LA MÉTHODE MNÉMONIQUE
Quittant TAmérique, nous allons revenir maintenant à notre enseignement universitaire.
Lorsque tout renseignement classique consistait uniquement à bien apprendre le latin et les rudiments des sciences qui existaient alors, les méthodes inaugurées par les Jésuites suffisaient parfaitement. Leurs élèves écrivaient assez correctement le latin, et il ne leur fallait pas de grands efforts de mémoire pour retenir le petit bagage de notions scientifiques qui était enseigné. La méthode mnémonique suffisait done fort bien aux nécessités de Tépoque.
Mais avec le développement considérable des connaissances modernes, d'autres méthodes d'enseignement s'imposaient. L'IJniversité n'a pas su le comprendre, La méthode mnémonique est la seule doni elle ait continué à faire usage.
PSYCHOLOGIE DE l'ÉDUCATION
Les maîtres de notre temps n'ont recours qu'aux exercices de la mémoire. De là ces programmes surchargés où l'on inscrit constamment des sciences nouvelles^ où l'hygiène, le droit, la paléontologie, l'archéologie, l'anthropologie ont leur place à côté des langues mortes, des langues vivantes, des mathématiques, de 'l'histoire, de la géographie, etc.
On est tombé dans l'erreur de croire qu'on allait ainsi atteindre He sérieux et le profond; on n'a rencontré que le superficiel. «On s'est dit que l'enfant devait avoir cet ensemble de connaissances énormes à son entrée dans le monde : il ne sait plus rien^
Il ne sait plus rien dans aucune branche des connaissances. Les dépositions de Tenquête vont nous le prouver. Elles se ressemblent tellement qu'il suffira d'en choisir quelques-unes relatives aux divers sujets enseignés par l'Université.
§ 2. — LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DU LATIN ET DES LANGUES VIVANTES.
L'enquête nous apprend que les neuf dixièmes des élèves sont incapables, après sept à huit ans d'études, de traduire à livre ouvert l'auteur le plus facile, dans l'impossibilité, par conséquent, de lire les écrivains latins. Inutile donc de disserter sur la vertu éducatrice d'une langue que l'Université est incapable d'enseigner. Sur ce point de l'ignorance totale de l'immense majorité des élèves, les déclarations ont été à peu près unanimes. Je me bor- Kerai à donner la déposition de M. Andlér, m? tr ) de conférences à la Sorbonne, qui les résume fort bien.
... Le latin appris à fond n'est propre qu'à former des professeurs de rhétorique; appris médiocrement, comme aujourd'hui, il n'est plus qu'un signe extérieur à quoi se reconnaît
1. Enquête, t. II, p. 545. Hanotaux, ancien ministre, ancien professeur à FÉcole des Hautes-Élades.
l'enseignement universitaire
une certaine aristocratie bourgeoise. Si l'on pensait que le latia sert à autre chose, par exemple à maintenir certaine tradition nationale, cette tradition serait mal assurée. Car les résultats ne permettent pas de supposer qu'elle tienne à cela; mênàe, il y a à peine 10 o/o des élèves qui puissent se tirer d'un texte élé-' mentaire de Cicéron. J'assiste de très près tous les ans au dépouillement des copies latines du baccalauréat; il y a une version passable sur dix. Si la tradition nationale repose sut la connaissance que nous avons de la culture latine, elle est bien compromise. Toutes les phrases pathétiques sur l'ennoblissement des âmes, la culture morale, le goût artistique qui nous viendraient des Latins ne sont plus vraies dès que les connaissances latines élémentaires sont aussi mal assurées qu'elles le sont.
Après une étude qui prend jusqu'à dix heures par semaiiie et dure sept ans, les élèves ne sont pas capables de se tirer d'une version autrement qu'à coups de dictionnaires. C'est du temps gaspillé
C'est à peu près, d'ailleurs, ce qu'avait dit M, Jules^ Lemaître, dans une conférence qui fit beaucoup de bruit, et dont je reproduis un extraité
J'ai vu les cahiers et les « devoirs » de quelques adolescents^ pris au hasard : c'est lamentable. Il est clair que leur latin ne leur servira pas môme à écrire en français avec propreté, si ce don n'est infus en eux, ou à comprendre les latinismes dè nos écrivains classiques : ce qui pourtant serait encore un assez petit gain et hors de toute proportion avecxe qu'il aurait coûté.
