonnement jufte & une fpeculation profonde, chofes qui fe rencontrent rarement en une même tete, puifquc le premier femble appartenir a un homme Janguin & le fécond paroit être le fait d'un homme froid Ù" réfléchi ■ auffi a-t-il

(i) Dans une lettre adreflee a fon ami Fauconnier, &l que nous communique M. Laperlier, Prudhon donne ainfi (un adreffe : « M. Prud'hon, peintre, penfionnaire des « Etats de Bourgogne, accanto San Lorenjo in panifper- « na ai monti ii Hfima. » Et il ajoute : « Car j'ai changé « de maifon &. je me fuis mis dans mes meubles, ma mai- « fon mon quartier font en bon air, mais un peu éloi- « gnes du centre de Rome, l'avantage de cela eft que je « fuis plus tranquil. Entre trois qui étions du même « fentiment a cet égard, nous avons loué la moitié d'un « hôtel , ou d'un palais en terme romain, dans lequel

« nous avons chacun deux grandes chambres, notre en-

« trée particulière, St en commun plufieurs manfardes,

o une cuifine U un jardin. A ma part, je paye 60 livres.

« Je fais venir mon diner pour n'avoir pas a fortir dan*

« le mauvais tems. Enfin, mon ami, il ne manque que

« de vous avoir avec moi pour être heureux ; car, qu'efl-

« ce que font les commodités de la vie fi le cœur n'efipas

« content ; le mien exhale fouvent des foupirs du coté dr

« Paris, mais en vain, dans le long efpnce qui nous fé-

« pare, ils n'ont que trop le tems de fe perdre. »

emploie neuf années a peindre cette admirable Cœne dam laquelle on voit dans une diverfité étonnante de caractères différents, le trouble &" l'agitation qu'excita, parmi les apôtres cette parole de Jefus-Chrift ■< Je vous dis en vérité qu'un d'entre vous cette nuit même doit me trahir. •>

Et il finit en difant du Vinci :

m Pour moi je n 'y vois que perfection, & c eft la mon maître Ù" mon héros. . . »

Il fallait pourtant facrifier ces admirations & redefeendre du Raphaël & du Vinci au Guide. MM. les élus de Bourgogne ne le fouciaient guère d'un tableau religieux; ils tenaient au plafond de ï Aurore. Prudhon fe décidait à aller frapper à la porte du palais Rofpigliofi. Mais le prince, auquel un copifle maladroit venait tout récemment de cafTer deux vafes d'albâtre oriental, refufait en ce moment l'entrée de fon palais à tout le monde. Cela ne fâcha guère Prudhon qui, par infiant, fongeait que le plafond était bien grand, & que fix cents livres étaient un prix médiocre pour une toile de vingt-fix à vingt-huit pieds de long fur une vingtaine de haut. Il voulait fe rabattre fur le feflin des dieux de la Farnefine ou fur le triomphe de Bacchus peint par le Carrache au plafond du palais Barberini, quand lui arrivait l'ordre de copier le plafond de Pierre de Cortone.

» Je fuis occupé, écrivait-il à fon ami Fauconnier, a faire les préparatifs pour peindre un tableau de vingt cinq pieds pour la province, Ù" commej 'ai été obligé d 'employer du monde cela m 'a pris tout mon tems Ù" m 'a déjà donné beaucoup de fatigue, demain je commence a le defjiner & a monter & def rendre par confequent très fouvent d 'un echafaud de vint Ù" un pies de haut. Ce tableau eft une copie d'après Piètre de Cortone qui eft un ajps mauvais peintre des tems pajfes & que je ne fuis guère content défaire, mais après cela je pourrai travailler pour moy en toute liberté Ù" cherchera commencer ma réputation, heureux mon ami, fi dans ce tems la. vous entendés parler de moi avantageufement ou avec envie, ce fera bon figne.. . (i). »

Attelé à ce grand travail, Prudhon n'en eft diftrait que par les foucis & les inquiétudes de la vie matérielle, des fièvres qui le jettent quinze jours au lit, & le tourment infupportable des continuelles demandes d'argent de fa femme. C'eft en vain que le peintre adreffe remontrances fur remontrances à la miférable femme. Réduite, à la mort de fon père, le notaire, à une maifon & un jardin valant en tout mille francs, grugée par un frère, fergent au régiment de la Colonelle, logé chez elle, y mangeant, y buvant fans fouci de la dépenfe, M'ne Prudhon fatigue de fes importunités le bon M. Devofges, tous les protecteurs, tous les amis du pauvre Prudhon, qui n'ouvre fes lettres qu'en s'armant de patience contre un nouvel ennui, & fe laiife arracher par elle, de mois en mois, des cinquante, des foixante livres fur fa penfion.

(i) Lettre autographe pofTédée par M. Boilly.

Peu mêlé à fes compatriotes, fuyant les camaraderies banales, vivant prefque dans Tunique compagnie de Ton ami Bertrand le ftatuaire, Prudhon fe dérobait & fe refufait aux protections qui venaient à lui. Il écrivait que les protections TembarrafTaient plus qu'elles ne lui plaifaient. Il difait qu'un artifte ne devait avoir de protection que fon talent, ajoutant qu'il ne Tentait pas le fien aTTez avancé pour qu'il Tût produit. Il déclinait les offres de Tervice de M. Lagrenée, directeur de Técole de Rome, dont il reconnaiflait les aimables qualités, mais qu'il Te refuTait à prendre pour guide de Ton talent. Il y avait dans Ta nature un peu ombrageuTe des pudeurs 6c des TuTceptibilités d'orgueil auxquelles il prêtait la formule rigoureufe d'une théorie & qu'il érigeait en règles de conduite. Son humeur s'accordait avec Tes ambitions pour ce renoncement au monde, pour ce vœu du travail auftère 6c Tolitaire que l'homme impoTait à Tartifte pour la dignité de Ton caractère, pour le Talut de Ta conTcience & pour la liberté de Ton génie. C'eTt à cette époque qu'il écrit :

« Lorsqu'on connaît beaucoup de gens auxquels on eji obligés de faire fa cour, on fe gâte, on perd fon caraftere, fa façon de voir ; on devient uniforme, petit, mefquin, en les fréquentant, on ne veut chercher qu 'a leur plaire, & on ne fait plus que comme tout le monde, trifle dénouement ; fi les grands maîtres avaient agi de la forte nous n'aurions rien a puifer dans leurs ouvrages. Un artifle qui étudie doit être libre ; il doit opérer d'après fes principes & d' après fes reflétions, qui pour être profondes G" folides ont befoin de folitude. Après cela lorfquily efl affermi o~ qu 'il a acquis le degré de talent dont il fe croit capable, il peut fe produire avec retenu; car il rifquerait encore de manierer fon génie. Léonard de Vinci, cet Homère de la peinture qui aurait donné des leçons a Raphaël, Michel Ange & a tous les maîtres qui font venus avant i^aprèslui, dit lui même qu'un artifle a befoin d'être tout entier aluy, que la folitude lui ejl abfolument necejj Taire pour obferver plus attentivement la nature. Enfin ce qu'il y a de certain, c'efi qu'il faut fe refoudre a ne rien fcavoir en voyant L monde, fefant fa cour & perdant fon tems, ou facrifier le monde & fes flatteries pernicieufes a la fcience &" au plaifir de devenir un homme de talent. »

Le travail 6c la Tolitude, c'efl: la vie de Prudhon à Home. Il Te repoTe du labeur impoTé, des ennuis 6c des Tatigues de Ta copie, en deffinant les marbres, en notant, avec le crayon & la plume, l'harmonie des lignes antiques. Et toute l'hiltoire de Ton léjour, nous la poffédons 6c nous pouvons la Tuivre dans Ton album, Tauvé par M. Marcille : un mauvais cahier, relié par la papeterie romaine du fiècle dernier, en groifier vélin, dont le fermoir eft une lanière de cuir. Ce font d'abord des croquis, des figurines d après l'antique, indiquées d'un trait maigre & où rien ne Te lit delà fignaturede Prudhon. A la trente 6c unième page feulement, une rtatue de Paris commence à révéler le de Ain 6c le modelage du peintre. Viennent enlùite un génie, une étude de Romain portant un fardeau, qui font déjà penTer au maître qui formera Copia. Ici quelques pages manquent: elles montraient des académies microfcopiqucs, des homuncules qui femblaient mufclés par le Bandinelli. Prudhon fils les a laifle déchirer 6c emporter par Devéria, pour quelque argent qu'il lui devait. L'album reprend avec ïcAmour Jéfarmc, d'après le Corrége ; ôc de cette plume avec laquelle il vient de deffiner, le peintre écrit le ticre des

œuvres qu'il promet à fon avenir : ï (Amour, la Frivolité, le Léger Hadinage &> le%epemir

qui le fuit, î (Amour & Tfyché, Jofeph & Tmiphar C'eft comme la confidenee de fon

imagination, comme l'Annonciation de fon œuvre (i). Et ça & là, il y a encore, fur les feuillets du cahier jauni, des croquis de femmes, careffées d'un crayon léger, & dont les pofes ondulantes rappellent le balancement des !?{oces AldobranJines, cette admirable frife de la peinture antique qui devait être une des infpirations familières de Prudhon.

