Le Temps, 30 juillet
LA QUESTION DE l'ÉDUCATION
tenir le silence dans les salles où sont enfermés les élèves.
Il ne faut certes pas médire de la discipline. Cest une des qualités du caractère la plus indispensable peut-être à acquérir. Pour apprendre à commander aux autres, il faut d'abord avoir appris à se dominer soi-même, et on n'y arrive que par la pratique de Tobéissance. Malheureusement la discipline étroite, tatillonne, formaliste, des lycées est la pire de toutes. C'est très vainement cependant que les déposants de Tenquète ont cherché les moyens de la / remplacer.
Partageant une illusion trop répandue et qui montre à quel point la psychologie de Tenfance est ignorée ^ le Président de la Commission d'enquête, M. Ribot, a demandé si Ton ne pourrait pas « obtenir de bons résultats en s'adressant à la raison des élèves. » Il lui a été répondu de la façon suivante :
Je suis persuadé du contraire. Il faut vivre avec nos élèves pour se douter de cette difficulté; nous ne pouvons pas attendre un résultat en npus adressant à la raison de nos élèves ^
Ce n'est pas assurément en s'adressant à la raison de l'enfant qu'on peut le discipliner. Ceux qui connaissent sa psychologie sont fixés. Très à tort, on s'imagine que les éducateurs anglais s'adressent à la raison de leurs élèves. Ils ne s'adressent pas à leur raison, base très fragile, mais uniquement à leur intérêt, substratum fort solide sur lequel on peut bâtir avec sécurité. L'élève fait ses devoirs comme il veut et quand il veut. Il a toute liberté de circuler librement dans l'établissement. Mais si son devoir est mal fait, il le refait ; s'il abuse de sa liberté et
1. Enquête, t. I, p. 419. Pequignat, répétiteur divisionnaire au Lycée Henri IV>
commet une faute grave, il reçoit publiquement le fouet, quel que soit son âge ; s'il ne travaille pas ou ne laisse pas les autres travailler, on le renvoie. Il a donc tout intérêt à se bien conduire et il le comprend vite.
Je me hâte de répéter que le système anglais, qu'on ne cesse de nous recommander, ne vaudrait rien pour de jeunes Latins possédant à un degré très faible le sentiment de la responsabilité. Le directeur d'une grande école anglaise établie en France, à Azay, l'a indiqué dans les termes suivants, en s'adressant à un journaliste qui visitait son établissement :
— L'adolescent anglais ne ressemble pas plus à l'adolescent français que le lait au vitriol. La méthode qui profite au premier serait funeste au second. L'Anglais est raisonnable, réfléchi, assidu à son devoir. Je n'ai pas besoin de le plier à la discipline, il se l'impose à lui-même; il sait ce qui est permis et ce qui est défendu, et jamais il n'outrepasse le règlement qui lui est très paternellement infligé. Avec le Français, il m'en faudrait un féroce; j'aurais à réprimer des rébellions, des excès d'indépendance. Que voulez-vous, cher monsieur? Chaque peuple a ses qualités et ses défauts. La jeunesse française est généreuse, mais impétueuse, ardente, impatiente du joug. Ajouterai-je qu'elle est un peu libertine? Ses sens s'éveillent de bonne heure; ceux de nos jeunes Anglais, assoupis par de violents exercices, s'usent aux fatigues de tennis, du foot-ball, du polo.
Ces réflexions sont fort justes. Les Anglais possédant en eux-mêmes par hérédité une discipline interne, aucune discipline externe ne leur est nécessaire. M. Bellessort, professeur au lycée Janson-de-Sailly, qui a beaucoup voyagé, notait ce fait fondamental dans un discours de distribution de prix :
. . . J'entends de tous côtés des voix qui vous exhortent à prendre modèle sur les Anglo-Saxons, et je me reprocherais de rompre, ne fût-ce qu'une minute, un si beau concert. Imitez-les
LA QUESTION DE l'ÉDUCATION
donc, si vous croyez en avoir besoin. J'en ai rencontre aans des pays où leur liberté s'étale : ils avaient tous un admirable respect de l'autorité, tous dépendaient religieusement de leurs traditions séculaires et semblaient obéir à une consigne reçue de toute éternité ^
Sans vouloir entreprendre la tâche aussi inutile que dangereuse d'imiter Téducation anglaise, il est facile de voir ce qu'on pourrait aisément modifier dans la discipline des lycées. La surveillance constante et harcelante exaspère Tenfant. Laissez-lui un peu de liberté jusqu'à ce qu'il ait violé les règlements. C'est alors seulement que la discipline devrait peser sur lui de tout son poids. A un certain âge on pourrait parfois le laisser sortir seul. Sachant que cette faculté lui serait retirée s'il se conduisait mal, son intérêt suffirait à lui faire comprendre qu'il- y a des inconvénients à abuser de la liberté. C'est là ce que quelques professeurs, en nombre infiniment restreint d'ailleurs, commencent à comprendre.
J'ai fait quelques expériences dans le sens de la liberté et de la confiance accordée aux grands. Sans entrer dans les détails, je citerai un exemple. Quand Je suis arrivé à Sainte-Barbe, on ne laissait sortir un élève seul sous aucun prétexte; pour aller chez le dentiste, par exemple, on le faisait conduire par un gar-' çon; j'ai eu beaucoup de peine à obtenir qu'ils sortissent seuls ; i a fallu que je trouvasse un de mes élèves au Salon avec le garçon auquel il avait payé l'entrée, et que je pusse le dire au directeur. J'ai, depuis, obtenu de laisser quelquefois sortir lei élèves seuls sur parole. Je n'ai jamais eu à le regretter^.
La cause de ce résultat se saisit aisément. Il faudrai supposer l'élève infiniment borné pour croire qu'il abusera immédiatement d'une liberté qu'on lui retirerait au premier abus. Pour que les jeunes gens