BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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On s'est beaucoup occupé des effets de l'attention, très peu de son mécanisme. Ce dernier point est le seul que je me propose d'étudier dans ce travail. Même dans ces limites, la question est importante, car elle est, comme on le verra plus tard, la contre-partie, le complément nécessaire de la théorie de l'association. Si cet essai contribue si peu que ce soit à bien montrer cette lacune de la psychologie contemporaine et à engager d'autres à la combler, il aura atteint son but.
Sans essayer pour le moment de définir ou de caractériser l'attention, je supposerai que chacun
Ri BOT. — Attention. 1
entend suffisamment ce que ce mot désigne. Une difficulté plus grande, c'est de savoir où l'attention commence et où elle finit ; car elle comporte tous les degrés depuis l'instant fugitif accordé à une mouche qui bourdonne, jusqu'à l'état de complète absorption. Il sera conforme aux règles d'une bonne méthode de n'étudier que les cas bien francs, typiques, c'est-à-dire ceux qui présentent l'un au moins de ces deux caractères : l'intensité, la durée. Quand les deux coïncident, l'attention est à son maximum. La durée seule arrive au même résultat par accumulation : quand, par exemple, à la lumière de plusieurs étincelles électriques, on déchiffre un mot ou une figure. L'intensité toute seule est aussi efficace : ainsi une femme, en un clin dœil, voit la toilette entière d'une rivale. Les formes faibles de l'attention ne peuvent rien nous apprendre : en tout cas, ce n'est pas patelles qu'il faut commencer notre étude. Tant qu'on n'a pas tracé les grandes lignes, il est oiseux de noter des nuances et de s'attarder aux subtilités.
L'objet de ce travail, c'est d'établir et de justifier les propositions suivantes :
Il y a deux formes bien distinctes d'attention : l'une spontanée, naturelle; l'autre volontaire, artificielle.
La première, négligée par la plupart des psychologues, est la forme véritable, primitive, fondamentale, de l'attention. La seconde, seule étudiée par la plupart des psychologues, n'est qu'une imitation, un résultat de l'éducation, du dressage, de l'entraînement. Précaire et vacillante par nature, elle tire toute sa substance de l'attention spontanée, en elle seule elle trouve un point d'appui. Elle n'est qu'un appareil de perfectionnement et un produit de la civilisation.
L'attention, sous ses deux formes, n'est pas une activité indéterminée, une sorte d' « acte pur » de l'esprit, agissant par des moyens mystérieux et insaisissables. Son mécanisme est essentiellement moteur, c'est-à-dire qu'elle agit toujours sur des muscles et par des muscles, principalement sous la forme d'un arrêt ; et l'on pourrait choisir comme épigraphe de cette étude la phrase de Maudsley : « Celui qui est incapable de gouverner ses muscles est incapable d'attention. »
L'attention, sous ses deux formes, est un état exceptionnel, anormal, qui ne peut durer longtemps parce qu'il est en contradiction avec la condition fondamentale de la vie psychique : le changement. L'attention est un état fixe. Si elle se prolonge outre mesure, surtout dans des conditions défavorables, chacun sait par expérience qu'il se produit une obnubilation de l'esprit toujours croissante, finalement une sorte de vide intellectuel, souvent accompagné de vertige. Ces troubles légers, transitoires, dénotent l'antagonisme radical de l'attention et de la vie psychique normale. La marche vers l'unité de conscience, qui est le fond même de l'attention, se montre mieux encore dans les cas franchement morbides que nous étudierons plus tard, sous leur forme chronique qui est l'idée fixe, et sous leur forme aiguë qui est l'extase.
Dès à présent et sans sortir des généralités, nous pouvons, à l'aide de ce caractère bien net — la tendance vers l'unité de conscience, — arriver à définir l'attention. Si nous prenons un homme adulte, sain, d'intelligence moyenne, le
mécanisme ordinaire de sa vie mentale consiste en un va-et-vient perpétuel d'événements intérieurs, en un défilé de sensations, de sentiments, d'idées et d'images qui s'associent ou se repoussent suivant certaines lois. A proprement parler, ce n'est pas, comme on l'a dit souvent, une chaîne, une série, mais plutôt une irradiation en plusieurs sens et dans plusieurs couches, un agrégat mobile qui se fait, se défait et se refait incessamment. Tout le monde sait que ce mécanisme a été très bien étudié de nos jours et que la théorie de l'association forme l'une des pièces les plus solides de la psychologie contemporaine. Non que tout ait été fait; car, à notre avis, on n'a pas assez tenu compte du rôle des états affectifs comme cause cachée d'un grand nombre d'associations. Plus d'une fois il arrive qu'une idée en évoque une autre, non en vertu d'une ressemblance qui leur serait commune en tant que représentations, mais parce qu'il y a un même fait affectif qui les enveloppe 1 et qui les réunit. Il