Mais avant tout le jeune artifte contemplait. Il vivait dans la communion du Beau. Il nourriiïait fon âme de l'âme des chefs-d'œuvre ; & c'était au fond de lui qu'il fixait tant d'images. Comme Bruun-Neergard lui demandait un jour l'objet de fes études en Italie : « Je m'occupais à regarder 6c à admirer les chefs-d'œuvre , » lui répondit Prudhon.

Sa copie de Cortone, enfin terminée, était envoyée à Dijon, vers le milieu de l'été de 1787 ; <5c Devofges lui obtenait une continuation de trois ans de féjour en Italie, <3c la commande de deux tableaux de fon invention & à fon gré. Mais Prudhon avait le mal du pays. Il venait de fe refufer aux offres de l'amitié de Canova, qui Lui propofait de partager fon atelier, & de bénéficier de fes relations & de fa gloire naiffante. Il fuppliait en grâce Devofges de travailler à lui obtenir la permiffion, fes deux tableaux faits, de revenir & de jouir de fa penfion à Pans au moins pendant un an. Il appuyait auprès de lui fur l'état miférable de fon pauvre enfant, qu'il regrettait de ne point avoir emmené en Italie, fur 1 indigence de fa femme, à laquelle, malgré tout, il devait du pain.

f 1) Un autre album du même temps, a côté des fujets que Prudhon a réalifés, indique un affez grand nombre de fujets qu'il n'a pas traités ou qu'il a modifiés depuis ; c'eft une eurieufe confidence de fon imagination. Nous y remarquons : l'Amour d'Antiochus pour Stratonice; — Coriolan & Véxurie ; — ■ les Athéniens s' embarquant lors de l'invajîon de Xerxes ; — l'Hiftoire de Lucrèce ; — l'Hiftoire de Mucius Scœvola; — Junon, à la prière de Minerve, donne fes divines mamelles à Hercule; — l'Amour réduit à la rj'ijon ; — la Vertu avilie par l'Amour; — la Faveur fuivie de l'Envie ; — l'Amour feduit l'Innocence, le Plaifir l'entraîne, &bien fouventle Repentir lesfuit, Ere, projets de tableaux &. de deffins au milieu defquels fe trouve oublié &. non déchire un brouillon d'une lettre d'amour que M. Marcille père croyait adreffée à M"' d'Embrun, & que nous donnons telle quelle :

Pourrais-tu croire qu'ayant mis tout mon bonheur en loi, je pourrais encore le trouver ailleurs : quelque chofe qui m'arrive ou pourraient-être les amis qui me feraient auffi chers que toi. Ah ! fi tu m'avais cru ingrat, aurais-tu fi facilement réfolu de facrifier mon

amour le plus cher à mon cœur. Il ma chère

amie , ne facrifier qu'au bonheur &. au repos de ton

ami. C'eft lui-même qui eft. ... viftime de facrifice.

Oui tu as douté de mon amour, tu n'as pas balancé à me retirer ton cœur &. ta tendrefie. 11 eft cependant fi doux d'être aimé, un ami tendre fincère eft une chofe fi rare ! L'amour fait paffer des moments fi délicieux que je ne conçois pas comment on peut quitter un ami pour livrer fon cœur à l'indifférence. N'eft-il donc pas permis d'être heureux? Faut-il pour être fage paffer fa vie fans jouiffanec, & pour être vertueux, eft-il dit qu'il faille enfouir la fource du bonheur, &. facrifier les goûts les plus chers? Oh ! je fuis bien loin de le croire, &. la vie ne nous elt pas donnée pour ne la pafTerque dans la froide langueur. Le plaifir n'eft-il pas un préfent de cette fage nature, *t rejetterons nous ce précieux fentiment de la félicite qui nous indemnife de nos dégoûts, de nos ennuis, qui féme quelques fleurs fur le paffage rapide de la vie, &. qui place le bonheur à côté de la peine. Pour n'adopter que

ce qui nous chagrine & nous tourmente Impoffible

un tel fyftème, il ne peut être reçu que par les cœurs froids : La fenfibilité le rejette puifqu'elle croit n'avoir reçu un cœur que pour s'ouvrir au fentiment du bonheur. » (Album Se lettre communiqués par M M. Marcille.)

Il lui parlait de fa fanté, mife en fi mauvais point par le climat de Rome. 11 l'entretenait de Tes craintes de fe retrouver, après fes trois ans, une féconde fois à Paris fans reffources & dans l'impolTibilité, comme la première, de fe faire connaître par quelque ouvrage d'importance. Il lui déclarait encore que, malgré toute fon admiration pour les maîtres anciens, il n'imaginait guère de quelle utilité pourrait lui être un nouveau féjour de trois ans en Italie. Le bonhomme Devofges fe rendait aux raifons & aux follicitations de fon élève. Et nous retrouvons Prudhon à Paris à la mi-novembre 1789.

Etabli à Paris, rue Cadet, n° 1 8, avec fa femme & Ion enfant, chargé de cette famille bientôt augmentée d'un fécond garçon & d'une petite fille, Prudhon, pendant ces premières années de la Révolution, était de jour en jour arraché aux tentations de fon génie parles nécelîîtés & les mifères de la vie. Obligé de faire à fes befoins, aux befoins des fiens, le facrifice de fes ambitions, il étouffait fes projets, il renonçait aux grandes chofes dont il fentait le fouffle en lui, & que les rêves de fes nuits d'infomnie pourfuivaient dans un nuage. Il fe mit héroïquement à faire des portraits en miniature, trop heureux quand la commande d'un portrait à l'huile lailTait à fa main un champ plus large & le fortait de la pratique menue de l'aquarelle au pointillé. Cependant ce fut en ces années befogneufes, où le gagne-pain défendait à Prudhon la grande peinture, que Prudhon devint un maître : il devint obfcurément, à l'infu de tous, dans cette pauvre retraite, l'admirable deffînateur que l'école françaife peut oppofer aux plus grands des plus grandes écoles. Aux inftants de repos, entre deux portraits, dans les courts loilîrs de fa tâche, dans une heure du jour, ou le foir à la lampe, il jette, fur un bout de papier, que l'enfant déchire & que la femme balaye, la penfée qui le tourmente, la ligne qu'il entrevoit, la compofition qui flotte dans fa tête. Voilà, fous fa main d'abord héfitante, les jeux charmants, les jeux vivants de la lumière <5c de l'ombre, des figures, des groupes, des tableaux eflTayés & comme cherchés à tâtons par le crayon ; puis, de croquis en croquis, c'efr. une accentuation plus ofée, plus magiftrale, un modelage plus étudié, plus favant & plus fimple, jufqu'à ce qu'enfin le plein rayon de la création éclate fous fa main viclorieufe, éclairant la troupe des Grâces décentes, & le chœur de ces allégories morales déjà indiquées fur fon album d'Italie.

Déjà, en 1791 , Prudhon avait envoyé au Salon de Paris un delfin à la pierre noire, repréfentant un jeune homme appuyé fur un dieu Terme. Le Salon de 1793, qui montrait de lui trois peintures, un portrait d'homme, un portrait de femme & TVnion de IcAmour & de fc4mitié, montrait auffi deux deffins du peintre, tous deux à la plume. Le fujet de l'un était tiré du premier aéte à'&lndromaque . L'autre était X (Amour réduit à la

raifon, « faifant partie de la collection du citoyen d'Arlet, » nous dit la gravure de Copia, ce qui femblerait indiquer que le delîînateur était déjà apprécié parles amateurs & les collectionneurs.

Etrange œuvre pour un tel temps, FcAmour réduit à la raifon ! Imaginez, dans un coin de ce falon, envahi par la tragédie, la déclamation, le tumulte & l'orage, un eidulion de la poéfie grecque, un petit tableau d'Anacréon ; & neft-ce pas le luth même du poète, ce luth rebelle à chanter les Atrides & les travaux d'Hercule, ce luth qui ne veut chanter que l'amour, dont le peintre a retrouvé les cordes divines 6c l'immortelle harmonie ?

A un anneau fcellé dans une gaine qui porte la tête de Minerve cafquée, l'enfant Amour eft lié par les deux mains. Dépité, furieux & vaincu, le débattant contre les liens, il retourne & renverfe en arrière fon joli vifage crifpé par la colère & les larmes. La plainte & la rage d'un enfant gâté le mêlent dans le cri de fa bouche entr'ouverte. Vainement il bat de l'aile, vainement, du pied gauche, il bat impatiemment la terre. Affile en face de la Minerve, les bras nus & le fein à demi dévoilé, le chiton aux plis fins & ferrés noué au-deflus de la taille, une draperie aux grandes lignes jetée furies genoux, le corps balancé par l'avance d'une jambe & la retraite de l'autre, une femme, les deux bras levés en l'air, approche l'une de l'autre fes mains pour applaudir : c'eft la Raifon quifourit avec une douce moquerie en penchant fa tête fur fon épaule.

