LIVRE PREMIER
que ce n'estoit pas estre trop malheureuse que de donner de l'envie à une déesse, et à une de'esse telle que celle-là.
Psiché eust voulu que ces fleurettes luy eussent esté dites par un amant. Bien que sa fierté l'empeschast de témoigner aucun déplaisir, elle ne laissoit pas de verser des pleurs en secret. « Qu'ay-je fait au fils de Venus? disoit-elle souvent en soy-mesme; et que luy ont fait mes sœurs, qui sont si contentes? Elles ont eu des amans de reste; moy, qui croyois estre la plus aymable, je n'en ay plus. Dequoy me sert ma beauté? Les Dieux, en me la donnant, ne m'ont pas fait un si grand présent que l'on s'imagine : je leur en rends la meilleure part. Qu'ils me laissent au moins un amant , il n'y a fille si misérable qui n'en ait un : la seule Psiché ne sçauroit rendre personne heureux; les cœurs que le hazard luy a donnez, son peu de mérite les luy fait perdre. Comment mepuis-je montrer après cest affront ? Va, Psiché, va te cacher au fond de quelque désert : les dieux ne t'ont pas faite pour estre veuë, puisqu'ils ne t'ont pas faite pour estre aymée. 0
Tandis qu'elle se plaignoit ainsi, ses parens ne s'afligeoient pas moins de leur part, et, ne pouvant se résoudre à la laisser sans marv, ils furent contraints de recourir à l'oracle. Voicy la re'ponse qui leur fut faite, avec la glose que les prestres y ajoutèrent :
L'époux que les destins gardent à vostre fille Est un monstre cruel qui déchire les cœurs, Qui trouble maint Estât, détruit mainte famille, Se nourrit de soupirs, se baigne dans les pleurs.
A l'univers entier il déclare la guerre, Courant de bout en bout un flambeau dans la main ; On le craint dans les cieux, on le craint sur la terre ; Le Styx n'a pu borner son pouvoir souverain.
C'est un empoisonneur, c'est un incendiaire, Un tyran qui de fers charge jeunes et vieux. Qu'on luy livre Psiché ; qu'elle tasche à luy plaire : Tel est l'arrest du Sort, de l'Amour et des dieux.
Menez-la sur un roc, au haut d'une montagne, En des lieux où l'attend le monstre son époux ; Qu'une pompe funèbre en ces lieux l'accompagne, Car elle doit mourir pour ses sœurs et pour vous.
Je laisse à juger l'estonnement et l'affliction que cette réponse causa. Livrer Psiché aux désirs d'un monstre! Y avoit-il de la