‹ Psychologie de l'éducationChapitre 31 sur 127 · Enquête, t. I, pp. 5b2 el · texte numérisé non relu

Enquête, t. I, pp. 5b2 el

LES LYCÉES

Le moindre accident nous an:iène les responsabilités les plus graves.

M. le Président. Ne peut-il pas arriver des accidents dans les cours aussi bien que dans le parc? M. Staub. Les élèves y sont surveillés.

M. le Président. Et vous craignez les responsabilités pénales?

M. Staub. Ce n'est pas une crainte vaine.

M. Plançon. Nous avons l'exemple de nos collègues de Louisle-Grand et de Gharlemagne, celui-ci a été bel et bien condamné à 5.000 francs d'amende, parce qu'un élève, en jouant, avait passé la main dans une vitre et s'était blessé.

M. le Président. C'est donc la magistrature qui doit être accusée du peu de liberté des élèves au lycée Lakanal ?

M. Staub. Tous les arrêts rendus en ce sens ont recherché s'il y avait eu ou non manque de surveillance.

M. le Président. Si la jurisprudence était modifiée, auriezvous une raison d'exercer la même surveillance sur les élèves?

M. Staub. Oui, monsieur le Président.

M. le Président. 11 est un peu pénible de ne pas même procurer aux enfants cet agrément qui est un des meilleurs à leur offrir.

Vous ne voyez pas le moyen d'utiliser ces grands espaces pour l'éducation des enfants. Vous n'en sentez pas le besoin?

M. Staub. Je ne dis pas que ce serait une mauvaise chose, mais ce serait une organisation spéciale; j'ai trouvé une organisation toute faite en arrivant.

Bien entendu, avec un régime pareil et conforme, d'ailleurs, à la volonté des parents, ce lycée champêtre ne saurait attirer plus d'élèves que les lycées urbains. La suite du dialogue entre le Président et le proviseur indique bien que le digne fonctionnaire n'a jamais compris pourquoi.

M. le Président. Le lycée Lakanal se développe lentement. M. Staub. Nous avons eu un moment de prospérité au début, puis le lycée a baissé, mais il a remonté. M. le Président. Combien pourrait-il loger d'élèves? M. Staub. 630 internes. M. le Président. Et combien en a-t-il?

PSYCHOLOGIE DE l'ÉDUCATION

M. Staub. 210 environ.

M. le Président. De sorte que chacun doit revenir assez cher ?

M. Staub. En effet. Il est difficile de comprendre que les internes ne soient pas plus nombreux. C'est le plus beau lycée de France. Le lycée de Bordeaux est un beau lycée, mais il n'est pas comparable à Lakanal*.

Eh ! oui, sans doute, c'est le plus beau lycée de France et j'imagine qu'il refuserait beaucoup d'élèves s'il était administré par un proviseur anglais avec des règlements anglais. Cependant encore faudrait-il supposer des parents assez audacieux pour y placer leurs enfants dans ces conditions de liberté relative^.

Quel que soit le degré de routine et d'aveuglement atteint par la plupart des universitaires, il ne faudrait pas supposer que quelques-uns n'aient pas entrevu tout ce qu'a d'absurde le régime de surveillance tatillonne auquel sont soumis nos lycéens, mais leurs efforts pour y remédier ont toujours été rudement réprimés.

Je sais qu'un grand nombre d'administrateurs ne demanderaient pas mieux que d'entrer dans une voie pliis libérale ; mais ils ne se sentent pas la liberté nécessaire.

J'ai fait, une fois, dans ma classe, la tentative que voici : j'ai dit à mes élèves : « Je vais voir si je puis avoir confiance en vous, je vais sortir pendant deux minutes; je suis sûr que vous vous conduirez bien ».

Je fis comme j'avais dit, mais pendant ce temps, le surveillant général vint à passer, — c'était en province, — « C'est épouvantable ce que vous venez de faire là, me dit-il, songez donc, si, pendant votre absence, un enfant avait crevé l'œil de son voisin... »

Je lui répondis que, même présent, il m'était difficile, à moi comme à tout autre, d*empêcl6" un élève de mettre une plume dans l'œil de son camarade.

Avec cet esprit-là, on n'arrive à rien ^.

Page 1