VcAmour réduit à la raifon n'attendait pas longtemps fon pendant : Le cruel rit des pleurs quilfait verfer. La femme ici courbe la tête, & fes cheveux, dont les trèfles fe dénouent, pleurent fur fes épaules. Tout fon corps s'affaifle. Elle fe foutient d'un bras, laiflant pendre l'autre dont le mouvement vient mourir fur fa jambe. Une larme tremble à fon œil. Auprès d'elle, une rofe effeuillée gît fur le fol, — ruine & débris d'un rêve qui femblent, femés çà & là, les morceaux du pafle & les parfums d'hier. Et devant l'Ariane, voilà le même enfant, mais cette fois c'eft l'Amour libre, maître & vainqueur. Immobile <5c léger, une jambe paffée fur l'autre, les deux bras noués fur fon arc droit & qui le porte fans plier , le menton pofé fur les mains, il avance & femble balancer narquoifement fa petite tête ferpentine où la bouche rayonne d'ironie, dont l'œil eft noir de vengeance, & qui montre, dans l'éclair du triomphe, une malice de faune, une joie d'enfant, un rire de dieu !

Puis c'étaient tant de deflîns immortels ! Un jour, d'une page déchirée d'Ovide, le crayon de Prudhon faifait une page de Michel-Ange. C'était ce fujet longtemps cherché par Prudhon, & dont le baron de Jourfanvault a gravé à l'eau-forte la première idée, Cérès à la recherche de fa fille, Cérès attablée & affamée, penchée fur la bouillie dont une vieille femme lui fait la charité, la cuiller fufpendue aux lèvres, foudroyant de fon regard & du froncement de fon fourcil de déeffe le petit Stellion dont la bouche fe fend déjà en rire batracien. Un autre jour, il allait chercher la volupté dans l'Ancien Teftament, & deffinait ce beau torfe de la Paflîon qui fe penche fur Jofeph & femble

s'enrouler autour de lui. Ou bien c'était la vierge de l'Ile-de-France qu'il montrait fur le pont du vaifleau, violée par le vent & la mort, mourante, &, d'un gefte de modeftie fuprême, voilant fon agonie. Puis, fes crayons revenaient à la patrie de fes idées, à la Grèce ; & l'on eût dit que le deflinateur tirait du jardin de fes temples écroulés les ftatuettes de fes dieux, un petit Panthéon où le blanc carefle le papier bleu comme un rayon de lune carefferait une frife de marbre. Ici c'eft Pallas, ici Minerve; là c'efl la troupe des Mufes, menée par Apollon ; partout c'efl la bande libre & mutine des Amours allumant des torches, aiguifant des flèches, petits dieux aux membres arrondis, que Prudhon répand dans fon œuvre pour l'animer du mouvement & des jeux de l'enfance.

Rien de plus intéreffant que de furprendre la main de Prudhon & de fuivre les enfantements de fon deffin dans les études pofTédéespar M. E. Marcille, M. Laperlier, M. de Boisfremont, véritables révélations, précieufes confidences de (on faire, qui nous permettent de regarder par-deflus l'épaule du peintre la marche de fon crayon, & d'affrfter pour ainfi dire à fon travail. L'originalité, la force, la marque du génie de Prudhon eft d'aller toujours de l'intérieur à l'extérieur de fa figure ; c'efl: le deffin de la lumière qu'il cherche avant tout fur le corps humain : le rayon, voilà fa ligne. Auffitôt qu'il a jeté fur le papier bleu le tracé léger du contour & des ombres, marqué fes places, embralTé fes proportions, il donne fur ces premières indications un coup de mouchoir qui fait fuir le crayon noir dans le nuage d'une préparation de fufain. Il commence à fortir fon académie du fond tendre & de la nuit claire de fon papier avec des traits droits de crayon, largement efpacés, qu'il conduit dans le fens du courant desmufcles, & qu'il ne croife qu'à la rencontre des emmanchements. Dans ce réfeau, fous cette armature de blanc, vous croiriez voir lé lever dans un crépufcule un écorché de lumière; puis les ombres fe renforcent de fauce ; d'un trait gras & large le deffinateur enveloppe, plutôt qu'il n'arrête, le contour de fa figure, & le laifle flotter dans le linéament indécis, baigné de la lumière ambiante, avec lequel la nature accufe, en les carelfant, les extrémités d'une forme. Et le voilà revenu à fon modelé de lumière; il recharge fes valeurs, il mafle & prefle les raies de crayon blanc, qui fe rencontrent en lofanges aux reliefs des attaches, aux reffauts des membres, & promènent en traînées d'argent, fur les pectoraux, le relief rayonnant des cavaliers du Parthénon ; puis une eftompe de moufleline de l'Inde amortit tout ce travail dans une fonte générale. La fauce frottée a laifle le reflet fourd & moelleux du velours gris aux parties d'ombres auxquelles Prudhon ne touche plus que pour les accentuer dans les valeurs de rayures de crayon noir qui vergent le papier. Le moment du dernier travail eft venu : le crayon blanc eft repris, <3c fes raies recommencent ; mais, cette fois, Prudhon le poufle à petits coups fur cette figure, qu'il femble lifler & polir amoureufement ; il nuance les plus petites indications de lumières, il fait fentir la moindre dégradation des plans, <3c il ne s'arrête que lorfque l'image humaine vit & palpite fous les mille petites lignes juxtapofées de fon crayon comme fous une trame de jour.

Efquifles, projets de tableaux, de portraits, de vignettes, Prudhon les traite de même, prefque toujours fur ce papier bleu où les premières penfées de fes conceptions femblent fe débattre dans une aube ; car, à ce grand maître, l'idée du mouvement, le projet de la compofition apparaiflent, aufïi bien que la ligne du deiïin, dans une vifion lumineufe. Du blanc, du noir, des balafres de crayon, des hachures brutales, cela lui fuffit pour fixer le premier éclair de fon imagination. Rien qu'un barbouillage, <5c vous verrez déjà s'agiter fous un baifer du foleil le groupe d'Innocence & oAmour ; rien qu'un nuage, & vous aurez l'éblouiflement de l'Olympe, cette voûte toute rayonnante d'un fourmillement de dieux, fur laquelle fe détache la Diane aérienne & volante qui pofe fes mains fur les genoux de Jupiter.

Prudhon vécut longtemps de les crayons. Il demanda fon pain à des deffins de circonftance. Sous la République, il deflina des Lois, des Libertés ; il fit une allégorie de la Conftitution françaife de 1793, r^ve ^e bonheur du patriotifme qui femble le fronton d'une utopie ; &, dans tous ces deffins, il fut prêter l'idéal d'une force fereine ou d une grâce monumentale aux paffions comme aux illufions de fon temps. Pendant des années, il ufa fes crayons fur des vignettes banales, des fleurons d'imprimés, des têtes de lettres administratives, illuflrations microfcopiques, figures d'un pouce, qu'il favait ligner de fon ftyle & où il enfermait fans effort la grandeur & le mouvement qu'un Pyrgotelès fait jouer dans le cercle d'une pierre gravée. Quoi encore ? des culs-de-lampes minufcules, des en-têtes de factures & de traites commerciales, des fceaux de maifons de commerce, les plus miférables petites œuvres du métier, tout cela forfait de fa main, comme un Olympe de Lilliput, ennobli d'une vénufté magiftrale. Les cartons des amateurs, les reliquaires des curieux ne gardent-Us pas de lui des cartes d'adrefle où Prudhon fit tenir fon génie ? N'a-t-il point laifle tomber de fes crayons cette adrefle d'un bijoutier du Palais-Egalité, dont il répétait le deffin fur le verre de la boutique? Vous retrouverez les morceaux brifés del'enfeigne chez M. de Lafalle. Et pour la veuve du bijoutier, c'était cette autre adrefle, un tableau de Parrhafius retrouvé dans un carré de papier : cet Amour faifant briller entre fesdoitgsles bijoux de ce coffret ouvert, d'où la Tentation s'envole comme d'une autre boite de Pandore, tandis qu'une femme au torfe nu attache à fon oreille les tryglèmes d'or avec une coquetterie de bacchante. Et ne met-il pas l'immortalité de fa grâce jufqu en des images de confiferie, jufqu'en cette Léda dont il plia les reins & roula l'écharpe dans le cadre d'une bonbonnière? Imaginez des vers d'André Chénier tombés dans une boîte du Fidèle 'Berger!

