LES OISEAUX
S*il croit comme un grand chêne ou coule comme une onde^ S'il descend comme l'air et le jour sur le monde. S'il habite le sein des grottes et des fleurs. S'il revêt comme nous la plume aux cent couleurs. S'il a tes cheveux d!or, ton front blanc et superbe. Sur deux pieds gracieux s'il effleure ainsi Therbe, Ce n'est pas des oiseaux que tu peux le savoir ; Car nous l'avons aimé sans chercher à le voir. Mais nous reconnaissons à des signes fidèles, A l'air plus frémissant qui fait battre nos ailes, À notre chant plus pur, à nos baisers plus doux, Qu'un céleste pouvoir s'est approché de nous.
LES PLANTES
Des habitants divers qui vivent à son ombre.
Des oiseaux et des fleurs chaque arbre sait le nombre;
Il sait d'où vient le flot qui passe auprès de lui.
D'où le vent a soufQé, d'où le soleil a lui.
Pour un vieux chêne, il est peu de choses cachées;
Nous avons vu beaucoup, quoique au sol attachées.
Mais les plantes des mojits, ni les plantes des eaux,
Le cèdre ni le thym, pas plus que les roseaux,
N'ont de celui qui l'aime aperçu le visage :
Chaque feuille pourtant tressaille à son passage.
LES SOURCES
Les sources de la terre ont traversé les flancs^
Et les antres d'Ëole, et les métaux brûlants^
Et creusé leur passage en des canaux de pierre
Bien avant de jaillir et de voir la lumière.
Jusqu'au vaste Océan, avant de s'y plonger, ,
Par des détours sans fin il leur faut voyager :
Ruisseaux, fleuves et lacs, fontaines, mers sans bornes.
Elles ont réfléchi bien des jours clairs ou mornes;
Neige ou pluie, elles ont visité les hauteurs.
Et monté jusqu^au ciel en subtiles vapeurs.
Des germes créateurs Tonde est le véhicule;
Par elle toute sève et toute âme circule;
Elle voit les vivants arriver par essaim.
Pour se purifier et boire dans son sein.
Mais de l'époux sacré, par qui Tonde palpite,
Aux sources, comme à toi, la vue est interdite;
Tout esprit n'en connaît que ce qu'il en ressent :
Nous ne t'en dirons rien, sinon qu'il est puissant.
CHOEUR INVISIBLE
Nous l'avons contemplé le dieu que tu réclames; C'est nous qui lui portons^les prémices des âmes : La vierge qu'il choisit et qu'il doit visiter Se pare sous nos mains, et nous entend chanter. Du lin et des parfums nous ornâmes la couche Où le premier baiser se posa sur ta bouche.
Serviteurs de Tépoux, nous gardons ses secrets ; Nous ne lèverons pas le voile de ses traits.
Qui d'ailleurs oserait le peindre en ton langage,
Ne tracerait de lui qu'une infidèle image.
Tu ne comprendrais pas son nom mystérieux...
Et ce que nous voyons n'est pas fait pour les*yeux.
Sans ôter pleinement le voile à sa nature^ Dites-moi qu'il est beau^ que sa jeune figure Peut d'une ombre douteuse écarter le secours; Que son regard est tendre^ ainsi que ses discours; Et que la nuit est bonne, et qu'au fond des ténèbres Ne glisse autoui' de vous nul spectre aux pieds funèbres; Que ce monde est pour moi peuplé d'êtres amis ; Que l'époux m*aime enfin, comme il me l'a promis; Qu'il ne me berça pas d'une ivresse illusoire. J*ai besoin de bonheur; je suis prête à vous croire.
CHOEUR INVISIBLE
En ces lieux que l'époux gouverne sans rival, Le soleil quelque part t'a-t-il montré le mal? La même âme régit la nuit et la lumière.
Tu viens d'interroger les hôtes de la terre; As-tu trouvé chez eux doute, amertume, effroi ? Est-ce un peuple incertain de l'amour de son roi ?
