‹ Psaphion, ou, La courtisane de SmyrneChapitre 9 sur 9 · I. C'étoit un quartier de Syracuse · texte numérisé non relu

I. C'étoit un quartier de Syracuse

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agrémens et toutes les finesses pour l'autre. Tout y étoit achevé, la tête, les bras, le sein, les moindres parties. Un bel ordre de membres, des contours purs, partout de la grâce et de la rondeur, une carnation qui sembloit avoir la chaleur et le sentiment qu'elle excitoit dans le spectateur, et sur laquelle on ne pouvoit guère arrêter impunément la vue : formez-vous de tout cela l'idée d'un tableau que je ne puis vous crayonner que bien foi- ' blement. Ces figures se tenoient par la main, et les doigts délicats de la femme pressoient tendrement celle de l'homme. L'air de son visage ne peut se décrire : c'étoit un mélange piquant de pudeur, d'innocence et de timidité. Ses yeux à demi baissés paroissoient s'échapper avec un souris fin sur son image, que réfléchissoit un petit ruisseau. Je ne sais si ce miroir naturel n'étoit point un incident placé par le peintre pour faire entrevoir l'origine de l'amour-propre né avec nous. On voyoit un peu plus loin Prométhée tenant l'urne où il avoit renfermé le feu céleste qui venoit d'animer l'homme et la femme. Il contemploit son ouvrage avec complaisance : la joie, la surprise et l'admiration éclatoient dans ses avides regards.

Après avoir considéré cette peinture avec des yeux éclairés par ceux de Didyme, nous l'engageâmes à nous raconter ce que la tradition des poètes avoit pu fournir à Pannénus sur un sujet qui nous

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paroissoit stérile. Didyme, qui ne laissoit passer aucune occasion de nous instruire, nous fit asseoir à côté de lui parmi ces ruines, et il s'exprima de cette manière :

Jupiter, vainqueur des Titans, que l'injure faite à Saturne avoit moins armés contre lui que leur propre ambition, étoit bien affermi sur son trône et buvoit tranquillement le nectar que la main d'Hébé lui versoit sans cesse. Tout étoit calme dans l'Olympe, et les audacieux enfans de la terre, consumés par les foudres célestes ou enchaînés dans le Tartare, ne causoient plus d'alarmes aux immortels. Le reste des Titans échappés aux Dieux erroit tristement sur la terre, affligée de leur défaite et de sa solitude. Prométhée, l'un d'eux, promenant sa vue sur le sommet du mont Caucase, et de là découvrant au loin les fertiles et désertes contrées de l'Asie : « Eh! quoi donc! parce que les Titans ont voulu conquérir les cieux, la terre restera-t-elle inhabitée? Si l'Olympe est le séjour des divinités, .doit-elle être le partage des vils animaux? Essayons de venger son injure. N'entreprenons plus d'escalader le ciel, mais devenons rivaux des Dieux; imitons leur puissance et leurs œuvres; donnons des habitans au monde. » Il dit, et conçut l'idée de l'homme. Aussitôt, prenant une terre vierge, une argile pure, il modela, d'après les Dieux mêmes, ce

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chef-d'œuvre inconcevable, dont la structure n'est pas moins étonnante à nos yeux que celle du vaste univers. L'argile, docile sous ses doigts, tantôt devient compacte et solide pour former les os qui servent de base et de soutien à toute la machine; tantôt, devenue souple et fibreuse, vient servir de matière aux muscles, aux nerfs, aux tendons; tantôt s'étend comme l'écorce des arbres et forme ce tissu merveilleux qui couvre ou revêt tout le corps humain. Enfin elle se transforme en mille manières, comme l'eau dont on arrose un arbuste, toute simple qu'elle est de sa nature, se change en diverses substances et se métamorphose successivement en feuilles, en fleurs et en fruits. On dit que l'ingénieux fils de Japet détrempa cette terre molle et spongieuse, -destinée à être matière du cerveau, du cœur et du foie, avec différentes humeurs qu'il sut extraire des animaux, et que c'est la source des passions humaines. Quand Prométhée eut mis la dernière main à son ouvrage, il prit le reste de la terre qu'il avoit toute préparée, ne fit que la broyer un peu pour la subtiliser davantage, et forma la femme, véritable copie de l'homme, faite pour la symétrie et pour le contraste, toujours discordante et née pour l'accord. Imaginez-vous un couple fort ressemblant et très dissemblable, deux êtres opposés et faits l'un pour l'autre, deux amis toujours brouillés ensemble, deux ennemis toujours en

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termes d'accommodement : tels, en effet, l'homme et la femme sortirent des mains de Prométhèe, tels ils sont encore.

Ces deux figures, beaucoup plus parfaites que les plus excellentes statues d'Alcamène ou de Phidias, étoient inanimées comme le marbre et l'airain ; il étoit question de leur inspirer le sentiment, la vie et le mouvement.

