‹ Psyché: poëmeChapitre 4 sur 52 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ARGUMENT

ÉDEN on l'âge D*0R. — BONHEUR PBIHITIF. ^- CHUTE DE l'HOMME.

I. Psyché s'éveille dans les jardins de l'Amour. — L'âme humaine est placée par Dieu au sein d'une merveilleuse nature appropriée à tous nos besoins. — L'être nouveau-né sent la parole éclore sucfses lèvres, et répond de lui-môme aux harmonies du monde extérieur, qui le salae comme son frère et comme son roi. — Toute la création parle à Psyché d'un maître invisible et tout-puisant, d'un époux à qui elle est destinée. — Les pressentiments de l'âme, la révélation intérieure lui avaient déjà promis cet époux divin. — Toutes les voix de la nature, messagères de Dieu, annoncent à la jeune fille la venue d'Eros,

— Le soir leurs noces mystiques sont célébrées dans un palais ténébreux. — Il est interdit à Psyché de chercher à voir san époux.

II. Bonheur de Psyché dans cette union de l'innocence et de l'amour.

— Félicité primitive de l'Éden fondée sur l'ignorance du bien et du mal. — Intimité de l'homme avec la nature et avec Dieu,, dont il reçoit une révélation obscure encore et incomplète par la voix de tous les êtres. — Dialogue de Psyct^é avec les créatures toutes amies et

pacifiques ; elle les interroge sar l'époux invisible. — L'attrait de l'in' connu, le besoin de l'infini, naturels au cœur de l'homme, commencent à agiter l'épouse d'Eros au milieu des douceurs de son union mystérieuse.

III. En vain le nocturne amant revient consoler Psyché ; l'inquiétude de l'esprit et du cœur augmente. — Le désir de connadtre l'idéal invisible, de posséder l'infini trouble les délices du chaste hymen.

— En vain toute la nature invite l'âme i la soumission, à la confiance ; l'implacable besoin de savoir et de sentiri une curiosité mêlée de concupiscence et d'orgueil l'emportent dans le cœur de Psyché sur la tendresse et sur la crainte. •— Elle transgresse l'ordre de son époux et les lois du destin ; la lampe fatale est allumée. — Psyché reconnaît, dans le dieu qui la visite chaque nuit, l'Amour, le plus beau, le plus puissant des dieux. — Touché par une goutte d'huile brûlante, Eros se réveille et prononce l'arrêt qui bannit Psyché et termine l'âge d'or. -T Ainsi s'est consommée la première faute à laquelle se rattache l'origine de tout mal ; Eve a mangé le fruit défendu ; la boite de Pandore est ouverte ; la douleur est entrée dans le monde. — Mais en proclamant la déchéance, le dieu fait entrevoir un présage de réhabilitation.

— En annonçant à Psyché les épreuves de l'exil, Éros laisse tomber une larme, et, avec cette larme, la promesse de la rédemption.

Le matin rougissant, dans sa fraîcheur première, Change les pleurs de Tauhe en gouttes de lumière. Et la forêt joyeuse, au hruit des flots chanteurs. Exhale, à son réveil, ses humides senteurs.

La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée. Et sourit au soleil sous la brume envolée.

Entre les fleurs. Psyché, dormant au bord de l'eau. S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau; Et, baigné des vapeurs d'un sommeirqui s'achève. Son regard luit pourtant comme après un doux rêve. La terre avec amour porte la blonde enfant; Des rameaux par la brise agités doucement Le murmure et l'odeur s'épanchent siu* sa couche; Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche. D'une main supportant son corps demi-penché,

Rejetant de son front ses longs cheveux. Psyché Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle. Respire, et sent la vie, et voit la terre belle ; Et, blanche, se dressant dans sa robe aux lon^s plis. Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.

Les arômes, les bruits et les clartés naissantes, Les émanations de partout jaillissantes.

Ont envahi son âme, ébranlée un moment; Et devant la nature elle hésite en Taimant.

Dans wne langue, alors, que la vierge surprise Sut comprendre et parler sans qu'elle Feût apprise. Les fleurs et les oiseaux étant là seuls vivants. Un invisible chœur chantait avec les vents :

CHCSUR INVISIBLE.