La mifère, la famine de 1794 chaflaient Prudhon de Paris. Il fe réfugiait & s'établiiïait en Franche- Comté, à Rigny, près de Gray, où il avait la bonne fortune de trouver à faire des portraits au paftel, portraits à la grofle, mais où le peintre, qui ne pouvait toucher à rien fans y mettre fon originalité, elTayait déjà ces tons laqueux & fans mélange de jaune, ce martellement de la touche, ces égratignures hardies de bleu dans les ombres, qui devaient donner plus tard à fes paftels cette fraîcheur humide & cette forte de clapotement de lumière avec lefquelles fes crayons peignent la chair. Prudhon quittait la Franche-Comté avec l'argent de fes portraits & la protection de M. Frochot, dont il avait fait la connailïance ; il revenait à Paris fans doute vers le commencement de Tannée 1796. On ne voit rien de lui au Salon de Fan IV ( 1795"), & au Salon de Fan V, qui eft l'année de fon retour, fon envoi, le portrait du citoyen C . , n'eft point terminé : une note du livret dit que le temps n'a pas permis à Fartifte de finir les mains ni les vêtements. Cependant, les deffins qu'il expofait, les trois deffins de Vaphnis & Chloé pour l'édition de Didot, les deffins de ïoArt d'aimer de Bernard, apprenaient aux éditeurs le chemin de fon atelier, & le voilà gagnant, par-ci, par-là, quelque fîx louis avec les Renouard du temps (1). Au Salon de l'an VII (1798), Prudhon expofait un projet de frife repréfentant une bacchanale : ne ferait-ce pas le deffin qui eft en fi belle compagnie de deffins du maître dans la collection de M. C. Marcille, cette Vendange qui chante ïepilemios avec le rire du vin nouveau ? Cette année-là, Prudhon expofait encore la belle gravure de Throfme & zMélidor (2) ; car ce talent fouple & multiple, qui fe plie à toutes les formes de l'art, manie d'infpiration tous fes outils. Il y a un graveur dans Prudhon, un graveur qui s'eft bien peu témoigné, mais qui a formé Copia & Roger, & qui a dicté à leur burin le procédé tout à la fois gras, moelleux & ferme, qui convenait à la traduction de ces deffins. C'eft le maître qui a donné à ces hommes habiles le goût & l'idée de tant de char-

(1) M. Laperlier nous communique la quittance fuivante de Prudhon : a J'ai reçu du citoyen Roger pour le citoyen Renouard la Comme de 6 louis pour un deffin de Daphnis &. Cloé que je lui ai livré à Paris, ce ^ meffidor an IX. "Prudhon, peintre. <.

(2) Thrqfine & tftîeîidor efi: malheureufement la feule gravure qui puilTedonner une idée du talent de graveur de Prudhon, de l'originalité de fa pointe &. de fon burin. L' enlèvement à' Europe &. une frife des Trois Vjrques, dont on ne connaît, à ce que je crois, qu'une épreuve, ne font,

la première qu'une ébauche abandonnée, la féconde qu'un effai. On poffède encore du maître trois lithographies qui font regretter qu'il n'ait pas laifféun plus grand nombre de deffins fur pierre ; car il a fu tirer du procédé encore incertain un art nouveau fc. charmant. Ces trois planches font : 1j Famille malheureufe , lithographiée d'après le tableau ; la jolie planche de la Leûure, lithographiée d'après un tableau que l'on croit perdu, & le portrait du fils du maréchal Gouvion-Saint-Cyr : Un enfant 'ou ant avec un chien.

mantes interprétations, dont vous trouverez le modèle & le type dans ces deffins à la plume de Prudhon, qui ne laiiïent au burin que la peine de la copie. Ce pointillé, qui, dans les planches des deux graveurs, rend avec tant de vagueffe & d'une façon fi voluptueufe les nus de Prudhon, n'eft-il point tout indiqué dans cet Enlèvement d'Europe, où la plume de Prudhon pique fi doucement les chairs d'un femis de points, & entrecroife fi finemeut les menues tailles dans les ombres? Ou bien, prenons cette figure de Laréveillère, le Tape des théophilanthropes, dans laquelle Prudhon a retrouvé la grande caricature du Vinci : que fera Copia, finon de fuivre fidèlement ce careffé précieux du modelé & ces accentuations de la face, eflompées par la plume avec un travail fi relfenti & fi patient, qu'elle ne laifie guère à la pointe du graveur que le mérite d'un inftrument de précifion ?

Enfin, en l'an VIII (1799), Prudhon expofait un grand tableau allégorique de plus de trois mètres : La Sagejfe & la Vérité descendant fur la terre, & les ténèbres qui la couvrent fe diffipant à leur approche. C'était le tableau pour l'exécution duquel il avait obtenu, fur un deffin, à fon retour de Franche-Comté, un logement & un atelier au Louvre. Avec ce tableau, Prudhon envoyait quatre frifes, commandées par le riche fournilTeur Delonois pour orner un petit falon de fon hôtel, l'ancien hôtel Saint-Julien, rue Céruti. Ces frifes devaient accompagner la décoration d'un autre falon où Prudhon avait repréfenté, en quatre grandes figures, la RichelTe, les Arts, les Plaifirs, la Philofophie, avec des bas-reliefs imitant le bronze & quatre defius de portes : le iMatin, le £Midi, Fcdprès-cMidi, le Soir, perfonnifiés par des femmes. Cette décoration, qui fut la nouvelle & le bruit de Paris en l'an VIII & en l'an IX, ce grand tableau de la Vérité & de la Sagejfe (1), auquel Bruun-Neergard ne reprochait qu'un peu de lourdeur dans la tête de la Minerve, fortaient tout à coup Prudhon de l'obfcurité où il s'était fi longtemps débattu. Aufiîtôt des voix s'élevaient contre cette fortune fubite d'un nouveau nom 5 des critiques jaloufes proclamaient que le peintre n'avait pas d'avenir, & le renvoyaient à fes vignettes avec une brutale infolence. Prudhon était devenu un rival.

Neuf ans après, Prudhon était un maître. Le grand peintre qu'annonçait le beau plafond de Viane au mufée des Antiques arrivait à fe poITéder tout entier. Prudhon envoyait au Salon de 1808 la Juftice & la Vengeance divine poursuivant le Crime, & /' Enlèvement de Tfyché par les Zéphyrs. Bientôt le Zéphyr & Venus & oAdonis faifaient reconnaître par le public un talent qui n'avait eu guère jufque-là d'autre confécration que l'applaudilfement fans écho de quelques gens du métier.

Le beau & mâle tableau, cette Juftice divine pourfuivant le Crime ! quelle grandeur fimple de compofition ! quelle férénité pathétique, dont la terreur femble l'horreur

(1) Devenu le plafond de la falle des Gardes à Saint- Cloud, ce tableau fut détruit par un incendie, lors du ma-

riage de Napoléon.

divine des anciens & n'ôte rien à la majefté de l'idée morale ! Et quelle exécution large, franche, vigoureufe ! quelle fcience dans les luttes du clair de lune & de la lueur de la torche dans les ombres & les reflets! Rappelez- vous ce fauvage payfage, & que d'air! ces belles figures volantes, ce corps d'Abel ! . . . C'eft le chef-d'œuvre de Prudhon.

Une légende rapporte à M. Frochot l'honneur d'avoir infpiré à Prudhon la première idée de fon tableau. C'était dans un dîner à l'Hôtel-de-Ville ; fur cette citation faite par M. Frochot des vers d'Horace :

Raro antecedentem fceleftum Deferuit pœna...

Prudhon fe levait de table, &, au bout d'un quart d'heure paffé dans le cabinet du préfet, il rapportait le deffin de la Jujiice divine. Il n'eft point à croire que cette grande image apparut ainfi à Prudhon tout à coup & toute formée. Il la tourna & la retourna, au contraire, longuement dans fa tête ; il la chercha, fans fe lalfer, fur le papier. Et c'eft à cette pourfuite paffionnée, à l'obfeffion de cette infpiration, qu'il faut rattacher le magnifique deffin du Louvre, où Prudhon femble chercher la Calomnie d'Apelles. Un ange vengeur, les mains plantées dans les cheveux du meurtrier, le traîne aux pieds de la Juftice, armée du glaive. Au bas du tribunal, fur les degrés, un corps de femme jeté en travers du corps d'un petit enfant, un corps affaifle, gifant, évanoui dans la mort, fait reculer le regard du meurtrier, qui fe voile la face de fes mains éperdues. C'eft ainfi que Prudhon comprenait, en i8oy, le tableau de la Juftice, qu'il deftinait à la falle du tribunal criminel au Palais. Et quoi de plus curieux que de l'entendre lui-même propofer, expliquer & commenter fon idée, dans cette lettre d'un fi grand accent & d'un langage fi élevé ?

« A Monfieur le Confeiller d'Etat, Préfet du département de la Seine.

« io floréal an XI II .

« Apperçu du tableau deftint pour la falle du Tribunal criminel au Palais de juftice.

« Trouver un fujet qui f oit en rapport avec la deftination d'une [aile de juftice criminelle, Ù" les fondions des magiftrats qui doivent y Jieger; préfenter à la fois des viàlimes -, des juges \ & des coupables , rendre ces objets avec cette énergie d'exprejjion qui donne à l'âme une commotion forte & y laiffe une trace profonde, feroit, Ji je ne me trompe, atteindre le but que Ton fe propofe dans l'exécution du tableau qui doit être placé dans cette falle.

« Plein de cette idée, mais peu fatisfait de tout ce que Thiftoire nous donne fur cette matière, qui ne confifteroit d'ailleurs que dans des faits ufés ou obfcurs; je m'arrête à la nature de la chofemême qui rempliffant en tout point les convenances, fournit le tableau le plus énergique : il eft de tous les tems ; appartient a tous les peuples? s'annonce & s'explique de lui même (? préfente en même tems la caufe Ù" fon effet.

