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CHAPITRE II

L ATTENTION VOLONTAIRE

L’attention volontaire ou artificielle est un produit de l’art, de l’éducation, de l’entraînement, du dressage. Elle est greffée sur l’attention spontanée, ou naturelle, et trouve en elle ses conditions d’existence, comme la greffe la tient du tronc où elle a été implantée. Dans l’attention spontanée, l’objet agit par son pouvoir intrinsèque; dans l’attention volontaire, le sujet agit par des pouvoirs extrinsèques, c’est-à-dire surajoutés. Ici le but n’est plus donné par le hasard ou les circonstances; il est voulu, choisi, accepté ou du moins subi; il s’agit de s’y adapter, de trouver les moyens propres à maintenir l’attention : aussi cet état est-il toujours accompagné

d’un sentiment quelconque d’effort. Le maximum d’attention spontanée et le maximum d’attention volontaire sont parfaitement antithétiques, l’une allant dans le sens de la plus forte attraction, l’autre dans le sens de la plus forte résistance. Ce sont les deux pôles entre lesquels il y a tous les degrés possibles, avec un point où, au moins en théorie, les deux formes se rejoignent.

Quoique l’attention volontaire soit à peu près la seule que les psychologues aient étudiée et que pour la plupart d’entre eux elle soit toute l’attention, son mécanisme n’en est pas mieux connu. Pour essayer de l’entrevoir, nous nous proposons de rechercher d’abord comment se forme l’attention volontaire, d’en retracer la genèse; ensuite nous étudierons le sentiment d’effort qui l’accompagne et enfin les phénomènes d’arrêt ou d’inhibition qui, selon nous, jouent un rôle capital dans le mécanisme de l’attention.

l’attention volontaire

Le procédé par lequel l’attention volontaire se constitue est réductible à cette unique formule : Rendre attrayant par artifice ce qui ne l’est pas par nature, donner un intérêt artificiel aux choses qui n’ont pas un intérêt naturel. J’emploie le mot « intérêt » au sens vulgaire, comme équivalent à cette périphrase : ce qui tient l’esprit en éveil. Mais l’esprit n’est tenu en éveil que par une action agréable, désagréable ou mixte des objets sur lui, c’est-à-dire par des états affectifs. Seulement ici les sentiments qui soutiennent l’attention sont acquis, surajoutés, non spontanés comme dans ses manifestations primitives. Tout se réduit donc à trouver des mobiles efficaces; s’ils font défaut, l’attention volontaire ne se constitue pas*

Tel est le procédé pris en général; dans la pratique, il se diversifie à l’infini.

Pour bien comprendre la genèse de l’attention volontaire, le mieux est d’étudier les enfants et les

animaux supérieurs. Les exemples les plus simples seront les meilleurs.

Durant la première période de sa vie, l’enfant n’est capable que d’attention spontanée. Il ne fixe sa vue que sur des objets brillants, sur la figure de sa mère ou de sa nourrice. Vers la Tin du troisième mois, il explore le champ de vision, en arrêtant graduellement ses yeux sur des objets de moins en moins intéressants (Preyen. Il en est de même pour les autres sens; le passage se fait peu à peu de ce qui le touche le plus à ce qui le touche le moins. La fixation du regard, qui plus tard devient attention intense, se traduit extérieurement par la contraction plus accentuée de plusieurs muscles. L’attention est accompagnée d’un certain état affectif que Preyer appelle Y « émotion d’étonnement ». A son plus haut degré, cet état produit l’immobilité temporaire des muscles. Suivant le Dr Sikorski, « l’étonnement ou plutôt l’émotion qui accompagne le processus psychique de l’attention est surtout caractérisée par la suspension momentanée de la respiration, phénomène qui saute aux yeux lorsqu’on est habitué à

l’attention volontaire

la respiration accélérée des enfants 1 ». 11 est presque impossible de dire à quelle époque a lieu la première apparition de la volonté. Preyer croit l’avoir notée vers le cinquième mois, mais sous sa forme impulsive; comme pouvoir d’arrêt, elle se manifeste bien plus tard.

Tant que la vie psychique en reste ainsi à la période d’essai, l’attention, c’est-à-dire le transfert de l’esprit d’un objet à un autre, n’est déterminée que par leur puissance d’attraction. La naissance de l’attention volontaire, qui est la possibilité de retenir l’esprit sur des objets non attrayants, ne peut se produire que par force, sous l’influence de l’éducation, qu’elle vienne des hommes ou des choses. Celle qui vient des hommes est la plus facile à montrer, mais n’est pas la seule.

Un enfant refuse d’apprendre à lire; il est incapable de tenir son esprit fixé sur des lettres sans attrait pour lui; mais il contemple avec avidité les images contenues dans un livre. « Que représen-

1. Sikorski, le Développement psychique de l'enfant ( Revue phil., avril 1885).

tent ces images? » Le père répond : « Quand tu sauras lire, le livre te l’apprendra. » Après plusieurs colloques de ce genre, l’enfant se résigne, se met d’abord mollement à la tâche, puis s’habitue et finalement montre une ardeur qui a besoin d’être modérée. Voilà un cas de genèse de l’attention volontaire. Il a fallu greffer sur un désir naturel et direct un désir artificiel et indirect. La lecture est une opération qui n’a pas d’attrait immédiat, mais elle a un attrait comme moyen, un attrait d’emprunt; cela suffit : l’enfant est pris dans un rouage, le premier pas est fait. J’emprunte un autre exemple à M. B. Perez l. « Un enfant de six ans, fort distrait d’habitude, se mit un jour de lui-même au piano pour répéter un air qui charmait sa mère : ses exercices durèrent plus d’une heure. Le même enfant, à l’âge de sept ans, voyant son frère occupé à des devoirs de vacances, alla s’asseoir dans le cabinet du père. « Que faitesvous donc? lui dit sa bonne, qui fut étonnée de

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