Ainsi ils auront deux fois perdu leur temps, puisqu'ils l'auront passé à ne pas apprendre une langue, qui, l'eussent-ils apprise, leur serait à peu près inutile. Et ce temps aurait donc été mieux employé, je ne dis même pas à l'étude des langues vivantes, des sciences naturelles et de la géographie (c'est trop évident), mais au jeu, à la gymnastique, à la menuiserie — à n'importe quoi.
Cette incapacité de TUniversité à enseigner le latin ou d'ailleurs une langue quelconque, car bien entendu les élèves ignorent autant les langues modernes que les langues anciennes, a quelque chose de merveilleux et de bien propre à exciter l'étonnement. Étant donné
1. Enquête, t. Il, p. 63. Andler, maître de conférences àTÉcole Normale.
PSYCHOLOGIE DE l'ÉDUCATION
qu'il n'y a rien de plus facile à apprendre qu'une langue, que c'est même la seule chose apprise sans difficulté et sans exception par tous les enfants en bas âge, l'incapacité de l'Université à enseigner les langues est déconcertante. Il faut pénétrer dans le détail de ses méthodes pour comprendre comment il se fait qu^elle enseigne si mal ce que jadis les Jésuites enseignaient si bien.
La cause générale de leur insuffisance est aisée à saisir. Avec quelques traductions interlinéaires et de nombreuses lectures, les élèves apprendraient fort vite le latin à peu près sans professeurs. Ces derniers y ont mis ordre, en ne considérant les traductions que comme une chose accessoire et obligeant les élèves à apprendre par cœur de savantes grammaires, des étymologies, l'histoire des mots, des formes et de toutes les subtilités qui peuvent germer dans des cervelles d'universitaires.
Je tiens dans les mains un livre classique dans lequel dixsept sortes de vers sont scandés, où l'attention de l'élève est appelée avec détails sur les mètres les plus rares, où l'exhamètre de Virgile tient quelques lignes à peine, tandis que l'auteur s'étend sur les diverses formes de catalectiques, les dimètres, les trimètres et les octonaires, pour passer aux asynartètes, aux anapestiques et entrer enfm dans la distinction des logaédiques qu'ils soient simples ou composés, ou biea encore phérécratiens ou asclépiades
L'élève, heureusement pour lui, oublie ces chinoiseries le lendemain de l'examen. Quant au latin, il n'a pas à l'oublier, puisqu'il ne l'a jamais su.
Les langues vivantes sont naturellement enseignées de la même façon, c'est-à-dire en obligeant les élèves à apprendre par cœur des subtilités grammaticales.
1. Enquête, t. I, p. 51. Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des Science* «norales et politiques.
l'e N SE I G K EME NT UNIVERSITAIRE
Aussi, après sept OU huit ans d'études, sont-ils incapables de lire un ouvrage quelconque. Les dépositions de M. Lavisse et d'autres membres de la commission ont été d'accord sur ce point.
Parmi les étudiants que je connais à la Sorbonne, il est très rare qu'il s'en trouve un capable de lire couramment Tanglais ou l'allemand ^
§3. - LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTERATURE ET DE L'HISTOIRE.
Mêmes méthodes pour l'enseignement de la littérature et de l'histoire, et par conséquent mêmes résultats. Des date§, des appréciations toutes faites, des sublililés inutiles apprises dans les manuels et destinées à être oubliées le lendemain de l'examen.
Qu'arrive-t-il aujourd'hui ?
On donne aux enfants des appréciations faites par leurs professeurs, on leur fait lire des critiques littéraires rédigées par des auteurs contemporains de talent, il est vrai, mais qui ne sont ni Racine, ni Pascal, ni Corneille, ni Bossuet, ni Lamartine, etc.
Nos élèves sont donc formés avec les œuvres de leurs professeurs ou d'écrivains de second ordre, mais ils ne lisent pas nos grands auteurs de génie, ni les auteurs latins ou grecs.
Quant à leurs compositions françaises, elles sont absolument défectueuses : on leur donne des sujets trop techniques; et les malheureux enfants cherchent à se rappeler ce qu'on a bien pu leur dire sur tel ou tel sujet ^.
On a remplace l'étude de la littérature elle-même par l'étude de l'histoire littéraire, en sorte qu'on sait moins ce qu'il y a dans les principales maximes de La Rochefoucauld que la différence qu'il y a entre les éditions successives des Maximes ^.
C'est là ce que les élèves apprennent le mieux, car c'est ce que savent le mieux leurs professeurs, les