Prométhèe reconnut alors combien sa puissance et son industrie étoient inférieures au pouvoir des Dieux, et il conçut un dessein digne d'un Titan: ce fut d'aller jusque dans le ciel dérober une portion du feu vivifiant, qui est l'àme de l'univers. Il trouva le moyen d'entrer dans le sanctuaire immortel oia ce feu céleste est en dépôt, et, avec ce précieux larcin, il revint au pied du mont Caucase. Là, comme un habile statuaire imprime en quelque sorte la vie au bronze en le reparant au sortir de la fonte, tel Prométhèe, en approchant le feu divin de ces deux masses de terre, soudain les anime et les rend vivantes. On les voit se mouvoir d'elles-mêmes et prendre diverses attitudes. Déjà le sang coule dans leurs veines et teint toute leur chair d'une couleur vive; leurs yeux s'ouvrent et brillent du feu qui vient de passer dans leur substance, toute leur âme est peinte sur leur visage et les sensations se manifestent.

Mais transportons-nous sur la scène : considérons

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ces deux automates dans l'instant qu'ils passent du néant à l'être. Prêtons-leur des expressions pour produire les idées que font naître en eux les divers objets qui frappent leurs sens. Faisons-les, pour ainsi dire, penser tout haut, et voyons leurs perceptions se développer.

Éblouis par la lumière qui les environne, à peine ils ont assuré leurs foibles paupières que leurs premiers regards tombent sur eux-mêmes. Bientôt ils sont entraînés sur d'autres objets. L'azur éclatant d'un ciel sans nuages, le cristal d'une onde pure et aussi transparente que l'air, l'émail des prairies, le vert des campagnes, celui des forêts; toutes ces couleurs que la Nature semble assortir et varier pour le seul plaisir de la vue , tour à tour enchantent leurs yeux, y entrent agréablement et sans confusion, et, dilatant leurs tendres membranes, y tracent leurs douces images. L'univers semble, en ce moment, sortir exprès pour eux du chaos. On diroit que tout vient d'éclore en même temps, le spectacle et les spectateurs.

Mais déjà leurs regards sont-ils épuisés sur cette magnifique scène? Quel attrait les ramène à chaque instant sur eux-mêmes ? Ils se contemplent avec une curiosité bien plus vive et avec un secret intérêt. Le plaisir qu'ils ont à se voir n'est plus borné à l'impression de la vue. Leurs âmes ont passé dans leurs yeux : c'est là qu'elles se montrent et se corn-

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inuniquent. Le sentiment supplée à l'intelligence; elles s'entendent, sans se connoître, et la Nature est l'interprète de leur langage. Les perceptions que les autres objets ont produites n'ont laissé dans leur cerveau que de légères traces; celles qu'excite réciproquement leur présence agitent leur imagination et la développent.

« D'oii viens-je? où suis-je? s'écrie la femme (car il faut bien lui déférer l'honneur de rompre le silence). N'étois-je point, il y a un instant? Qui tout à coup m'a donné l'être et le sentiment de mon existence? Vous que je vois seul ici tout semblable à moi, aidez-moi à démêler tout ce que je sens. » L'homme, dont les oreilles, étonnées déjà du chant des oiseaux, éprouvent un nouveau sentiment qu'il ne comprend pas davantage, frappé par une voix plus intéressante, passe de surprise en surprise. « Qu'entends-je ? s'écrie-t-il à son tour. Quels sons ont pénétré mon oreille, et de là se sont portés à mon cœur? Que de douceurs ils ont fait couler dans mon âme! Je vous dois une nouvelle vie, moitié de mon être, en qui je respire: car, auxmouvemensquevousm'inspirez, au pouvoir que vous exercez sur mes sens, vous ne pouvez être qu'unepartiede moi-même.» Aussitôt il s'approche, lui prend la main, et, pressant l'ivoire de ses doigts : «Ah! que sens-je? continue-t-il. Quel charme encore est attaché à ce que je touche ! La blancheur