Psyché recueille ainsi les chansons dispersées. Et respire avec Tair de sereines pensées.
La nature paisible et dans sa fraîche fleur.
Verse le calme en elle et l'invite au bonheur ; Et l'enfant de sa bouche acceptant l'espérance — Tant le premier amour est plein de confiance — Par des nœuds éternels sentit son cœur lié.
Et l'effroi d'un moment fut bien vite oublié.
Chaque jour se passait aux longues rêveries^
Aux bains des lacs, aux fruits des vergers, aux prairies,
A la danse, au sommeil, à ce divin concert.
Qu'avec l'homme amoureux font les voix du désert ;
A réveiller Técho des grottes endormies,
A redire aux oiseaux, aux gazelles amies
Et ses songes d'amante, et même, aveu plus doux.
Les secrets de la couche et les mots de l'époux.
Chaque nuit ramenait, dès les premières ombres.
Glissant comme un vent frais sous les portiques sombres.
L'époux mystérieux, et jadis effrayant.
Qu'on implore aujourd'hui d'un cœur impatient :
Mais après chaque nuit, si remplie et si brève.
Du lit aux cent baisers il fuyait comme un rêve.
Le plaisir tombe en toi comme un fleuve à la mer. Sans te remplir, ô cœur ! il y devient amer.
Les plus fortes amours meurent dans Thabitude; Rien chez l'homme ne dure^ hormis l'inquiétude^ Le désir éternel de l'idéal cachée Et l'antique vautour à nos flancs attaché.
Quel bonheur plus d'un jour est resté sans mélange ? Cependant, ô plaisir, ce n'est pas toi qui change. Près de Thomme enivré, le vin à flots pareils Coule des mêmes ceps entre tes doigts vermeils; Du vase offert par toi l'écume est aussi douce Qu'on y trempe sa lèvre ou bien qu'on le repousse. Quand l'odorat lassé refuse leurs senteurs.
C'est le même parfum qui monte à nous des fleurs. Quand l'air trop répété de la chanson qu'on aime Amène au bout l'ennui, la musique est la même :
Le dégoût à Textase a trop tôt succédé^ Et tout trésor est vil dès qu'on Ta possédé !
Rien de Theureux vallon n'a troublé les délices; La rosée aussi pure y blanchit les calices, Et le miel abondant, les fruits, l'ombrage frais^ Les bruits mélodieux s'épanchent des forêts.
Par tous les habitants de Tair, des mousses vertes, Les mêmes amitiés à Tâme sont offertes.
Pourquoi rester muette à leur appel joyeux?
Psyché, mille regards sollicitent tes yeux.
Poiu'quoi marches-tu seule, et de larmes baignée, Sans un mot pour ta mère, avec eux dédaignée ? Vois; la terre sourit d'un rire bienveillant Gonune tu souriais toi-même en Réveillant.
Vallon qu'elle admirait, nature toujours belle. Quel nuage entre vous et Psyché s'amoncelle ? Charme des premiers jours, qu'êtes-vous devenu ? Ah ! c'est qu'elle a senti l'attrait de l'inconnu. Ce monde est à ses yeux caché par l'invisible ; Elle a voulu connaître... aimer n'est plus possible I
Près d'elle chaque soir Ëros vient se poser; Douce est toujours sa voix, et plus do\ix son baiser : Mais Psyché, froidement, l'a reçu sans le rendre. Sans réjouir l'amant d'une parole tendre.
Et ne songe, malgré le châtiment prédit. Qu'à voir l'époux mysti(jue à ses yeux interdit.
Quelquefois, pour donner le change à ses pensées,
A travers la nature, en fougues insensées.
Elle répand son âme. Au fond des horizons,
Aussi loin que le jour peut darder ses rayons.
Elle aspire, elle vole, et son esprit se pose
Sur les monts d'où descend l'aurore aux pieds de rose.
Ses yeux suivent les flots dans les gouffres roulants; Elle veut des glaciers percer les vastes flancs^ £t^ plongeant jusqu'au fond> voir quels hôtes recèlent Les cavernes d'azur d'où les ondes ruissellent.
