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LES CONSEQUEIJCES SOCIALES DES ANCIENNES LOIS MILITAIRES

La loi qui multipliait, il y a quelques années, le nombre des exemptés, a multiplié du même coup le nombre des diplômés. Elle a détourné des fonctions utiles Télite de la jeunesse française pour la lancer dans des carrières ultra- encombrées et créer un nombre chaque jour plus grand de mécontents et de déclassés. Les documents statistiques fournis à ce propos devant la Commission d'enquête, et dont je vais reproduire quelques-uns, sont catégoriques.

La loi militaire de 1889 a supprimé le volontariat et a établi d'autres cas de dispense dont les conséquences sociale et économi(|ues sont infiniment plus profondes.

... En France, sous une apparence trompeuse d'encouragement aux études spéciales, la loi militaire a nui profondément au commerce et a l'industrie. Elle'a faussé nombre de vocations, elle a jeté dans certaines carrières, dites libérales, une foule de

PSYCHOLOGIE DE l'ÉDUCATION

jeunes gens qui se seraient tournés naturellement vers les professions productives.

... Pour la médecine, il y avait 590 docteurs en 1875, 591 en 1891, avant que la loi ait pu produire ses effets, et 1.202 en 1897*.

... A l'École des langues orientales, le nombre des élèves a décuplé en 14 ans, passant de 38 à 372. Je vous demande si ces jeunes gens, qui vont prendre là quelques notions de persan, de grec moderne, d'arménien, d'arabe ou de javanais, le font parce qu'ils seront consuls, drogmans, professeurs, traducteurs, ou parce qu'ils se fixeront dans le pays dont ils auront commencé d'apprendre la langue; non, c'est parce qu'ils cherchent la dispense de deux ans de service militaire.

... A l'École des Beaux-Arts, vous voyez le même phénomène d'afflux artificiel se produire : de 586 canditats à l'entrée, en 1890-1891, nous passons à 830 en 1896-1897; et, à la sortie, il y avait 20 dispensés en 1890, et, en 1897, il y en avait 78.

... A l'Institut agronomique, la situation est presque aussi extraordinaire qu'à l'École des langues orientales. L'Institut agronomique forme des ingénieurs agronomes, et je ne crois pas que notre agriculture ait besoin d'un nombre infini d'ingénieurs, elle a surtout besoin de gens qui apprennent l'agriculture par la pratique, il y avait 32 candidats à l'Institut agronomique à l'entrée en 1876; et en 1893, peu de temps après le vote de la loi militaire, il y en avait 348; et en 1896, il y en a encore

... A l'École Centrale, phénomène analogue : en 1889, avant l'application de la loi militaire, il y avait 376 candidats, et en 1896 ce chiffre monte à 721. ^t je vous demande si notre industrie a, d' 1 :Tès les chiffres que vous savez, profité en quoi que ce soit de cet afflux vers les écoles spéciales 2.

Le même auteur donne des chiffres analogues pour les écoles dites commère--, les, é^olfs de théorie pure et dent .e d'plôme confère également la dispense. Le,

1. L'augmentation est analogue pour les docteurs en droit. Il y en avait 117 par ^ an en 1889 et 446 en 1899, d'après le rapport de M. Raiberti.

« La dispense, telle que la loi de 1889 Ta comprise, écrit cet auteur, abaisse donc la valeur des examens ou le niveau d'entrée dans les grandes écoles. Elle encombre les carrières libérales et elle écarte des affaires, du commerce et de l'industrie, un grand nombre de jeunes gens qui y auraient réussi et qui échoueront ailleurs. Elle frappe donc le pays dans les forces vives de sa production. »

2. Enquête, t. II, p. 89. Max Leclerc, chargé de missions scientifiques par I0 Gouvernement.

ÉDUCATION PAR l'aRMÉE

modeste et ignoré « Institut commercial de Paris », qui comptait dix candidats par an avant la loi, en a compté une centaine ensuite.

On voit à quel point le service militaire est redouté en France des classes lettrées. Ceux qui le fuient nese doutent pas combien ils gagneraient à le subir.. Certes, comme Ta dit justement un ministre de Tlnstruction publique dans un discours, le but de l'enseignement classique devrait être de former une élite^ car c'est cette élite qui fait la grandeur du pays, mais elle n'est apte à remplir son rôle que si son caractère est à la hauteur de son instruction. Pour pouvoir commander un jour, il faut d'abord qu'elle apprenne à obéir.

Elle doit avant tout acquérir l'esprit de solidarité et de discipline dont manquent si complètement les peuples latins. A l'armée, on apprend à se supporter, puis à s'aider et enfin à s'aimer. On apprend la discipline quand on en subit la nécessité. On apprend à se dominer et on acquiert le sentiment du devoir quand le milieu l'impose. Pour se discipliner soi-même, si on ne l'est pas héréditairement, il faut d'abord avoir été discipliné par d'autres. A la discipline externe la discipline interne succède bientôt par association inconsciente de réflexes. L'homme qui ne sait pas subir la première pour acquérir la seconde restera, dans le cours de sa vie, une insignifiante épave.

Le séjour au régiment, surtout quand le soldat passe quelque temps aux colonies, lui apprend bien autre chose encore. Il lui enseigne surtout à se « débrouiller », comme on dit vulgairement. On sait tout le parti qu'un général habile sut tirer à Mada-

PSYCIÎOLOGIE DE l'lDLCATION

gascar de soldats transformés en colons comme les anciens légionnaires romains. Dans tous les pays du monde où Ton a eu occasion d'utiliser des soldats, on •a été frappé des résultats qu'il est possible d'en tirer.

"Pour ne citer qu'un fait, écrit M. Léon Chômé, dans la Belyique militaire, les chemins de fer qu'on a réussi à établir jusqu'ici en Afrique intertropicale anglaise, française, allemande, portugaise et surtout congolaise sorît dus à des hommes appartenant à l'armée. Toutes les grandes missions scientifiques ont été confiées à des soldats. C'est donc sans doute que , cette édu'^ation militaire tant honnie des « intellectuels » a encore quelque vertu efficiente, et pour notre part nous le déclarons très nettement, cette éducation est restée la première de toutes, et elle Iç montre toutes les fois que l'occasion lui en est fournie; aussi bien dans les milieux éclairés que dans le milieu humble *les travailleurs, on l'ancien bon soldat prime toujours.

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