Viens, nous faimons déjà; viens, ô douce inconnue! La terre où tu manquais tressaille à ta venue. Viens, habite avec nous ce monde jeune et pur; Nul être malfaisant n*en trouble encor l'azur. Prends avec nous ta part dé ses faveurs fécondes. Goûte avec amitié ses épis et ses ondes; Ses arbres innocents n'ont pas de fruits amers. Et la douceur du miel coule au fond de ses mers. Mêle au sien ton bonheur, et ta grâce â ses grâces; Ses germes de beauté fleuriront sur tes traces* Sois belle, sans rougir, dans ton jardin natal; On n'y connaît pas plus la pudeur que le maL Viens! de tes frais peusers ne fais point de mystères A ces plantes tes sœurs, à ces oiseaux les frères 1

PSVCHÉ.

Que la lumière est douce, et que l'air plein d'encens Baigne d'un flot sonore et pénètre mes sens!

Quel souffle harmonieux me caresse et m'enivre i Et si la vie est telle^ oh ! qu'il est bon de vivre! Vivais-je avant cette heure? ai-je vu ce soleil? N'est-ce pas ma naissance et mon premier réveil? J'ai bien, au fond du cœur, j'ai de vagues images; Je revois des vallons^ des fleuves, des rivages, Oh, le front couronné^ j'allais^ tille de roi^ Guidant au bord des eaux des vierges comme moi. Mais dans ce pâle monde aux formes indécises. Ni chansons ni -parfums ne flottaient siu* les brises; La terre était muette et le ciel sans clarté; Et je n'y sentais pas la vie et la beauté.

Ah ! j'ai dormi peut-être : en un rêve eneor sombre. De ce monde promis j'aurai vu passer l'ombre. Chœur des vivants^ salut! salut, ô monde vrai. En qui je me réveille et dans qui je vivrai!

Terre, fleuves, oiseux, divin peuple des êtres, Êtes-vous, dites-moi, mes hôtes ou mes maîtres? Bruits, souffles embaumés, rayons, charme des yeut, Faut-Ù que je t'adore, ô monde harmonieux!

CHOStR INVISIBLE.

Nous entourons d*amour la couche où tu reposes. Enfant, toi la plus belle et la r^e des choses. Vois ! partout, dans ces bois, ces prés, sur ces hauteurs. Dans ces fleuves, il est pour toi des serviteurs.

La terre à mon réveil portait, déjà parée.

Les chênes, peuple antique, et la iïioisson dorée. Ces flots avaient coulé, ces rochers étaient vieux. Et la plus jeune fleur fif'ouvrît avant mes yeux.

Sans moi l'herbe a verdi, l'onde a trouvé sa pente ; Un autre ordonna tout, avant mon âme absente; Un maître ici se cache, et si ce n'est pas toi, voix de ces beaux lieux! quel est donc notre roi?

CHOEUR INVISIBLE

Réglant l'être et la vie en un accord suprême. Le roi de cet empire asservit les dieux même; •Par lui le fier lion rugit dans les forêts.

Et les monstres des mers bondissent sous ses traits. Nous, tour à tour chantant, voix joyeuses ou graves, Venant de lui vers toi, nous sommes ses esclaves.

J'ai éardé du sommeil un rêve, un rêve aimé, Ëclos à la même heure où mon cœur fut formé : Une voix qui semblait descendre des collines M'appelait, m'invitait à des noces divines.

Les vierges me paraient pour un hymen certain. Vers l'époux inconnu, roi d'un pays lointain. Entraînée, et cédant à d'invisibles chai^mes. J'allais avec amour, mais non sans quelques larmes. Le réveil, ces beaux lieux, ce jour qui luit sur moi, De mes désirs craintifs ont redoublé l'émoi.

CHCCUR INVISIBLE.

Espère ! A son vrai but, comme la source vive A réternelle mer, toute espérance arrive.

Chaque rêve et chaque ombre ont leur r/^alité. Viens I par le jeune époux ce monde est habité; C'est lui qui nous envoie, abrégeant ton attente. Au seuil de son palais saluer son amante.

El la voix s'éteignit; mais le son prolongé Flottait encor dans l'air de musique chargé.

