LIVRE SECOND
avec bien plus de raison que vous n'en aviez ; mais j'ayme mieux me détruire dans vostre esprit que de ne pas vous complaire. Aussi bien faut-il que vous cherchiez un remède à la passion qui vous occupe : elle vous met mal avec vostre mère, et vous fait abandonner le soin des mortels et la conduite de vostre empire. » En disant ces mots, elle luy donna la main pour le mener hors de l'antre.
L'Amour se plaignit de la pense'e qu'elle avoit, et luv jura par le Stvx qu'il l'aimeroit éternellement, blanche ou noire, belle ou non belle : car ce n'estoit pas seulement son corps qui le rendoit amoureux, c'estoit son esprit, et son ame par dessus tout.
Quand ils furent sortis de l'antre, et que l'Amour eut jette' les yeux sur son épouse, il recula trois ou quatre pas, tout surpris et tout étonné. « Je vous l'avois bien promis, luy dit-elle, que cette veuë seroit un remède pour vostre amour : je ne m'en plains pas, et n'y trouve point d'injustice. La pluspart des femmes prennent le Ciel à témoin quand cela arrive : elles disent qu'on doit les aymer pour elles, et non pas
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pour le plaisir de les voir ; qu'elles n'ont point d'obligation à ceux qui cherchent seulement à se satisfaire ; que cette sorte de passion, qui n'a pour objet que ce qui touche les sens, ne doit point entrer dans une belle ame, et est indigne qu'on y réponde : c'est aymer comme ayment les animaux, au lieu qu'il faudrait aymer comme les esprits détachez des corps. Les vrais amans, les amans qui méritent que l'on les ayme, se mettent le plus qu'ils peuvent dans cet estast : ils s'affranchissent de la tyrannie du temps; ils se rendent independnns du hazard et de la malignité des astres ; tandis que les autres sont toujours en transe, soit pour le caprice de la fortune, soit pour celuy des saisons. Quand ils n'auroient rien à craindre de ce costelà, les années leur font une guerre continuelle; il n'y a pas un moment au jour qui ne détruise quelque chose de leur plaisir ; c'est une nécessité qu'il aille toujours en diminuant, et d'autres raisons très-belles et tres-peu persuasives. Je n'en veux opposer qu'une à ces femmes. Leur beauté et leur jeunesse ont fait naistre la passion que