« Figures vous la vengeance publique, Néméfisà l'aile de vautour, chargée de la pourfuite des coupables, traînant au pied du tribunal de la juftice le crime Ù1 la fcélératèffe : La Juftice armée du glaive, entourée de la

Force, la Prudence, & la Modération, prononce l'arrêt foudroiant qui les frappe de mort. Lavitlime ensanglantée du crime, le poignard dans le fein, giffant fans mouvement fur les marches du tribunal même, ejlfous les yeux de l 'hommicide: ileft faifi de crainte, & friffonne d'horreur... Ajoutés pour fentir l'effet de ce tableau terrible, la préfence des juges, l'arrivée des coupables, l'éloquence mâle des orateurs, les émotions diverfes peintes fur les vifages d'une affemblée nombreufe ; & vous avourês qu'il feroit difficile à l'imagination de n'etrepas vivement frappé d'un tel enfemble.

« Ce tableau compofé de huit figures, de la largeur de dix pieds, fur huit de hauteur, deftiné pour la falle principale du tribunal criminel, feroit du prix de quinze mille francs. Il feroit payé par tiers de cinq mille francs chaque, à trois époques différentes ; la première a la préfentation de l efquiffe ; la féconde lorf que le tableau feroit ébauché ; la troifième lorfqu'il feroit entièrement terminé.

« Je me charge de le finir dans l 'efpace de dix mois, à dater du jour de la présentation de l' efquiffe.

« Dans l'emplacement de la falle du bas qui eft delà hauteur de huit pieds , fur ftx de largeur , onpourroity mettre un fait hiflorique ou autre analogue à lajufiice criminelle, &" fubordonné au fujet du haut.

" Le Jujet arrêté, on en détermineroit le prix, & il feroit exécuté de fuite aux mêmes claufes que le précédent.

« Po'ir ce qu 'une regarde perfonnelkment, vous devés croire quel'amour del'art, & le defir de me difiinguer ne me feront rien négliger de ce qui pourra contribuer à fa perfection, Ù" le rendre digne de l'autorité qui m en a chargé.

« Prudhon, p'" (i). »

Prudhon ne conçut que plus tard l'idée de faire planer la Juftice & la Vengeance divine fur le premier crime & le premier remords, & de donner à la belle penfée du poète païen la grandeur du drame de la Bible, en perfonnifiant le meurtre dans cette brute & fauvage figure de Caïn, dont on dit que le modèle était, hélas! bien près de lui. Arrivé à cette compofition définitive , Prudhon fe mit à peindre ; &, comme emporté par fon fujet, il attaqua la toile d'une main délibérée ; il peignit de premier jet , avec des touches fermes & des tons rompus fans mollelTe, cette toile où il échappe avec tant de force & de liberté à l'abus des glacis , à la fonte trop précieufe des couleurs , au porcelainage du faire, qui feront plus tard les défauts de fa manière.

Et puifque nous fommes devant la plus belle toile de Prudhon, arrêtons-nous un moment à l'étude des procédés du peintre, qui font, dans leur principe, les procédés du deffinateur. Sous fon pinceau, comme fous fon crayon, la lumière rayonne du centre des figures. Des glacis tranfparents l'émouffent & l'endorment fur les ombres grifes. Malheureufement ce travail, lorfqu'il eft pouflé au fini, ôte trop fouvent le relief <3c le gras aux empâtements de la lumière; il débarrafTe l'efquilfe, qu'il amaigrit, des indications fortes & éclatantes, & de ces plâtras éblouiftants qui l'enlèvent fi victorieufement du fond de la toile ; & l'on voit à regret la chaude couleur argentine de Velafquez ou de Van Dyck s'éteindre peu à peu dans des camaïeux d'une coloration trifte & froide. Outre cette manière de peindre, l'abftention abfolue & fyftématique de tout chrome, de tout jaune, que Prudhon jugeait inutile pour rendre le teint de nos races, «5c qui, félon fes obfervations, noircilTait vite, tenait fa palette &la gamme de fes chairs

(i) Lettre autographe fignée, pofiedée par M. E. Marcille, &. publiée par la Gj^fft' des Beaux-Art^

dans des tons trop exclufivement laqueux. D autres préjugés, d'autres recherches qui devaient, d'après fes efpérances, aflurer la fraîcheur <3c la confervation de fes tableaux, trompèrent le maître. Se défiant de l'huile, il fubftitua à fon emploi l'emploi d'une pommade qu'il faifait lui même avec une groffe molette de buis dans le bois de laquelle il avait groffièrement enchâfle un morceau de criftal. Loin de garder dans fa fleur & fa fraîcheur la peinture de Prudhon, cette pommade, dont nous donnons ici-bas la recette ( i ), a défagrégé les fubftances de certaines couleurs ; elle a volatilifé les bitumes, & elle a fait dans les tableaux du peintre, peut-être auffi vernis trop tôt, un travail de décompofition qui avertit des dangers de l'innovation des procédés. Très-préoccupé de la première préparation, Prudhon peignait fouvent fur des toiles au fond brun rouge qu'il frottait à peine d'une ombre violacée dans l'ombre des figures, & qui, avecleur ton vierge & épargné par le pinceau, modelaient miraculeufement, & comme d'elles-mêmes, la paupière, la prunelle de l'œil, la retraite du nez, les lèvres, le deflous du cou. Cette toile imprimée brun rouge efl le deflous habituel des derniers & des plus beaux portraits du maître, de ces portraits de femme qui me femblent mettre Prudhon, dans le genre du portrait, je ne dis pas au premier rang des peintres français, mais au-deflus de l'école françaife. Vous retrouverez dans ces portraits, que la poftérité admirera , — le portrait de Mme Jarre , le portrait de Mme Péan de Saint-Gilles , le portrait de Mme Frochot jeune, — ces caractères de grandeur fpirituelle, d'animation morale, d'idéalité intime, de beauté pénétrante, cette profondeur de l'expreffion, ce myftère du regard, cette étrangeté délicieufe du fourire , tous les fignes des inimitables portraits de la grande école italienne.

La gloire de Prudhon efl dans ces portraits. Elle elt dans ce tableau de la Jujlice divine. Elle efl peut-être avant tout dans ces efquiffes éclairées du premier feu de fa main, dans ces cartons peints, dans ces petites toiles frappées de rayons, éclaboulfées de foleil, ébauches qui furent le berceau 6c l'école des plus étincelants colorifles de l'école françaife d'aujourd hui. Le génie de Prudhon, le voilà dans ces petites figures du mufée de Montpellier: Minerve, Euterpe, Vénus, Pandore ; dans cette petite figure de l'Abondance, chez M. de Boisfremont. Le voilà tout entier, ce génie du peintre, dans l'admirable efquiffe de Vénus & (A Jouis pofledée par M. E. Marcille. L'ombre de ces grands arbres, ce bois obfcur &c baigné de jour où flotte, fous la tiède haleine de midi, comme un fluide d'or; ce corps de Vénus, ce ventre & ces cuiffes dans le foleil, qui font penfer à l'ivoire légèrement teinté de pourpre auquel Homère compare les membres des dieux ; ce rayon qui jette entre deux branches fon baifer à Vénus, lui

(1) Un quarteron de maflic eu larmes que l'on fait fondre dansl'efprit de vin : quand II efl fondu, on le pafTo à travers un linge bien fin ; après, on le lave dans plu- (ieurs eaux jufqu'a ce que l'eau ne foit plus blanche en le pétrifiant ; après quoi, on le fait fondre dans l'huile, en y

ajoutant un quart d'un rond de cire vierge.

Combiner la quantité d'huile propre a produire une gelée, puis on la broie bien pour pouvoir s'en fervir.

Quand on a fait l'opération avec l'efprit de vin, il faut faire fondre avec l'huile au bain-marie.

mord l'épaule, lui careiïe le ventre, lui danfe fur les genoux ; cette tête, ces bras, cette poitrine, cette gorge, qui flottent dans l'ombre délicate & tendre d'un voile d'azur & de gaze; ces tons chauds, ardents, ambrés, du chafîeur nu auquel la déefle prête le reflet lumineux de fa divinité; ces Amours, aux pieds du couple, pêle-mêle avec les chiens de Laconie , fouettés de foleil & de l'ombre errante des feuilles ; cette volée d'enfants ailés perdus dans la nuit roufle des lointains, & dont un coup de jour vermillonne le talon ; ce fond fourd «5c tranfparent, taché de lueurs d'écaillé, au travers duquel éclatent les réveillons de carmin d'une grenade ouverte ; ce rayonnement fauve où pétille & papillonne, çà & là, comme un éclair de pierre précieufe , — cela feul fuffirait à l'immortalité du peintre.