Sur l'haleine de Tonde et de l'herbe attiédie, Gomme un soupir du sol montait la mélodie.

Psyché^ livrant son âme aux souffles merveilleux.

Aux accords, aux rayons émanés de ces lieux.

S'avance au bord du fleuve, et, dans sa marche lente.

Écoute chaque oiseau, répond à chaque plante.

La tendre sympathie illumine son œil;

Les cygnes et les lis lui rendent son accueil ;

Flots et feuilles, près d'elle ont un plus frais murmure,

La terre abondamment exhale une odeur pure.

Tous les êtres domptés semt)lent, pour sa douceur.

L'adorer comme reine et l'aimer comme sœur.

L'enfant partage entre eux les grâces du sourire.

Et prend possession du fraternel empire;

Sa main des grands lions flatte les crins épais,

— Car rien n'avait alors troublé l'antique paix.

Tout ce qui vit formait une seule famille; —

Mille oiseaux par les bois suivent la jeune fille ;

La mousse s'épaissit lorsqu'elle y veut s'asseoir.

Ainsi dans la vallée elle erra jusqu'au soir. Admirant tout, les fleurs, les cieux, et l'air sonore... Et rêvant de ce roi qui se cachait encore.

Or la nuit, déployant ses ailes 3e vapeurs.

Ramène vers Psyché les invisibles chœurs; Cest d'abord sur la brume une rumeur qui vole. Et le son rapproché devient une parole.

CHŒUR INVISIBLE

Voici l'heure d*hymenl nous précédons l'époux;

oO PSVCHÉ

Il éteint les flambeaux de son bonheur jaloux.

Revêtant ses plaisirs de calme et de mystère.

Il attend pour aimer l'heure où s'endort la terre.

Les petits des oiseaux, l'un sur .l'auke serrés.

Et Tabeille en sa ruche, et la cigale aux prés.

Et les nappes d'azur que nuls souffles ne plissent^

Et le vent dans sa grotte, et les bois s'assoupisserft.

Sur les insectes d'or les lis sont déjà clos.

Et le dernier rayon est rentré sous les Îlots.

Sans que bruits ou lueurs troublent sa paix suprême,

La sainte volupté peut jouir d'elle-même.

Que l'ombre sur ton front pleuve sans f alarmer;

Viens, l'inconnu t'attend; viens, c'est l'heure d'aimer!

Devant elle glissant comme un zéphyr paisible. Le chœur, chantant toujours et toujours invisible. Sur sa trace écartait doucement les rameaux; Et Psyché, teUe on voit sur l'écume des eaux, Derrière un grand navire une fleur qui surnage. Suivait à son insu l'harmonieux sillage; Et le flot la porta vers le palais heureux ; Par la vertu des chants il s'ouvrit devant eux. Or, sous les toits déserts, les mêmes voix mystiques La conduisaient encore à travers les portiques; . Elle y semblait voguer sur des courants secrets ; Tel, sifr le lac tombé, le rameau des forêts. Par des eaux qu'on dirait immobiles, sereines. Est poussé jusqu'au fond des grottes souterraines. La vierge ainsi s'avance, effleurant les tapis. Entre les murs jaspés de marbre et de lapis.

Où, de mille flambeaux, sous l'azur des arcades L'or étincelle au front des blanches colonnades. Et l'invisible guide a déposé Psyché Sur le lit irapiial dans la pourpre caché.

La voix expire alors, le palais devient sombre : L'enfant s'étonne et tremble, et pleure au sein de l'cmibre; Rien ne la distrait plus dU trouble intérieur. Son innocence ajoute encore à sa frayeur.

Une autre voix bientôt monta dans ce silence.

Un chant si doux» si plein de grâce et de puissance.

Qu'auprès de sa musique, ornement de ia nuit,

Les premières chansons n'étaient rien qu'un vain bruit.

C'est l'invisible roi du vallon de délices,

11 vient de l'âme en fleur posséder les prémices;

C'est Tarcher qui répand ses flèches en tout lieu.

C'est l'époux, c'est Éros, c^est vous, ô jeune dieu !

