‹ Psychologie d'artChapitre 4 sur 43 · PUVIS DE G H A V A N N E S · texte numérisé non relu

PUVIS DE G H A V A N N E S

au premier abord ne donner que F impression d’idées assez générales, toute Famé humaine peut cependant être exprimée par elle comme par l’écriture : seulement l’écrivain, qui expose un sujet, en précise les détails, et, usant de moyens d’action directs, donne à son propos des consultations : par sa parole il dirige; le peintre, lui, la faisant seulement comprendre à qui s’y attarde, ne pénètre que par le silence. Et de là il semble résulter que l’œuvre écrite est davantage un principe de conduite, l’œuvre peinte surtout un principe d’idées.

Principe d’idées, Fart de Puvis de Chavannes, peintre moderne, inspire la soumission des hommes à la vie et fait apparaître leur union avec la nature dans une atmosphère de liberté, loin des joies artificielles.

Les êtres qu’il a créés se soumettent tous — et ils se caractérisent ainsi — aux événements que la vie plus forte qu’eux amène avec elle, au malheur comme au devoir : laisser-aller naturel aux inéluctables choses, plein de bienfaisante sagesse, car il n’est pas pour l’homme impuissant de plus éclatante douleur que la révolte. Voyez ce malade qu’on porte à l’évêque dans Y Enfance de sainte Geneviève , ou ce vieillard de 1 Hiver fatigue de vieillir : leur souffrance est douce parce qu’ils l'acceptent, entourés d’êtres aimants qui 1 acceptent avec eux, peine sans amertume. La placi-

dité est leur mode de vivre à eux tous pour qui les jouissances et les souffrances sont également paisibles ; mais cette placidité n’est pas une monotonie : état de leurs âmes en présence des jours qui passent, elle est la trame de leurs actions et leurs actions sont diverses, soins de la famille, travaux de la terre, recherches de la sagesse, rêves ou bénédictions : hommes vigoureux et laborieux du Travail ou de Marseille , colonie grecque , artistes d 'Inter artes et naturam notant les fugitives images, chercheurs de la science dans les décorations de Boston, femmes de Doux Pays , lasses du jour et s’en reposant, muse humaine du Bois sacré parlant au milieu d’une nature qui l’inspire et qui l’écoute, Sainte Geneviève vieillie, veillant la nuit sur la ville qu’elle aime; toutes les occupations, toutes les aspirations : seul, nulle part en ces lieux tranquilles ne s’est laissé voir l’amour; l'amour, il est vrai, turbulent, tourmenteur et tyrannique, mais qui eût pu se montrer dans le calme du symbole toujours égal à lui-même à travers quelque évocation sublime de la Psyché. Dans cette nature apaisée, les êtres ne s’agitent pas, mais ils vivent, et de l’acceptation générale de leur destinée se dégage l’universelle mansuétude.

En même temps qu'ils se soumettent à la vie, ces hommes et ces femmes unissent leur existence à celle

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de la nature ; et c'est dans cette harmonie double que se formule le rêve de F artiste, cette idée qui le domine du bonheur de l’homme dans la vie simplifiée ; besoin d’une philosophie, socialiste comme celle de Rousseau, mais plus ordonnée, plus sincère et s’inspirant d’une nature moins végétative et plus idéale. Le peintre fait heureux ainsi les êtres qu’il imagine, épanouis librement dans un air libre qui les contente ; et, comme eux, il nous appelle à la nature, il nous appelle à la terre, faisant éclore au fond de nos âmes un sentiment qui s'y cachait, car voici que nous retrouvons le goût de ces choses d’autrefois. Sans imaginer que les hommes, redevenus primitifs, doivent aussitôt se donner à la vie des champs et à ses idylles géorgiques, nous sentons dès maintenant qu’il se produit, pour insaisissable qu'il soit encore, un mouvement vers la nature, non pas vers les bergeries enrubannées où entraînait la mode au siècle de Rousseau, mais un retour à la terre simple, puissante et bonne. L’amour de la terre nous revient, de la terre délaissée, méprisée, oubliée : on était parti loin d’elle pour l’essai d’autres joies parmi lesquelles on s’est longtemps égaré; et voici que nous comprenons qu’elle est la grande livreuse de secrets, nous retournons vers elle, l’inspiratrice de nos âmes comme elle est la nourrice

de nos corps, et voici que, reprise par amour, la terre redeviendra féconde. — Qui peut dire que ce renouveau n’est pas simplement la forme qui se prépare de la solution sociale, cependant qu’un divin souffle de bonté a passé sur nous, inclinant devant la souffrance les indifférents de l’humanité?

Et, tandis que nous nous laissons attirer par la nature, se commence une réaction contre le monde, monde aux futilités vieillies dont il faut renouveler l’atmosphère, bonne société qui s’est faite mauvaise en ouvrant ses portes à tous les courants d’argent et à toutes les entrées de plaisir, vie mondaine formée d’inutiles agitations et dont percent au jour l’égoïsme sans but et la nullité sans grâce. Nous sommes las du va-et-vient fastidieux de gens qui se remuent et ne vivent point, passants de l’existence qui sans amour se font des passions, et ce qu’il y a de perversité inconsciente dans la portion bruyante de ce monde fatigue et gène notre sens moral qui, dans son instinct du meilleur, en éprouve un pressentiment de rénovation : nous entendons alors l’appel sauveur de la nature, et, selon l’enseignement que le peintre du Bois sacré nous donne, nous nous tournons vers cette harmonie entrevue qui nous pénètre de calme et fait apparaître devant nous uncédénique vision de la félicité humaine.

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