Roncati dans Buccola, mém. cité, p
qués qui couvrent des pages énormes, dresse des courbes, établit des concordances aux points de bifurcation. Il est, par ailleurs, très intelligent.
Une autre forme d'idée fixe consiste en questions sans fin sur un problème abstrait que les malades eux-mêmes jugent insoluble. Les Allemands l'appellent Grùbelmcht, les Anglais « manie métaphysique ». La forme interrogative qui lui est propre l'a fait désigner sous le nom de Fragetrieb. Un homme, dont Griesinger a rapporté l'observation, ne pouvait entendre le mot « beau » sans se poser, malgré lui, une série inextricable et indéfinie de questions sur les problèmes les plus abstrus de l'esthétique. Le mot « être » le lançait dans une série métaphysique. Ce malade, très cultivé, nous dit dans sa confession : « Je ruine ma santé en pensant sans cesse à des problèmes que la raison ne pourra jamais résoudre et qui, malgré les efforts les plus énergiques de ma volonté, me fatiguent sans trêve. Le cours de ces idées est incessant... Cette réflexion métaphysique est trop continue pour être naturelle...
Chaque fois que ces idées reviennent, je tente de les chasser et je m'exhorte à suivre la voie naturelle de la pensée, à ne pas m'embrouiller le cerveau d'arguments très obscurs, à ne pas m'abandonner à une méditation des choses abstraites et insolubles. Et cependant je ne peux me soustraire à l'impulsion continuelle qui martèle mon esprit, à la tendance immuable et fixe qui me poursuit et ne me laisse pas un instant de calme \ »
Je donnerai, en raison de son caractère purement intellectuel, un dernier exemple d'idée fixe rapporté par Tamburini : « Un jeune étudiant en droit, issu de parents névropathès, était dominé par la pensée continuelle de connaître l'origine, le pourquoi et le comment du cours
forcé des billets de banque Cette pensée
retenait son attention tendue à chaque instant, l'empêchait de s'occuper de toute autre chose, s'interposait entre le monde extérieur et lui, et,
i. Grïesinger, mém. cité. — Pour comprendre la vraie valeur de l'observation, il faut remarquer qu'il s'agit d'un métaphysicien malgré lui.
quelques efforts qu'il fît pour s'en débarrasser, il lui était impossible d'y parvenir. S'estimant incapable, malgré de longues réflexions et de multiples recherches tentées pour résoudre ce problème, de se livrer à tout autre travail mental, il tomba dans un tel état de tristesse et d'apathie qu'il voulut interrompre le cours de ses études... Son sommeil était incomplet et interrompu ; souvent il passait des nuits éveillé, toujours absorbé dans son idée dominante. Il faut noter dans ce cas un phénomène très singulier : par suite de la tension continuelle de son esprit sur le problème des billets de banque et du cours forcé, il finit par avoir toujours devant les yeux l'image des billets eux-mêmes, avec toutes leurs variétés de forme, de grandeur et de couleur. L'idée, avec ses incessantes répétitions et son intensité, en vint à avoir une force de projection qui l'égalait à la réalité. Mais lui, il avait toujours pleine conscience que les images qui étaient devant ses yeux n'étaient qu'un jeu de son imagination. » Une médication appropriée et quelques explications très lucides données par un professeur
améliorèrent sa situation. « Le voile qui couvrait son esprit, après avoir été enlevé pour ce qui concernait les grands billets de banque, persista encore pour les petites valeurs, comme celle de cinquante centimes, dont l'image continuait à lui apparaître. » Puis finalement ions les troubles disparurent.
Quelquefois l'idée fixe consiste dans l'obsession de noms à retrouver — noms d'indifférents ou d'inconnus (onomatomie), — mais le sentiment d'angoisse qui l'accompagne ordinairement doit la faire rapporter de préférence à notre deuxième catégorie.