Ne crains pas, ô Psyché! dans cette nuit propice. Souffre, en toi que l'espoir avec Famour se glisse. Voici, voici l'époux; son visage est voilé.

Mais son cœur à tes yeux s'est déjà révélé, Et tu peux, à travers l'ombre qui l'environne. Juger par ces trésors celui qui te les donne. Vois cette heureuse terre ! est-ce un dieu sans amour Qui pour don nuptial l'offrit ce doux séjour? Toute chose est à toi dans ce fécond royaume, Le chêne t'y doit l'ombre, et la rose le baume; Le vent. Fonde et l'oiseau, tous bruits mélodieux Sont nés pour ton oreille, et le ciel pour tes yeux; • Pour tes lèvres le miel, le lait, ce qui ruisselle A flot de chaque ruche et de chaque mamelle ; La mousse pour tes pieds, les gazons caressants. Tout est fait pour payer un tribut à tes sens. Lorsque tu parleras, partout dans les campagnes Des voix te répondront, tes' fidèles compagnes. Chez les êtres vivants avec toi conviés.

Tu pourras à ton gré choisir des amitiés.

Durant le jour, souvent, la voix de Tcpoux même Te fera souvenir qu'il te suit et qu'il t'aime ; Et chaque soir ici tu viendras reposer Sur sa douce poitrine et goûter son baiser.

Mais si tu ne veux voir s'effacer comme un songe Ces beaux lieux et l'extase où ce baiser te plonge, Psyché! n'ose pas^d'un flambeau curieux.

Interroger d'hymen le lit mystérieux.

Le destin plus puissant, et, sans doute, plus sage. Ne veut pas de l'époux te montrer le visage; Mais livre-lui ton âme, enfant, et tu verras S'éveiller tout un monde éclos entre ses bras.

Et les lèvres d'Éros louchant son front pudique Y déposent le sceau de l'union mystique.

Bientôt la vierge laisse, en son trouble charmant, Sa ceinture tomber sous les doigts de Tamant, Et, parmi les soupirs et les baisers sans nombre. Les rites de l'hymen s'accomplirent dans l'ombre.

Le palais nuptial brillait, plein de soleil.

Au matin, quand Psyché, secouant le sommeil , Cherchait près d'elle Éros et lui parlait encore ; Mais le nocturne époux avait fui dès l'aurore.

Sur rherbe encore humide et les cailloux d'argent, Psyché pose au hasard ses pieds, et va songeant, Et suit du souvenir la pente involontaire.

Les plaisirs de la nuit, ces terreurs, ce mystère. Revivent à la fois dans son cœur retracés ; Elle tremble et rougit à ses propres pensers. La terre ce matin semble à ses yeux nouvelle, Et sur les flots penchée elle -s'y voit plus belle. Elle cherche avec crainte, avec ravissement.

Les vestiges sacrés de l'invisible amant; Elle va regardant sous les eaux diaphanes^ Dans les creux de rochers couverts par les lianes, Dans les touffes de fleurs, et dans Tombre des bois. En tout lieu d'où s'échappe un parfum, une voix; Et partout, du gazon, de l'eau, de la feuillée, Une voix lui répond par la sienne éveillée.

C'est bien la même terre, et le même printemps

Y verse un jour pareil aux mêmes habitants.

Entre les mêmes fleurs, le fleuve aux couleurs tendres.

De son mobile azur promène les méandres.

Hier, un chant planait déjà sur ces roseaux ;

La pourpre et Tor paraient les plumes des oiseaux;

Et cependant la nuit, sans m'en dire la cause,

Semble avoir à ce monde ajouté quelque chose.

J'ai vu ces gais bouvreuils, cet aigle au regard fier :

Tout m'est nouveau pourtant, tout m'est plus beau qu'hier;

Plus qu'hier la nature et me charme et m'invite.

Et comme dans mon cœur la sève y court plus vite !

CHOEUR INVISIBLE

C'est que le roi nous a visités cette nuit.

L'époux mystérieux vers ta couche conduit!

C'est qu'il a, pour te voir, ti^aversé son empire, Et répandu sur nous l'éclat de son sourire :

Et chaque fois qu'il vient, puissant avec bonté, 11 sème à pleines mains la vie et la beauté.

Page 1