Souvent^ lasse d'errer dans l'inconnu lointain^
Elle s'assied^ et pleure^ et maudit son destin ;
Et Tamour la relève^ et le doute la brise :
« Elle n'est pas aimëe, et l'ëpoux la méprise;
Car deux cœurs peuvent-ils, quand leurs amours sont vrais.
Sur le lit nuptial se cacher leurs secrets ? »
La passion, le doute, et la soif de connaître. Et l'orgueil et Tefiroi troublent ainsi son être.
« S'il est beau, pourquoi fuir la lumière du jour? 11 craint que la terrem* n'efface en moi Tamour. Quelque monstre hideux, masqué par les ténèbres. M'apporte chaque nuit ses caresses funèbres. « Pourtant, comme ils sont doux ces champs dontilest roi! Quels peuples gracieux grandissent sous sa loi ! Et lui seul resterait, en qui la force abonde. Privé de la beauté qu'il répand sur le monde ! Non ! sa forme est divine autant que son pouvoir; Celui-là devient dieu qui peut l'apercevoir; Le connaître en plein jour, c'est voir la beauté pure ! Pourquoi donc me cacher sa céleste figure S'il m'aime, et si son cœur, heureux de mes désirs. De {non propre bonheur sent doubler ses plaisirs ?
)) L'admirer dans mes bras, ô volupté sacrée ! Être par tous les sens à la fois enivrée; Quand la flamme languit, dans ses yeux l'attiser ! Ce charme à mon amour peux-tu le refuser?
C'est Forgueil, le dédain, qui te voilent peut-être :
Au lieu d'un jeune époux, n'ai-je donc rien qu'un maître
Qui se fait du mystère un vêtement royal.
Et peut-être en Psyché redoute son égal ?
Car je suis belle aussi : la forêt, la fontaine,
Les oiseaux, m'ont souvent donné le nom de reine.
Quand j'approche du lac, l'eau baise mes pieds nus;
Au bord pour m'adorer les cygnes sont venus;
Le vent courbe les fleurs quand je passe près d'elles.
Et, douces, devant moi se couchent les gazelles. »
Mais, par toutes ses voix, le monde adolescent Lui disait de garder son bonheur innocent.
LE$ OISEADX.
Sur la terre abondante, où nul ennui n'existe. Pourquoi son plus bel hôte est-il devenu triste ? Vois les oiseaux joyeux planer dans les cieux purs. S'entr'aimer et goûter aux arbres les fruits mûrs; De leurs lointaines sœurs apporter les nouvelles Aux plantes, et semer la graine des plus belles. Quand les blés sont dorés, l'eau bleue et le ciel clair. Que l'aile en des parfums se baigne au sein de l'air, Sous les fruits et les fleurs que toutes branches ploient, Qu'est-il besoin de voir plus que nos yeux ne voient ?
LES PLANTES
Bois la blanche rosée, et, sans désir jaloux. Laisse-toi par le vent bercer ainsi que nous; Au zéphyr caressant, d'où que son baiser vienne, Les fleurs livrent leur âme^. Enfant, livre la tienne !
LES SOURCES
Trempe tes pieds de nacre en nos sables d'or un. Et laisse-nous toucher Tivoire de ton sein.
Et monter à flots doux vers ta lèvre vermeille, Et chanter en glissant au bord de ton oreille. L'eau sur tes flancs polis dort avec volupté. Reste ! Quel bras mortel, errant sur ta beauté. Gomme Tonde enlaçant ta blancheur qu'elle azm^e. Flatterait tout ton corps d'une étreinte plus pure ?
Reste ! Nous te dirons : Sois paisible toujours. Nous sages qui coulons depuis les anciens jours; Car au fond de Teau vive une prudence habite. Nous savons que, portée ou lentement, ou vite. Quand de Tantre natal elle a franchi le seuil. Chaque goutte, malgré le rocher ou recueil.