La gloire s'approchait donc enfin de lui, & il la fentait venir. L'ambition de fes jeunes efpérances fe réalifait. La mauvaife fortune femblait pafîee , & cependant l'homme n'était pas heureux. Il avait eu à fubir toutes les douleurs, le long martyre d'un mari lié à une femme indigne de lui. Encore fi cette femme inférieure avait racheté, auprès de Prudhon, la pauvreté de fon efprit & la baflefle de fes goûts par les grâces de cœur attachées à fon fexe, par ces vertus de caractère qui font le pardon des femmes inférieures!... Mais la malheureufe avait torturé Prudhon. C'étaient des fcènes continuelles, des colères où éclataient les violences de la payfanne, des emportements & des querelles qui troublaient le lilence & la paix de fon laborieux atelier de la Sorbonne. Prudhon en était venu à fuir fon intérieur après fon travail : il fe fauvait & allait refpirer tous les foirs chez fon ami Conftantin. A bout de patience, il fe décidait à une entière féparation, & il fe croyait délivré ; mais la terrible femme venait encore apporter à la Sorbonne le trouble de fes vifites, le fcandale de fes colères. Prudhon était obligé de folliciter contre elle, au nom de fon repos, l'amitié & le fecours de Denon, dans la trifre lettre qui fuit :

» Monfieur,

-< C eft une peine pour ma delicatejfe de vous entretenir de chofes qui me révoltent & me font rougir, je fuis outré &1 humilié tout a la fois quand je parle d'une femme qui n'ayant ny fierté ny amour propre, n'a pas craint de montrer labajjejje de fon ame par les fcenes atroces dégoûtantes <Ùr fcandaleufes qu elle n' a ceffé de me faire; par fes propos infâmes contre toutes les perfonnes qui m ' avoifinoient l? par la manière infupportable dont elle a agit avec tout le monde : Sans la confideration particulière qu'ont pour moi mes confrères, ils auroient dans le temps portés des plaintes au miniftre de i inteneur pour écarter quelqu 'un, dont la méchanceté jbutenue recidivoit journellement tout ce qui pouvoit leur être def agréable <& incommode . Meffieurs Giraudet & Meynier ne l'ont que trop éprouvé, puifque le premier s'eft vu forcé, étant au Louvre, de tranfporter fon

travail & fon attelier aux Capucines , place Vandôme : il etoit temps pour le fécond, dont l'extrême bonté a foutenu la patience, que je la mis hors de chez moi ; car il etoit excédé de f '.s inveàlives, de fes criailleries <Ùr du tapage qu 'elle ne cefioit défaire au dejfus de chez lui ; i? combien n 'etoit-il pas defagreable (? fâcheux pour moi qui fuis fenfible Ù" aime la paix d'avoir a repondre a des plaintes trop jufies réitérées a chaque infant, auxquelles il n 'etoit pas poffible de faire droit avec un être de l' humeur & du caraàlerede celui-la.

« D 'après ce, l'on fent combien une telle femme ef un objet infupportable & fcandaleux dans un lieu comme la Sorbonne Ù" combien j'ai de raifonsde folliciter un ordre du minijlre pour l'empêcher d'y remettre le pied.

« Le gouvernement qui confidere les arts, loge les talens ; dans le local qu 'il leur accorde il efi necejjaire pour l'ordre Ù" la tranquillité qu'il y ait une police qui puijfe en exclure quiconque oferoit la troubler . Ma femme efl dans ce cas, elle n 'efi point artifie, elle nuit a la tranquillité de mesvoïjins, elle nuit a mon repos, a l'exercice de mes talens & a l'éducation de mes enfans ; je fuis fermement décidé a ne plus avoir rien de commun avec elle. Depuis fix mois elle efi hors de ma mai fon ; je lui donne tout ce qui lui efi neceffaire, agréable même ; une penfion que je lui fais pourvoit a fes befoins, mais il lui manque fur qui exercer fon humeur acre Ù" pour fe fatisfaire fur ce point, elle voudroit tenter fon retour a la Sorbonne; je demande donc qu'il ne lui foit plus permis, défendu même de rentrer dans un local ou elle ne rapporteroit que le trouble & le fcandale.

" Je m'arrête, Monfieur, n'en voila que trop fur ce fujet. Pardon mille fois fi j'abufe de votre condefcendance .- a peine ai-je l'avantage de vous approcher que je vous demande des grâces & follicite votre interret, mais c'eft un artifie, c efi un compatriote qui vous prie de lui rendre un fervice bien important Ù* bien urgent, Si vous daignez vous emploier en fa faveur, il ne doute pas de la reuffite, Ù" il en confinera toute fa vie le fouvenir de la reconnaijfance .

« J 'ai l 'honneur d être avec un entier dévouement , Monfieur,

! « Votre très humble ferviteur & compatriote,

a I'rudhon p,r'.

n Le j vendémiaire an XII (}o feptembre 1803) ( 1). »

Sous ces coups, le cœur de l'homme faignait encore. Blefle par de fi dures déceptions, refoulant les tendrefles de fa nature, renonçant, non fans déchirement, à ces belles chimères, les befoins de fon âme & de fon caractère, une vie d'intérieur, intime, douce, bercée par la main, égayée par le fourire d'une femme, Prudhon vivait ifolé, & il fe lentait feul, quand les follicitations d'un ami, furmontant fes vives répugnances, le décidèrent à donner des leçons à une élève de Greuze, que la mort de Greuze laiiïait fans maître. Et M1Ie Mayer entrait dans la vie de Prudhon.

Ce n'était point une jolie femme que M1Ie Mayer. Une peau très-brune, un nez prefque épaté, une grande bouche, rappelaient en elle, au premier regard, le type de la mulâtreffe. Pourtant regardez ce portrait, paffé de l'alcôve où Prudhon le garda jufqu'à fa mort dans les mains de l'heureux M. Laperlier : c'eft une enchantereffe que cette femme fans beauté. Dans ce vifage que la vie & l'âme de la phyfionomie illuminent, tout eft charme, jufqu'à ce nez épaté & cette grande bouche. Sous mille petites boucles noires, folles & libres, qui font jouer fur le front les anneaux de leurs ombres

(1) Archives de l'Art ftttnçais.

légères, & battent les joues de leurs tortillons défrifés, un fourire errant voile de tendrefle deux grands yeux noirs, allongés & fendus comme les yeux de l'Orient. La lumière accufe un méplat charnu & fenfuel fur le petit nez dont les deux narines fe retrouflent dans l'ombre. Le rire femble chatouiller la bouche au coin malicieux, qui s'entr'ouve & montre à demi les dents. Le delfous des yeux, du nez, cette bouche & tout le bas du vifage éclairé, félon l'habitude de Prudhon, avec les grands partis pris d'un jour d'atelier, s'enfoncent dans des ombres étranges où le regard fe perd en rêveries. Amoureufe, moqueufe, fentimentale, ardente, penfive, voluptueufe, paiîionnée, telle eft cette tête myftérieufe 6c fafcinatrice dans fa mutinerie, où l'on retrouve l'énigme du fourire de la Joconde. Approchez-vous du portrait : vous ne diftinguerez pas les tons. Ce n'eft qu'une ébauche, qu'une vapeur, le travail hâté & béni d'une heure d'infpiration. A peine fi Prudhon a voilé d'un mauvais châle lie de vin les épaules & la gorge de fon bufte. Sur le fond brun rouge de la toile, qui reparaît ici & là, ce n'eft dans les ombres qu'un frottis qui femble un lavis d'encre; fur les lumières de la chair, ce ne font que les glacis tranfparents de quelques teintes laqueufes. Mais l'âme du maître a paffé dans cette image, faite à fi peu de frais, avec fi peu d'efforts, légère comme un fouffle, immortelle comme un baifer du génie ! Cette figure vous parle, elle vous ravit avec ce je ne fais quoi de magique qui, dans les chefs-d'œuvre, eft au-delfus & au-delà de la peinture, & femble échapper à la matérialité des moyens du peintre, à l'épaiiïeur des couleurs, aux liens des lignes ; & ce n'eft plus une femme que l'on croit voir, mais le type même de Prudhon, fa mufe familière & bien-aimée, incarnée dans la grâce & la volupté de fon œuvre.

MIle Mayer avait l'enjouement de fa phyfionomie, les profondeurs <3c les contraftes de l'exprefllon de fon vifage. Sur un fond de fentimentalité, des ardeurs de pafllon, une gaieté piquante, l'exaltation d'une nature nerveufe, la malice de l'efprit, luttaient & fe mariaient en elle d'une façon délicieufe, comme les ombres & les lumières de fon portrait. La femme avait tous les dévouements & toutes les féduclions capables de confoler, de réchauffer & de rattacher au bonheur le trifte cœur de Prudhon. Le maître & l'élève s'aimèrent ; & avec cet amour l'horizon d'une nouvelle vie s'ouvrit devant Prudhon. Auprès de cette compagne, amufé par l'originalité de fa cauferie, ranimé par la vivacité un peu méridionale de fon humeur & de fa parole, retrouvant fon orgueil d'artifte fous la flatterie de ce culte & de cette adoration, Prudhon s'abandonnait à cette liaifon qui lui donnait le repos, l'oubli & la carefle d'un beau foir ; ou plutôt il s'y précipitait avec une paffion de jeune homme & toutes les ferveurs amaflees depuis fi longtemps au fond de lui. Maîtrefle d'elle-même par la mort de fon père, MIIe Mayer venait loger auprès de Prudhon 5 fon atelier à la Sorbonne n'était féparé que par un palier de l'atelier de fon maître & de fon ami. Tout le jour elle était chez lui, travaillant à fes côtés ; elle prenait fes repas avec lui ; elle tenait fa maifon ; elle s'occupait de l'éducation de fa fille, pour laquelle elle était tout à la fois une mère &