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et le poli de cette peau excitent dans la mienne un sentiment délicieux. Elle lui communique une douce chaleur qui me pénètre, entre dans mes veines et m'enflamme. » Leur étonnement renaît ainsi sans cesse des diverses propriétés qu'ils découvrent successivement en eux-mêmes; mais il va faire place à l'instinct qui leur en prescrira l'usage. Ils marchent, et s'avancent dans le vallon, d'où l'œil de Prométhée les observe. La femme, instruite de sa foiblesse par l'appui de l'homme qui affermit ses pas, s'abandonne à sa conduite. Ils traversent un champ que Flore avoit paré de tous ses dons. L'éclat des fleurs ne fait qu'amuser leurs yeux; mais le doux parfum qu'elles exhalent saisit fortement leur odorat, et principalement celui de la femme. Des abeilles avoient déposé des rayons de miel entre un laurier-rose et un myrte : l'odeur de l'ambroisie terrestre n'échappe point à la finesse de son organe; un vif sentiment la démêle. Déjà l'or de cette manne liquide a séduit ses yeux, et bientôt ses yeux la convient à faire l'essai d'une sensation qu'elle ignore. Elle prend un de ces rayons, y trempe son doigt, le porte à sa bouche, et, flattée par la douceur du nectar de Flore, elle presse l'homme d'en goûter. A peine l'agréable suc a touché ses lèvres qu'il veut dévorer les rayons : excité par l'exemple de sa compagne, il en mange et s'en rassasie. Ce dernier sentiment, dont l'expé-

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rience est due à l'heureuse curiosité de la femme, leur paroît encore plus piquant que tous ceux qu'ils ont éprouvés. L'effet de ce léger repas est prompt : les vapeurs du miel font couler dans les libres canaux de leurs veines un baume qui les assoupit. Le sommeil les surprend, au pied du myrte sous lequel ils étoient couchés. L'homme s'éveille le premier, et se trouve dans les bras de sa chère compagne. Elle s'étoit attachée à lui, comme la vigne se lie à l'ormeau. C'est dans ce charmant point de vue qu'il va la considérer avec plus de goût. Mais sur quels appas fixera-t-il ses avides regards? Chacun excite en lui un désir particulier. Deux globes de marbre plus blancs , plus polis, que le plus beau marbre de Paros, et semblables à deux agneaux bondissans, l'intéressent par leur agréable mobilité. Ses yeux, ses mains, sa bouche, semblent tour à tour s'en disputer la possession. De longs cheveux blonds, qui tombent par boucles, ondoient mollement sur son sein ; et que le sommeil l'embellit encore! Ses joues, qu'il détrempe légèrement, sans les faire enfler, du suc le plus pur de ses pavots, sont animées d'un doux vermillon qui se confond avec la fraîcheur de ses lis. Son nez n'est point trop ouvert et respire néanmoins librement. Ses lèvres, telles qu'un bouton de rose dans l'instant qu'il s'épanouit, bordent délicatement sa belle bouche, et sa bouche en-

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tr'ouverte laisse apercevoir un rang de perles enchâssées dans le plus vif corail. Telle la mère du genre humain s'offre au premier homme. C'est par tant d'attraits, divin Prométhée, que tu jetas les fondemens de la propagation et que tu sus en assurer la perpétuité. L'instinct, si puissant dans les animaux, la nécessité même et les désirs naturels ne suffisoient pas pour ce grand dessein. Tu voulus nous faire une douce violence, et les agrémens prodigués au sexe sont moins le chef-d'œuvre de tes mains que de ta profonde intelligence. Cependant la Nature, appliquée à diriger dans ses voies ces premiers hommes, se hâte d'achever l'ouvrage de leur industrieux artisan. Elle-même chante leur hyménée ; ils passent de délices en délices, des bras de Morphée dans ceux de l'Amour. « O Dieux ! quelle félicité! s'écrie l'épouse avec transport. Quoi ! la source de tous nos biens réside en nousmêmes? Nos besoins mêmes font nos plaisirs : ils sont attachés à nos sens; chaque partie de nous a les siens!...

— Ah! chère moitié de moi-même, interrompt le père des hommes, le sentiment que je viens d'éprouver renferme lui seul tous les autres. J'ai admiré l'éclat du soleil, la sérénité du jour enchantoit ma vue ; mais tes yeux sont plus beaux encore, un de tes regards m'enivre de mille douceurs. Les fleurs de ces champs, leurs vives cou-

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leurs, faisoient le charme de mes yeux; celles de ton teint les effacent toutes. J'ai respiré agréablement l'odeur de la rose et du myrte; ton haleine est encore plus douce. J'ai entendu l'harmonieux rossignol, la tendre fauvette, ils ne charmoient que mon oreille : le son de ta voix retentit jusque dans mon cœur, je le sens couler dans mes veines. J'ai goûté la douceur du miel, et celui que j'ai sucé sur tes lèvres est mille fois plus délicieux... Mais quelle langueur m'enchaîne encore ! Toute ma force est-elle sortie de moi? Avons-nous fait un échange de nos âmes? Est-ce ta foiblesse que je sens? Ne m'aurois-tu donné qu'à ce prix les plaisirs que j'ai goûtés dans tes bras? Ah! je le vois trop, tu reprends les droits que tu semblois m'avoir cédés. La beauté, qui fait ton partage, t'assure à jamais l'empire sur moi, et toujours elle triomphera de la force. »

Imprimé par Jouaust et Sigaux

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