Remontant, s'il le faut, pluie, ou neige, ou rosée. Dans le grand Océan est enfin déposée !
Mais l'antique serpent, chez tout homme caché. L'orgueil, l'adroit orgueil, tient le cœur de Psyché, Avec son noir venin y répand goutte à goutte La fureur de connaître, et le trouble, et le doute. Et des sens révoltés l'implacable désir.
Et l'ennui curieux, mortel à tout plaisir.
Elle fuit la nature, et n'en sent plus les charmes; Dansle palais désert, elle va tout en larmes. Ni les divins tableaux, sur le marbre gravés. Ni dans l'or et l'onyx les breuvages trouvés. Ni l'acier des miroirs, ni la lyre d'ivoire.
Rien ne distrait l'enfant de sa tristesse noire; Et ses pas, tour à tour lents ou précipités, Trahissent de son cœur les rêves agités.
Sur les marbres secrets d'une salle lointaine, Qu'en ses jours de bonheur elle approchait à peine, ^ D'où venait un tel don nouveau, mystérieux ? —
Une lampe^ un poignard^ se trouvent sous ses yeux. Elle s'arrête^ et croit ouïr dans le silence : « Ta main peut conquérir la force et la science. » De ces seuls roots jetés tout son être a frémi. Ces murs ont-ils couvert les pas d'un ennemi? Est-ce un instinct fatal dont la voix parle en elle ? Un sombre esprit^ chez nous funeste sentinelle, Poussc-t-il rame au mal, jaloux de son bonheur. Ou l'homme nVt-il d'autre ennemi que son cœur?... Mais Psyché, tout entière au désir qui l'obBède, Laisse la voix monter, et l'écoute, et lui cède; El, dans un lieu caché, pour s'en armer plus tard. Pose, hélas ! en tremblant, la lampe et le poignard.
Le chant accoutumé, suivi des odeurs pures, Pénçtre avec le soir sous les voûtes obscures; De l'époux qui descend c'est l'amoureux signal; 11 ramène Psyché vers le lit nuptial.
CHCCOR INVISIBLE.
Voici la nuit portant sur ses ailes paisibles
La rosée et l'amour, tous les deux invisibles.
Mais que sentent bientôt couler avec douceur
La fleur dans son calice et l'homme dans son cœur;
Car leur souffle s'amasse et se métamorphose
En doux soupirs dans l'âme, en perles sur la rose.
Laisse ton cœur chanter sous Tiu visible doigt; Bois les pleurs de la nuit, comme une fleur les boit. Si l'harmonie est douce et le flot pur, qu'importe Quel point du ciel les verse, et quel vent les apporte ? Le cygne, ivre d'amour, frémit sur le flot pur. Sans connaître le fond de sa couche d'azur; L'oiseau qui pour la rose a des chansons divines,
De la fleur adoroe a-t-il vu les racines ?
Âime^ ainsi, sans savoir^ aime au sein de la nuit;
Le jour a des éclats que la volupté fuit.
Sans que les yeux distraits fassent trembler le vase.
Le cœur^ pendant la nuit, recueille mieux Textase*
Vois; quand le dieu du jour, au palais de la mer.
Va chercher le repos, et plonge pour aimer,
Avant de s'approcher de la couche odorante.
Il éteint ses rayons au seuil de son amante.
Les voix ont répandu le chant mélodieux.
Sans guérir de Psyché les désirs curieux; Et Torgueil et le doute, et la soif de science S'agitent à la fois dans sou âme en démence.
Sur les coussins de pourpre, à côté d'elle assis, Éros, par les haisers combattant ses soucis.
Lui tient de doux propos sur sa tristesse étrange. Et Tardeur du plaisir renaît dans. cet échange.
ÉROS
Tu pleures; tu me fuis et reviens tour à tour! Ce cœur bat, ô Psyché ! mars ce n'est pas d'amour. En des bonds inégaux ton sein monte et s'abaisse; 11 semble s'agiter sous un poids qui l'oppresse. Ma lèvre étouffe en vain tes soupirs renaissants; Une crainte, un désir, se disputent tes sens. Que veux-tu? N'as-tu pas une royauté douce?
