Lict. scient, phil., 2' édit., art. Attention
cription de convention et de fantaisie, si l’auteur la tire de sa propre expérience, je ne puis que l’admirer. Mais, en vérité, il faut être dénué de tout esprit d’observation ou aveuglé par les préjugés, pour ne pas voir que l’attention volontaire, sous sa forme stable, est un état difficile à conserver et que beaucoup n’y parviennent pas.
Toutefois, si, comme nous nous sommes efforcé de le démontrer, la forme supérieure de l’attention est l’œuvre de l’éducation que nous avons reçue de nos parents, de nos maîtres, de notre milieu et de celle que nous nous sommes donnée plus tard à nous-mêmes, en imitant celle que nous avons d’abord subie, cette explication ne fait que reculer la difficulté; car nos éducateurs n’ont fait qu’agir sur nous, comme on avait agi sur eux, et ainsi de suite en remontant le cours des générations : ceci n’explique donc pas la genèse primordiale de l’attention volontaire.
Gomment donc est-elle née? Elle est née de la nécessité, sous la pression du besoin et avec le progrès de l’intelligence. Elle est un appareil de perfectionnement et un produit de la
L ATTENTION VOLONTAIRE
civilisation. Le même progrès qui, dans l’ordre moral, a fait passer l’individu du règne des instincts à celui de 1 intérêt ou du devoir; dans l’ordre social, de la sauvagerie primitive à l’état d’organisation; dans l’ordre politique, de l’individualisme presque absolu à la constitution d’un gouvernement; — le même progrès, dans l’ordre intellectuel, a fait passer du règne de l’attention spontanée au règne de l’attention volontaire. Celle-ci est à la fois effet et cause de la civilisation.
Nous avons fait remarquer, dans le précédent chapitre, qu’à l’état de nature, pour l’animal et pour l’homme, la possibilité d’attention spontanée est un facteur de premier ordre dans la lutte pour la vie. Dès que, par des causes quelconques qui se sont produites en réalité, puisque l’homme est sorti de la sauvagerie (disette de gibier, densité de la population, sol ingrat, peuplades voisines mieux aguerries, etc.), il a fallu ou périr ou s’adapter à des conditions de vie plus complexes, — c’est-à-dire travailler, — l’attention volontaire est devenue, elle aussi, un facteur de
premier ordre dans cette nouvelle forme de la lutte pour la vie. Dès que l’homme a été capable de s’appliquer aune besogne sans attrait immédiat, mais acceptée comme moyen de vie, l’attention volontaire a fait son apparition dans le monde. Elle est donc née sous la pression de la nécessité et de l’éducation que donnent les choses.
Il est facile d’établir qu’avant la civilisation, l’attention volontaire n’existait pas ou n’apparaissait que par éclairs, pour ne pas durer. La paresse des sauvages est connue : voyageurs, ethnologistes, tous sont unanimes sur ce point; il y en a tant de preuves et d’exemples qu'il est inutile d'en citer. Le sauvage est passionné pour la chasse, la guerre, le jeu; pour l’imprévu, l’inconnu, le hasard sous toutes ses formes; mais le travail soutenu, il l’ignore ou le méprise. L’amour du travail est un sentiment de formation secondaire qui va de pair avec la civilisation. Or, qu’on le remarque, le travail est la forme concrète-, la plus saisissable, de l’attention. Même aux peuplades demi-civilisées le travail continu répugne. Darwin demandait à des Gauchos adonnés à la boisson,
l’attention volontaire
au jeu ou au vol, pourquoi ils ne travaillaient pas. L’un d’eux répondit : « Les jours sont trop longs *. » « La vie de l'homme primitif, dit Herbert Spencer 1 2, est consacrée presque entière à la poursuite des bêtes, des oiseaux, des poissons, qui lui procure une excitation agréable; mais, bien que la chasse procure du plaisir à l’homme civilisé, il n’est ni si persistant ni si général... Au contraire, le pouvoir d’appliquer d’une manière continue son attention, qui est très faible chez l’homme primitif, est devenue chez nous très considérable. Il est vrai que le plus grand nombre est forcé de travailler par la nécessité; mais il y a çà et là dans la société des hommes pour lesquels une occupation active est un besoin, qui sont inquiets quand ils n’ont rien à faire, malheureux si par hasard ils doivent renoncer au travail; des hommes pour lesquels tel sujet d’investigation est si plein d’attrait qu’ils s’y adonnent des jours et des années, presque sans prendre le repos nécessaire à leur santé. »