On dira peut-être : « Ces gens-là et leurs semblables sont des fous. » Assurément ce ne sont pas des esprits sains, mais l'épithète de fous est imméritée. Ils sont débilités, déséquilibrés. La coordination mentale, fragile et instable, cède au moindre choc; mais c'est une perte d'équilibre, non une chute. Les auteurs qui ont recherché les causes déterminantes des idées fixes arrivent tous à la même conclusion : c'est un symptôme de dégénérescence. On pourrait
dire : N'a pas des idées fixes qui veut. Il y a une condition primordiale qui est requise : une constitution névropathique. Elle peut être héréditaire; elle peut être acquise. Les uns sont issus de parents à qui ils doivent le triste legs d'un organisme dégénéré. Ce sont, de beaucoup, les plus nombreux. Les autres ont été épuisés par les circonstances de la vie : fatigue physique ou intellectuelle, émotions, passions vives, excès sexuels ou autres, anémie, maladies débilitantes, etc. *. Finalement, on arrive au même résultat par les deux chemins. Aussi l'idée fixe, même sous la forme la plus simple, celle qui nous occupe, qui paraît toute théorique et renfermée dans le champ des opérations intellectuelles, n'est cependant pas un événement purement intérieur, sans concomitants physiques. Tout au contraire, les symptômes organiques qui l'accompagnent indiquent une neurasthésie : douleurs à la tête, névralgie, sentiment d'oppression, trouble de la motilité, des vaso-moteurs,
1. Pour l'exposé détaillé des causes, voir en particulier Tamburini, mém. cité, p. 27.
des fonctions sexuelles, insomnie, etc. Le phénomène psychique de l'idée fixe n'est que l'effet, entre beaucoup d'autres, d'une seule et même cause. Toutefois, il convient de remarquer que, s'il suffit au médecin de ramener ces manifestations multiples à une source unique, la dégénérescence, il resterait au psychologue une tâche bien plus difficile. 11 lui faudrait, outre la cause générale, trouver les causes particulières de chaque cas. Pourquoi telle forme a-t-elle prévalu chez tel individu? Pourquoi la préoccupation exclusive du calcul chez l'un, des noms chez un autre, des billets de banque chez un autre? Quelles sont les causes secondaires qui ont imposé une direction? Chaque cas devrait être étudié séparément. En supposant que cette recherche puisse aboutir, le mieux serait de commencer par les cas les plus graves, ceux que nous avons éliminés. En réalité, ils sont plus simples, et quelques-uns se rattachant à un appareil organique déterminé (par exemple, l'idée fixe chez certains érotomanes), on y trouverait un point de départ et un fil pour se guider. Mais
appliquer d'emblée l'analyse psychologique aux formes intellectuelles de l'idée fixe, c'est se condamner à un insuccès. Au reste, nous n'avons pas à tenter ici ce travail. Notre seul but, c'est d'examiner de plus près le mécanisme de l'idée fixe, pour voir par où il se rapproche de celui de l'attention et par où il en diffère.
A cette question, nous pouvons répondre tout de suite : Il n'y a entre les deux aucune différence de nature ; il n'existe qu'une différence de degré ; l'idée fixe a plus d'intensité et surtout plus de durée. Prenons un état quelconque d'attention spontanée; supposons que, par des procédés artificiels, on puisse le renforcer et surtout le rendre permanent, la métamorphose en idée fixe sera consommée; tout cet ensemble de conceptions déraisonnables qui lui font cortège et qui ont un faux air de folie, s'y ajoutera nécessairement, par le seul effet du mécanisme logique de l'esprit. Le terme « idée fixe » désigne la partie principale de l'état psychologique complet, mais seulement une partie : le centre d'où
RlBOF. — Attention. 8
tout part et où tout revient. La permanence! d'une seule image, d'une seule idée, rien de plus,! serait en contradiction avec les conditions d'exis-j tence de la conscience qui exige le changement,! Le monoïdéisme absolu, s'il y en a, se rencontre! tout au plus clans les formes les plus hautes dej l'extase, comme nous le dirons plus loin. Le! mécanisme de l'idée fixe consiste en associations! d'états de conscience dans une direction unique! — associations parfois lâches et peu cohérentes» plus souvent d'un lien logique très serré qui! s'exprime par des interrogations incessantes.