Tu vois dans les forêts, vers ton trône de mousse. Les vivants saluer ta grâce et t'adorer.
Les perles et les fleurs s'offrent pour te parer; A la teiTC qui t'aime, et qui t'appartient toute, Aux chaimes de mon lit que faut-il que j'ajoute ?
Oh ! vous ne m'aimez pas, et la triste Psyché N'est pour vous qu'un jouet par instant recherché. Pourquoi, me dérobant voire aspect que j'implore. Venir avec la nuit, partir avec l'aurore.
Et ne laisser jamais les rayons d'un heau jour Illuminer pour moi ce lit de noire amour î Le jour va caresser les grillons dans la gerbe. Mille insectes unis sous la mousse et sous l'herbe; Les oiseaux et les fleurs s'aiment en plein soleil; Le soir sur chaque nid pose un flambeau vermeil : Vous seul gardez, malgré mes plaintes échappées. Nos furtives amoui's, dans Tombre enveloppées.
ÉROS
D'un dieu plus fort que moi c'est l'inflexible arrêt. Ne gâtons pas du moins notre bonheur secret; Meure sous les baisers ta folle inquiétude !
A ton front délicat ma lèvre est-elle rude?
Comprends-tu plus d'amour dans la voix d'un époux. Plus de jeunesse ardente et des baisers plus doux? Reste ainsi I Quand les yeux auraient vu mon visage. Mon cœur ne pourrait pas te donner davantage.
Lorsqu'on serrant ta main j'entends ta voix de près. Que je sens de ton cœur les battements secrets. Mon âme oublie encore, ivre et sous ton empire, Cette ardeur de te voir, puisqu'elle te respire. Mais quand seule je marche à travers la clarté Qui sur le moindre oiseau verse tant de beauté;
Quand je rêve à ces nuits^ à nos baisers de flamme^ Sans avoir une image à parer dans mon âme ; Lorsque je vois la terre et le ciel radieux : Alors tout désir cède au désir de mes yeux.
ÉROS
Étouffe cette envie, ô Psyché ! si iu m'aimes; Espère et te résigne', ou crains des maux extrêmes. Mais viens, ouvre tes bras; goûtons, jusqu'au matin. Cette part de bonheur que permet le destin.
Comme un chant de cigale éteint sous une gerbe, A travers le baiser expira leur doux verbe; Et sur le lit de pourpre, aux pieds d'ai*gent sculpté. Dans l'ombre commença l'hymne de volupté, Soupirs, cris étouffés, syllabes inouïes.
Fleurs sonores d'amour, dans l'ombre épanouies. La curieuse ardeur des regards impuissants.
Abandonnant l'esprit a passé dans 'les sens; L'inconnu l'aiguillonne. Avide et provocante. Psyché donne à l'époux des baisers de bacchante. Et cherche avec fureur, trompant le vrai désir. Cet infini caché qu'elle n'a pu saisir.
Ah ! la volupté même a sa pudeur divine.
Quand le corps règne ainsi, c'est que l'âme décline;
Que le souffle idéal est là-haut remonté !
Tu meurs avec l'amour, ô fleur de chasteté !
Adieu la sainte ivresse, où le réel s'oublie.
Au calice des sens on boit jusqu'à la lie.
Et dans l'épafs breuvage où n'est plus l'eau du ciel.
De la première goutte on cherche en vain le miel;
Le cœur n'y goûte plus la tendresse et l'extase.
Et la lèvre en vain s'use aux bords amers du vase.
Or le sommeil qui suit le plaisir prodigué
Versait ses lourds pavots sur l'amant fatigué.
Mais Psyché veille, hélas! Qui peut enchaîner Tàme?
Pour assoupir le doute, où cueillir un dictame ? .
Quel lit sait endormir les désirs de Torgueil
El l'ardeur de savoir?... Pas même le cercueil !
