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CHAPITRE III

LES ÉTATS MORBIDES DE l’aTTEXTIOX

Pour achever l’étude de l’attention, il nous reste à examiner les cas morbides. Je ne me propose pas d’esquisser une pathologie de l’attention : le titre serait trop ambitieux et l’entreprise prématurée; mais il y a des faits négligés par la psychologie, quoiqu’ils soient vulgaires, qu’il est bon de passer en revue. Leur importance pour faire mieux comprendre le mécanisme de l’attention normale n’échappera pas au lectenr.

Le langage courant oppose à l’attention l’état de « distraction » ; mais ce mot, dans notre langue et dans plusieurs autres, a un sens équivoque; il désigne des états de l’esprit en apparence assez semblables, au fond tout à fait com

raires. On appelle « distraits » les gens dont l’intelligence est incapable de se fixer d’une manière quelque peu stable, qui passent incessamment d’une idée à une autre, au gré des changements les plus fugitifs de leur humeur ou des événements les plus insignifiants dans leur milieu. C’est un état perpétuel de mobilité et d’éparpillement qui est l'antipode de l’attention;’ il se rencontre fréquemment chez les enfants et chez les femmes. Mais on applique aussi le mot « distraction » à des cas tout différents. Les gens absorbés par une idée et « distraits » de ce qui les entoure offrent peu de prise aux événements extérieurs, qui glissent sur eux sans les pénétrer. Ils paraissent incapables d’attention, parce qu’ils sont très attentifs. Plusieurs savants sont célèbres par leurs « distractions », et il y en a des exemples si connus de tout le monde qu’il est inutile de les rapporter. Tandis que les distraitsdissipés se caractérisent par le passage incessant d’une idée à une autre, les distrails-absorbés se caractérisent par l’impossibilité ou la grande difficulté du transfert. Ils sont rivés à leur idée, pri-

sonniers sans désir d’évasion. En fait, lei’r état est une forme mitigée de ce cas morbide que nous étudierons plus loin sous le nom d’idée fixe.

Ces manifestations de la vie ordinaire, ces diverses formes de « distraction » sont en définitive des cas frustes qui instruisent peu, et il y aura plus de profit pour nous à insister sur les formes franchement pathologiques. Sans prétendre à rien qui ressemble à une classification systématique, nous essayerons de les grouper suivant un ordre rationnel. Pour y parvenir, c’est le fait môme de l’attention normale qui doit nous servir de point de départ, et il nous reste à en noter les variations de nature et les déviations. Certains auteurs ont étudié les troubles de l'attention, en les rapportant aux différents types de maladies mentales généralement admis : hypocondrie, mélancolie, manie, démence, etc. Ce procédé, outre qu’il entraîne de perpétuelles redites, a le défaut plus grave de ne pas mettre le fait de l’attention en pleine lumière. Elle est étudiée non pour elle-même, mais à titre de symptôme. Pour nous, au contraire, elle doit être au premier plan;

le reste est accessoire. 11 est nécessaire que les formes morbides soient rattachées an tronc commun — l’état normal, — qu’on en saisisse toujom s clairement les rapports : c’est à cette condition seule que la pathologie peut nous instruire.

Si, comme nous l’avons fait précédemment, on définit l’attention : la prédominance temporaire d’un état intellectuel, ' ou d’un groupe d’états, avec adaptation naturelle ou artificielle de l’individu ; — si tel est le type normal, on peut noter les déviations suivantes :

1° Prédominance absolue d’un état, ou d’un groupe d’états, qui devient stable, fixe, qui ne peut être délogé de la conscience. Ce n’est plus un simple antagoniste de l’association spontanée, bornant son rôle à la gouverner; c’est un pouvoir destructeur, tyrannique, qui s’asservit tout, qui ne permet à la prolifération des idées de se faire que dans un seul sens, qui emprisonne le courant de la conscience dans un lit étroit, sans qu’elle en puisse sortir, qui stérilise plus ou moins tout ce qui est étranger à sa domination.

L’hypocondrie, mieux encore les idées fixes et

l’extase, sont des cas de ce genre. Ils forment un premier groupe morbide que j’appellerai Y hypertrophie de i' attention!'