une fœur aînée. Prudhon, qui n'avait eu que fa mère pour l'aimer, ne favait comment payer Mlle Mayer de tant de dévouement & de tant de bonheur. Dans fa reconnaiffance, il rêvait de partager fon talent avec cette « amie de fon cœur ; » il voulait l'aflocier à fa gloire. La preuve de cette générofité du peintre, nous la trouvons dans cette fuite de neuf deffins, confervéepar M. de Boisfremont & qu'on pourrait appeler l'hiftoire d'un tableau de MIle Mayer. Ce font toutes les études d'une Naïade lutinée par les Amours & qui, pouffée à bout, ne fâchant comment s'en débarrafTer, leur jette l'eau de fon urne. Il faut voir avec quelle patiente application, avec quel cœur Prudhon a mis, pour ainfi dire, toute la compofition fous la main de Mlle Mayer. Il y a des croquis d'enfemble, puis des études féparées où tous les détails font cherchés & fixés, le mouvement de la Naïade, la débandade de la petite troupe, le culbutis des poliflons nus que l'eau cingle ; puis enfin, c'eft le corps de la Naïade, une des académies les plus finies, les plus parfaites qui foient forties du crayon de Prudhon. Mais ce n'eft point aflez que toutes ces indications qui dictent à M1,e Mayer toutes les lignes de fon tableau : Prudhon veut faire paffer fon pinceau même dans les doigts de Mlle Mayer; à côté des études deffinées, il y a l'efquiffe peinte du tableau, où Prudhon donne à Mlle Mayer l'accord des tons, les couleurs de fa palette, tant il met de foins à la guider, à lui fouffler fon infpiration, à l'approcher de fon génie, tant il met d'ardeur & de patience à effayer de lui donner un peu de fon immortalité !

En 1808, devant le tableau de la Vengeance divine, l'Empereur donnait à Prudhon la croix de la Légion-d'Honneur.

Le deflinateur républicain ardent & convaincu de la Conftitution de 1793 & des fymboles patriotiques, s'était vite rallié à l'opinion publique. Facile à l'enthoufiafme, il fut des premiers à faluer la jeune gloire du vainqueur d'Italie. Au Salon de l'an IX, il traduifait la penfée de la France & l'admiration de la patrie dans cette belle allégorie de la Paix achetée par Bruun-Neergard, où Bonaparte, entre la Victoire & la Paix, eft debout fur un char de triomphe que précèdent les Jeux & les Ris, que fuivent les Mufes, les Arts & les Sciences. Napoléon avait gardé fouvenir de l'allégorie ; il apprécia bientôt le peintre. Et fi Prudhon ne fut pas le peintre officiel de la nouvelle cour, il en fut du moins le peintre intime : il fut le portraitifte ordinaire & familier des femmes de la famille impériale. A lui revenait l'honneur de peindre l'impératrice Joféphine dans le frais décorde la Malmaifon. On retrouve, dans les collections, des études, des efquiffes, des ébauches à l'huile, toutes fortes de projets de portraits de la reine Hortenfe & des feeurs de l'Empereur. Et s'il laifle les portraits, c'eft pour donner l aide de fon pinceau & de fon imagination de décorateur aux pompes des fêtes publiques de

l'Empire (i), à la célébration des victoires, ou pour illuftrer de fon crayon de vignettifte un roman de Lucien Bonaparte. Le divorce de Joféphine n'enlevait à Prudhon rien de cette faveur. La protection impériale continuait pour le peintre, qui obtenait de commencer le portrait de la nouvelle Impératrice. Il en a laifie un délicieux profil, iurmonté d'un diadème à demi perdu dans les trèfles & les boucles des cheveux, & dont la ligne a le ftyle & la févérité gracieufe d'un médaillon antique. Il arrivait même que le goût de la nouvelle Impératrice pour le deffin, le befoin d'une diftraclion qui l'occupât, approchaient encore Prudhon des grâces de la cour. Marie-Louife ayant témoigné le défir d'avoir un maître de deffin, l'Empereur, fur la lifte des candidats, nommait Prudhon que la lifte avait oublié, & qui fort étonné de recevoir fon brevet, était obligé d'aller s'acheter le chapeau & l'habit à la françaife pour aller donner la première leçon à l'Impératrice-Reine. J'ai vu un curieux fouvenir de ces leçons de Prudhon . c'eft un paftel copié par Marie-Louife d'après une vierge du Guide, où le corrigé du maître perce partout, fous les lourdeurs, les tremblements <3c les maladrelTes de cette main d'Impératrice jouant à la peinture. En 1810, quand la ville de Paris fongea à offrir ce berceau & cette toilette dont elle voulait faire les dignes cadeaux d'un peuple à un empereur, c'était au maître de deffin de l'Impératrice, au peintre ehoifî entre tous pour faire le portrait du roi de Rome, que la ville recourait, comme à l'homme dont le talent & l'invention devaient être le plus particulièrement agréables à Leurs Majeftés. Et c'était Prudhon qui imaginait tout ce mobilier. Il deffinait l'écran exécuté en vermeil & en lapis, & fes barques égyptiennes furmontées de figures d'Ifis, emblème de la ville, portant les autels de l'hymen enguirlandés de fleurs, 6c fes colon nes de laurier & de lierre enferrant la glace, <3c fon entablement corinthien où deux Amours, aux deux côtés de Mars & de Minerve, rapprochent l'aigle d'Autriche de l'aigle de France. Il deffinait la table à miroir dont le miroir était encadré de fleurs liées parle Plaifir volant, & couronné d'une Flore entourée des génies du Commerce, de l'Induftrie, du Goût, de l'Harmonie. L'allégorie du peintre animait ainfi tout le mobilier par des perfonnifications & des images. Cette ingénue de la fable antique qui occupa fi longtemps fa penfée, Pfyché, enchaînait l'Amour dans la ligne ondulante d'un bras de fauteuil ; & fur le berceau, le berceau impérial, deffiné pour être exécuté en vermeil, burgau & nacre, Prudhon montrait la Gloire planant fur le monde & foutenant « la couronne de triomphe <3c d'immortalité » ; au milieu de cette couronne brillait ïaftre ZNjipoléon, tandis qu'au pied du berceau un jeune aiglon, prêt à s'envoler, femblait e f^yer fes forces & afpirer à l'efpace.

(1) Dans une lettre du 22 mai 1 8 i o, que nous communique M. Laperlier, Prudhon réclame du Préfet de la Seine, pour les deffins des peintures coloriées en tranfparent & repréfentant le fujet des noces d'Hébé i. d'Hercule, figures de 6 pieds &. demi, au nombre de 4 1 . &. de

deux groupes defculpture, compofés de fix autres figures de même proportion, placés fur les avant-corps de la loge de Leurs Majeftés, une fommc de S, 000 francs, ainfi qu'une fomme de 9,000 francs pour les fculptures ornant le trône de Leurs Majeftés.

Cette liaifon avec M1,e Mayer femblait porter bonheur à Prudhon. M. de Sommariva qui lui avait acheté fon Zéphyr lui commandait d'autres tableaux. M. de Talleyrand lui demandait fon portrait & venait fe faire peindre dans fon atelier (i). La critique était forcée de s'incliner devant fon nom & de faluer fes œuvres. L'Inftitut lui ouvrait les portes. La mode adoptait fa gloire. L'argent venait le trouver. Il avait à fon foyer la douce & enthoufiafte adoration d'une femme à laquelle il rapportait tous fes actes, toutes fes penfées, toutes fes efpérances. Le préfent & l'avenir, la vieilleffe elle-même lui fouriaient, quand un coup de foudre brifa fa vie &. fon coeur.

Impreflïonnable & exaltée de nature, Mlle Mayer était arrivée à l'âge où fouvent, chez la femme, l'âme cède à l'inquiétude &au tourment des agitations ne'rveufes, & femble perdre, à la plus miférable contrariété, la mefure des choies de la vie, au moindre chagrin, le fang-froid de la raifon. Déjà, fur des foupçons fans motif, elle avait éclaté en fcènes de jaloufie ; & par moments, fon efprit ardent & qui fe troublait, fe répandait en paroles étranges. Mlle Mayer fe trouvait dans cet état d'irritation & d'excitation maladive, quand le renvoi desartifles de la Sorbonne était réclamé & obtenu par la Faculté de théologie. Mille craintes aulîïtôt montaient à fon efprit, affluaient à fon cœur. Préoccupée de fa fituation faulTe, fur laquelle elle croyait fixés les yeux du monde, elle voulut voir dans ce déménagement forcé un éclat, la publicité de fa liaifon avec Prudhon. Peut-être la nécelïité d'une rupture lui apparut-elle...