Des bras de son époux, dont l'étreinte amollie
Sous son adroite main doucement se délie.
Psyché glisse, et du lit descend d'un pied furtif.
Elle écoute; son souffle en son sein est captif.
Et, sur l'épais tapis muet contre la dalle,
"Elle sort à pas lents et sans bruit de la salle.
Elle brave l'efiTroi des dédales obscurs,
Et dans l'ombre, guidée en s'appuyant aux murs.
Jusqu'à l'endroit secret où son arme est fermée.
Elle y prend le poignard et la lampe allumée.
Longuement elle hésite aux approches du lit;
Son cœur bat, son regard se trouble; elle pâlit.
Elle va donc le voir! Elle craint, elle espère.
N'ose encor sur Tépoux projeter la lumière.
Elle se penche enfin... Et qui frappe ses yeux?
L'Amour!... le dieu puissant, et beau parmi les dieux!...
A peine elle aperçoit sa face inattendue.
Toute force lui manque; elle tremble, éperdue.
L'œil mortel ne saurait porter tant d'idéal.
Sous le poids fléchissant, vers le lit nuptial.
Ses genoux ont frémi... La lampe vacillante
A vei-sé sur l'époux une goutte brûlante.
Le dieu, de son repos brusquement réveillé,
Profané par les yeux, et par l'huile souillé.
Se dresse avec courroux, voit l'amante coupable,
Et^ cachant sa pitié, de cet arrêt l'accable :
ÉROS
Ah ! ce regard détruit le bonheur de tous deux ! Tu romps entre nos cœurs les invisibles nœuds. Et ta lampe gi'ossière éteint la pure flamme Par qui Tâme d'en haut pénétrait dans ton âme. Mon front te restera caché comme auti*efois.
Et tu perds mes baisers, mes caresses, ma voix. Je ne descendrai plus dans ta nuit solitaire; Tu n'auras plus l'amour, mais toujours le mystère. Le secret de mon nom, dans mon sommeil surpris. Du divin idéal ne t'aura rien appris.
Ce vallon, ce palais d'où t'exile ta faute.
Avec toi condamnés, n'ont plus im dieu pour hôlc. Marche dans la douleur; chez les pâles humains. Tes pieds nus traceront de pénibles chemins; « La faim enchaînera, dans les travaux serviles, La blancheur de tes mains et tes ailes mobiles. Pour t'aider à porter l'exil austère et lourd, Tu crh-as vers l'époux; mais l'époux sera sourd. La nuit entre nous deux épaissira ses ombres, Et tes rêves s'iront heurter à des murs sombres. Sans trouver hors du doute une issue à tes pas; Car ton flambeau d'orgueil brûle et n'éclaire pas.
L'immuable destin a dicté ces menaces
A ce cœur pacifique où résident les grâces.
Mais toujours une larme, aux yeux du triste amant,
A chaque mot cruel, jaillit et le dément;
Et si Psyché tremblante eût pu voir ce visage.
Si de ses sens l'effroi n'eût pas troublé l'usage.
Des tourments à Eouflrir et de l'arrêt porté,
Devant tant de douleur, son âme aurait douté.
Mais trop faiblç à sentir d'une bouche si chère Ces traits inattendus lancés par la colère^ Mourante^ elle s'affaisse^ et tombe au pied du dieu. Et lui! Gomme son cœur saigne à quitter ce lieu! Qu'il voudrait y laisser sa parole meilleure!... Le destin a parlé... L'Amour fuit... mais il pleure! Et, douce entre les plems que sa pitié versa. Sur le sein de l'épouse une larme glissa...
Germe consolateur, graine du dM tombée Dans le sillon récent par cette âme absorbée. Et qui devait porter, en ce champ de douleur. Sous la ronce et l'épine une immortelle fleur. . C'est toi, belle espérance, ô fleur que rien n'arrache! le plus vrai témoin de ce dieu qui se cache.
Souvenir qu'à Psyché l'époux lègue en partant. Moisson lente à mûrir, mais que l'amour attend !