2° Dans le second groupe, je comprendrai les cas où l’attention ne peut se maintenir ni souvent même se constituer. Cette défaillance se produit dans deux circonstances principales. Tantôt le cours des idées est si rapide, si exubérant, que l’esprit est livré à un automatisme sans frein. Dans ce flux désordonné, aucun état ne dure ni no prédomine; il ne se forme aucun centre d’attraction, même temporaire. Ici le mécanisme de l’association prend sa revanche; il agit seul, de toute sa puissance, sans contrepoids. Telles sont certaines formes de délire et surtout la manie aiguë. Tantôt, le mécanisme de l’association ne dépassant pas l’intensité moyenne, il y a absence ou diminution du pouvoir d’arrêt. Cet état se traduit subjectivement par l’impossibilité ou l’extrême difficulté de l’effort. Rien ne converge ni spontanément, ni par artifice; tout reste flottant, indécis et dispersé. On en trouve de nombreux exemples chez les hystériques, les gens atteints dé faiblesse

irritable, les convalescents, les sujets apathiques et insensibles, clans l’ivresse, dans l’état de fatigue extrême du corps ou de l’esprit, etc. Cette impuissance coïncide, en somme, avec toutes les formes d’épuisement. Nous désignerons ce groupe, par opposition à l’autre, sous le nom d 'atrophie de l'attention.

Remarquons en passant que le premier groupe d’états morbides relève plutôt de l’attention spontanée et le second de l’attention volontaire. L’un dénote une force exagérée, l’autre une faiblesse exagérée du pouvoir de concentration. L’un est une évolution et va vers le plus, l’autre est une dissolution et va vers le moins. Dès à présent, la pathologie vérifie ce qui a été dit précédemment. L’attention volontaire, comme toutes les œuvres artificielles, est précaire, vacillante. La maladie ne la transforme pas, mais la fait tomber en ruine. L’attention spontanée, comme toutes les forces naturelles, peut s’amplifier jusqu’à l’extravagance, mais elle ne peut que se transformer; au fond, elle 11e change pas de nature : c’est comme un vent léger d’abord qui devient tempête.

PSYCHOLOGIE bE L’ATTENTION

3° Le troisième groupe comprend non des formes morbides de l’attention, mais une infirmité congénitale. Tels sont les cas où l’attention spontanée et à plus forte raison l’attention volontaire ne se constituent pas, ou bien n’apparaissent que par éclairs. Gela se rencontre à divers degrés fiiez les idiots, les imbéciles, les faibles d’esprit, les déments.

Après cette classification rapide, passons aux détails.

Il est bon d’abord de remarquer qu’il y a une transition presque insensible de l’état normal aux formes les plus extravagantes de l’idée fixe. Il est arrivé à tout le monde d’être poursuivi par un air musical ou une phrase insignifiante qui revient obstinément, sans raison valable. C’est la forme la plus légère de l’idée fixe. L’état de préoccupation nous conduit à un degré plus haut : le souci d’une personne malade, d’un examen à préparer, d’un grand voyage à entreprendre, et mille

autres faits de ce genre, sans constituer pour la conscience un état d’obsession véritable, agissent par répétition. Malgré son intermittence, l’idée reste vivace, jaillissant brusquement du fond de l’inconscient; elle a plus de stabilité qu’aucune autre; ses éclipses momentanées ne l’empêchent pas de jouer le rôle principal. A vrai dire, chez tout homme sain, il y a presque toujours une idée dominante qui règle sa conduite : le plaisir, l’argent, l’ambition, le salut de son âme. Cette idée fixe qui dure toute la vie, sauf le cas où il y a substitution de l’une à l’autre, se résout finalement en une passion fixe : ce qui prouve une fois de plus que l’attention et tous ses modes dépendent d’états affectifs. La métamorphose de l’attention en idée fixe apparaît bien mieux encore chez les grands hommes. « Qu’est-ce qu’une grande vie? disait Alfred de Vigny. — Une pensée de la jeunesse réalisée dans l’âge mûr. » Pour beaucoup d’hommes célèbres, cette « pensée » a été tellement absorbante et tyrannique, qu’on peut à peine lui refuser le caractère morbide.

Celte transformation de l’attention spontanée en idée fixe, décidément pathologique, est bien nette chez les hypocondriaques. On peut en suivre l’évolution, en noter tous les degrés; car celte maladie en comporte un grand nombre depuis la préoccupation la plus légère jusqu’à la plus complète obsession. Quoiqu’elle ne puisse germer et grandir que sur un terrain propice, qu’elle suppose par conséquent certaines conditions physiques et mentales, elle ne dépasse pas à l’origine le niveau moyen de l’attention spontanée; ce n’est que peu à peu que le grossissement se fait. Il importe peu d’ailleurs que les souffrances soient réelles ou imaginaires : au point do vue psychologique, subjectif, c’est tout un. On sait que le seul fait de fixer son attention sur une partie du corps, le cœur, l’estomac, la vessie, les intestins, amène à la conscience des sensations insolites : ce qui est un cas de cette loi générale que tout état de conscience vif tend à s’actualiser. Certains hommes ont à cet égard un don particulier. Sir J. Brodie affirme qu’il pouvait ressentir une douleur dans une région quelconque

de son corps, en fixant fortement sur elle son attention. Or, fixer son attention signifie simplement laisser un certain état durer et prédominer. Cette prédominance, d’abord inoffensive, s’accroît par les effets mêmes qu’elle produit. Un centre d’attraction s’est établi, qui peu à peu acquiert le monopole de la conscience. Alors c’est une préoccupation perpétuelle, une observation de tous les instants sur l’état de chaque organe et les produits de chaque fonction : bref, cet état d’hypocondrie complète dont le tableau a été tracé tant de fois.