« Son imagination s'échauffa — dit M. Charles Blanc dans fa charmante & délicate notice — & tant d'inquiétudes, fe joignant à l'altération de fa fanté, achevèrent de troubler fa raifon. Le matin du 26 mars 1821, M. Brâle lui trouva le front horriblement pliiïe, l'œil hagard. Elle avait auprès d'elle une petite fille de douze ans, nommée Sophie, qui était fon élève ; elle eut la préfence d'efprit de lui donner congé ce jour-là ; mais, comme l'enfant s'éloignait, MUe Mayer, dit-on, la rappela, fe mit à l'embralfer avec effufion, &, prenant une bague, elle lui en fit cadeau, avec prière de la bien conferver, fans s'apercevoir que la petite Sophie était tout étonnée de cette expanfion fubite, de cet adieu inexpliqué. Peu de temps après, on entend la chute d'un corps ; on accourt, on trouve M1,e Mayer étendue par terre & baignée dans fon fang. Elle avait pris les rafoirs de Prudhon, &, après en avoir effayé le tranchant fur

(1) Prudhon, ayant Fait une répétition de ce portrait de M. de Talleyrand pour la ducheffe de Courlande, &. réclamant pour cette répétition une Comme de 7,000 francs, écrivait à la ducheffe en 1817,3 propos d'une dif-

ficulté fur ce prix, « que ces fortes de difeuffions n'étaient faites ni pour fon talent ni pour fa perfonne ; » &. il demandait à reprendre fon portrait. (Lettres de Prudhon, communiquées par M. Laperlier.)

fa main, elle s'était placée devant la glace & s'était coupé la gorge. L'hémorrhagie n'avait duré que quelques minutes : elle était morte. Prudhon travaillait dans fon atelier. Devant aller ce jour-là à l'Infhtut, il fe leva pour s'habiller fans doute ; mais, apercevant des vifages pâles & une légère rumeur qui s'apaifait à fon approche, il eut le preffentiment de fon malheur. En vain M. Pajou voulut l'entraîner, on ne put le retenir, & il fut tout de fes yeux. . . »

Arraché de ce corps fanglant qu'il tenait embrafTé, Prudhon fut emmené chez M. de Boisfremont. Il vécut encore deux années, deux années longues comme un exil. Ce fang, cette mort, le 26 mars 1821, lui étaient toujours préfents ; & replié fur lui-même, folitaire, enfermé dans fes fouvenirs & fes regrets, embraiïant cette ombre qu'on ne pouvait lui ravir, détaché des orgueils de l'artifte, infenfible au bruit de fon nom, de fa gloire, abandonnant fon corps à l'accablement de fon âme, laiïe de vivre, peut-être tenté par l'exemple & follicité par le fuicide, il écrivait à fa fille :

« ... Oh! que la chaîne de la vie eft pefante ; feul fur la terre, qui m'y retient encore? Je n'y tenais que par les liens du cœur ; la mort a tout détruit... Ma vie eft le néant... L'efpérance ne détruit point l'horreur des ténèbres qui m 'environnent > . . . Elle n eft plus, celle qui devait me furvivre. . . La mort que j'attends viendra-tclle bientôt me donner le calme où j'afpire. .. C'eft à la tombe, ô mon amie, que s'attachent toutes mes penfées . tous mes vœux !.. . »

Il n'y avait plus, pour donner à Prudhon la patience de vivre & la force de fouflfrir, que les chofes qui lui parlaient de celle qui n'était plus, que les reliques qui lui faifaient toucher fa mémoire. Le courage de peindre ne lui revenait que pour reprendre la Famille malheureuse, laiiïee inachevée fur le chevalet par Mlle Mayer. Revenant fur ces traits qu'elle avait tracés, repayant fur ces tons qu'elle avait pôles, promenant le pinceau partout où le lien s'était promené, Prudhon trouvait un âcre plaifir, une douloureufe & chère volupté à fe rapprocher ainfi de la morte. Il travaillait lentement, s'attardant à finir cette fcène défolée, où il mettait les plus pieufes carefles de fon pinceau. On eût dit qu'il prolongeait un dernier tête-à-tête, un fuprême adieu. Et le tableau fini, il ne voulait pas encore le quitter 5 il le delîînait fur pierre lui-même, & donnait cette lithographie qui fit prefque une émeute chez Engelmann.

Puis ce furent des jours que Prudhon comparait lui-même à un demi-fommeil oppreffif ; ce fut une vie lourde, lente, monotone & lugubre. Enfermé dans la retraite lauvage de fon atelier, agenouillé à toute heure devant cette chère & fainte mémoire vers laquelle fa penfée montait comme une prière & comme une litanie, déjà fouffrant de cette maladie du chagrin, un fquirre au foie, donnant le matin, par habitude, une heure ou deux au deffin, Prudhon ne fortait plus que pour vifiter la tombe du Père- Lachaife, ou errer fur les boulevards extérieurs du haut de la rue du Rocher. La mort enfin avait pitié de lui; mais comme elle approchait, Prudhon fut tout à coup pris d'une fièvre de travail. Le peintre de ïcAjfomption fe mit à jeter, avec feu & en hâte,

comme s'il fe {'avait attendu, le refte de Tes forces, le dernier effort de fa vie fur un Chrift en croix, commandé par la ville de Metz : c'eft le Chrift. qu'on admire aujourd'hui au Louvre, cette toile défefpérée qu'empliffent les ténèbres de la troifième heure & le gémilfement du Lannna fabbaéîani, ce martyre d'un Dieu que Prudhon mourant femble avoir peint avec les fouffrances de fon corps & les crucifiements de fon cœur. . .

Puis les pinceaux lui échappèrent des mains. De fon lit de mort, il dit à fes amis : vie pleureipas, cejî mon bonheur. On eût dit qu'il s'envolait de la vie.

Le 16 février 1823, la France avait perdu Prudhon.

Parcourez l'œuvre de Prudhon : c'eft un rêve, c'eft le fonge d'une nuitd'Ionie. Il femble d'abord que ce foit l'éveil d'un Olympe, & que l'on entende des voix, des lyres invifibles, des chanfons miléfiennes, le pas volant d'une déeffe, la courfe ailée d'un dieu, le bruit d'oifeau du zéphyr, toutes les harmonies matinales & voilées de cette première heure du ciel antique où l'Amour brifant l'œuf de la Nuit dépofé dans l'Erèbe, s'accouple au Chaos & donne l'être au monde. Bientôt la lumière fereine, le jour célefte de l'allégorie fe lève fur le poème du peintre & fur ce chœur de figurations divines qui femblent à la fois l'âme & la ftatue d'une idée. Les Saifons volent, les Heures jouent, les jeunes Hyménées danfent, les Mufes fe joignent aux Mufes, l'Immortalité couronne la Poéfie. . . L'ombre de la Grèce eft devant vous, fon génie rayonne à vos yeux dans une douce lueur, dans une expreffion tendre : ainfi fe montrerait un dieu de Phidias fous un vers de Virgile. Le charme d'un founre ému, la carelTe du fentiment, voilà dans Prudhon la grâce nouvelle des divinités immortelles de la Fable. Il y a dans toute fon œuvre, d'une pafTîon fi fuave, le fouffle & le rayon de l'Amour; & l'on croirait y voir lâchée, comme un elfaim de petits génies familiers, toute la couvée de petits Cupidons que le poète grec difait logés dans fon fein. Quelle jeunelfe, quelle première fleur de l'imagination du poète, dans tous ces petits tableaux, baignés du foleil de Mitylène, où le peintre, avec la grâce de Longus, donne au premier baifer l'ingénuité pour pudeur! Cependant fon génie mûri l'appelle à un plus haut idéal; & c'eft dans la plus fraîche, la plus pure & la plus ingénieufe légende de la Fable qu'il va chercher le plus éthéré & le plus attique fymbole de l'amour : il peint cette figure myftique où fe mêlent l'innocence & la curiofité de la vierge, cette tranfparente image, l'âme fous un voile de gaze , Pfyché. Puis, fous l'ombre des illufions & des années qui s'envolent, l'imagination du peintre fe recueille & s'attrifte. Les amoureufes images des mythes & des romans du paganifme s'éloignent de lui. La mélancolie, puis une defolation religieufe envahiffent fon œuvre comme fon cœur. Et voilà qu'à la fin de ce

poème voluptueux du peintre, la Pfyché qu'il a peinte, enlevée par le Zéphyr fur l'oreiller des Amours, Pfyché, retombée à terre, fe fpiritualife & fe transfigure. Purifiée par l'épreuve & la douleur, déchirant Ion voile, elle devient l'âme, cette âme nue & ailée, dégagée des liens terreftres, repouffant du pied la vie, ce rocher battu par une mer implacable, <3c montant à la lumière, les mains tendues au ciel. Elle eft Pâme chrétienne dont Prudhon jette l'afpiration dans une toile immenfe, en répétant à fes amis ces paroles du Pfalmifte : « Oh ! qui donnera à mon âme, comme à la colombe, des ailes pour s'envoler au lieu de mon repos ! »

Les trois deffins & le tableau de Prudhon que nous donnons dans cette étude, gravés à l'eauforte : — le portrait de l'Impératrice Marie-Louife, — un fragment de la Vengeance divine, — le portrait de M"e Mayer, — le bras du fauteuil de Marie-Louife, — font partie, le premier, de la collection de M. E. Marcille ; le fécond, du Mufce du Louvre; le troifième, de la colleclion'de M. Laperlier ; le quatrième, de notre collection.

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