Quelques auteurs, particulièrement' Westphal,! en notant les différences entre l'idée fixe et les! désordres mentaux qualifiés de folie, font cette! remarque importante : « L'idée fixe est une altéJ ration formelle du processus de l'idéation, non! de son contenu »; en d'autres termes, il y a alté-ï ration, non dans la nature, la qualité de l'idée» qui est normale, mais dans sa quantité, son inten-» sité, son degré. Réfléchir sur l'origine des choses! ou l'utilité des billets de banque est un acte par^i! faitement raisonnable, et cet état mental nes4
nullement comparable à celui du mendiant qui se croit millionnaire ou d'un homme qui se croit femme. Le trouble « formel » consiste dans cette nécessité impitoyable qui contraint l'association à suivre toujours une seule voie. Gomme il y a des intermittences, des changements momentanés de direction, ces malades, qui ont une intelligence vive et une culture peu commune, ont pleine conscience de l'absurdité de leur état : l'idée fixe leur apparaît comme un corps étranger, logé en eux, qu'ils ne peuvent expulser; mais elle ne parvient pas à les envahir tout entiers, elle reste une « idée délirante avortée ».
Cette nature formelle de l'idée fixe montre bien son étroite parenté avec l'attention. Celle-ci, nous l'avons dit plusieurs fois, n'est qu'une attitude mentale. Les perceptions, images, idées, émotions, sont sa matière; elle ne les crée pas, elle ne fait que les isoler, les renforcer, les mettre en lumière; elle n'en est qu'un mode. La langue courante elle-même établit une distinction entre la forme ordinaire et la forme attentive des états de l'esprit.
Je suis donc tout disposé à soutenir, avec Buc-1 cola, « que l'idée fixe est l'attention à son plus { haut degré, le terme extrême de sa faculté d'in- 1 hibition ». Il n'y a aucune limite, même flottante, entre les deux; et, pour nous résumer, si on les compare l'une à l'autre, voici ce que l'on constate :
1° Dans les deux cas, prédominance et inten-i sité d'un état de conscience, mais bien supé^ rieures dans le cas de ridée fixe. Celle-ci, par suite de conditions organiques, est permanente; elle dure; elle dispose d'un facteur psychique d'une grande importance : le temps.
2° Dans les deux cas, le mécanisme de l'association est limité. Cet état d'exception dure peu dans l'attention; la conscience revient spontanément à son état normal, qui est la lutte pour l'existence entre des états hétérogènes. L'idée fixe empêche toute diffusion.
3° L'idée fixe suppose — c'est un des effets; ordinaires de la dégénérescence — un affaiblissement notable de la volonté, c'est-à-dire du pouvoir de réagir. Il n'y a pas d'état antagoniste ;
qui puisse la réduire. L'effort est impossible ou infructueux. De là cet état d'angoisse du malade, conscient de son impuissance.
Physiologiquement, on peut avec vraisemblance se représenter la condition de l'idée fixe de la manière suivante : A l'état normal, le cerveau travaille tout entier : c'est une activité disséminée. Il se produit des décharges d'un groupe cellulaire à un autre, ce qui est l'équivalent objectif des perpétuels changements de la conscience. A l'état morbide, quelques éléments nerveux sont seuls actifs, ou du moins leur état de tension ne passe pas à d'autres groupes. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que les éléments nerveux occupent un point ou une région limitée du cerveau; ils peuvent être épars, pourvu qu'ils soient étroitement reliés et associés pour le travail commun. Quelle que soit leur position dans l'organe cérébral, ils sont en fait isolés : toute l'énergie disponible s'est accumulée en eux et ils ne la communiquent pas à d'autres groupes : d'où leur monopole et leur activité exagérée. 11 y a un défaut d'équilibre physiologique, dû probable-
ment à l'état de nutrition des centres cérébraux.
Esquirol appelait l'idée fixe une catalepsie de l'intelligence. On pourrait aussi la comparer à un phénomène d'ordre moteur, la contracture. Celleci est une constriction prolongée des muscles; elle dépend d'un excès d'irritabilité des centres nerveux : la volonté est impuissante à la détruire. L'idée fixe a une cause analogue; elle consiste en une tension excessive, et la volonté n'a pas de prise sur elle.
On pourrait appeler l'idée fixe la forme chronique de l'hypertrophie de l'attention : l'extase en est la forme aiguë. Nous n'avons pas à étudier en entier cet état extraordinaire de l'esprit. Nous l'avons pris ailleurs1, par son côté négatif, l'anéantissement de la volonté; nous le prendrons aujourd'hui par son côté positif, l'exaltation de l'intelligence.