Mais il y a des idées fixes, plus extraordinaires, plus rares, qui, par leur nature purement intellectuelle, sont comme la caricature de la réflexion. Ce sont les idées fixes proprement dites. Plusieurs auteurs contemporains les ont étudiées avec grand soin1. Malheureusement les mémoires

1 . Westphal, Ueber Zwangsvorstellungen ( Archiv fur Psychiatrie, 1878); Berger, Grübelsucht und Zwangsvorstellungen [ ibid ., t. VIII); Krafft-Ebing, Lehrbuch der Psychiatrie et Ueber Geistesslôrungen durch Zwangsvorstellungen ( Zeitschrift fur Psychiatrie, t. XXXV) ; Griesinger, Ueber ein wenig bekannten psychopathische Zustand ( Archiv fur Psych., 1. 1) ; Meschede, Ueber krankhafte Fragesucht ( Zeit . fur Psych., t. XXVII) ; Bue-

et les recueils d’observations sur ce sujet ne sont guère sortis du domaine de la psychiatrie, et la psychologie jusqu’ici n’en a pas tiré profit, du moins en ce qui concerne l’attention.

On est à peu près d’accord pour classer les idées fixes en trois grandes catégories :

1° Les idées fixes simples, d’une nature purement intellectuelle, qui restent le plus souvent renfermées dans la conscience ou qui ne se traduisent au dehors que par des actes insignifiants;

2° Les idées fixes accompagnées d’émotions, telles que la terreur et l’angoisse (agoraphobie, folie du doute, etc.) ;

3° Les idées fixes à forme impulsive, connues sous le nom de tendances irrésistibles, qui se traduisent par des actes violents ou criminels (vol, homicide, suicide).

Quoiqu’il n’y ait pas de démarcation tranchée •entre les trois classes, on peut dire que la pre-

cola, Le idee fisse e le loro condizione fisiopatologiche ( 1 SSO) ; Tamburini, Sulla pazzii del dubbio e sulle idee fisse ed impulsive (1883) ; Luys, Des obsessions pathologiques (Encéphale, 1883); Charcot et Magnan, De l' onomatomanie (dans Archives de neurologie, 1883).

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mière a pour caractère spécifique un trouble de l’intelligence, que la seconde est plutôt de l’ordre affectif, que la troisième dépend d’un affaiblissement de la volonté. Ces deux dernières seront rigoureusement exclues de notre étude, parce qu’elles relèvent de la pathologie des sentiments et de la volonté. Il est bien préférable de nous en tenir strictement aux cas purs de tout alliage, à ceux qui sont rigoureusement comparables à l’état de monoïdéisme relatif qu’on appelle l’attention.

Même en se restreignant à ce groupe, les exemples d’idées fixes ne manquent pas. On leur a donné divers noms suivant leur caractère prédominant. Chez les uns l’idée fixe prend une forme mathématique (arithmomanie). Pourquoi les hommes ont-ils telle taille? Pourquoi les maisons, telle dimension? Pourquoi les arbres, telle hauteur? et ainsi de suite à propos de chaque objet. Plus souvent c’est un besoin sans fin de calculer, additionner, multiplier : « Une femme, ayant des symptômes nombreux d’hystérie, ne pouvait jeter les yeux sur une rue sans se mettre aussitôt, et contre sa volonté, à calculer le nombre de pavés

de cette rue, puis de toutes les rues de la ville, puis de toutes les villes d’Italie, puis des rivières et des fleuves. Si elle voyait un sac de blé, aussitôt commençait dans son cerveau un travail de numération sur le nombre des grains contenus dans la ville, dans la région, dans le pays tout

entier Elle confessait que non seulement

elle se sentait entraînée par une force irrésistible à faire des calculs aussi étranges, mais que ces idées fixes étaient si bien organisées que si, pendant ce pénible travail, elle était interrompue par l’impossibilité d’aller plus loin ou par quelque autre cause, elle éprouvait un sentiment d’angoisse avec des souffrances physiques inénarrables *. » On me signale un jeune homme qui passe la meilleure partie de son temps à calculer l’heure de départ et d’arrivée, pour chaque station, des trains de chemin de fer sur toute la surface du globe. Il gratifie même de voies ferrées les pays qir n’en ont pas, et règle à son gré ce service imaginaire. Il rédige des indicateurs très compli-

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