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EXAGÉRATION ET SIMPLISME DES SENTIMENTS DES FOULES

Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, ils présentent ce double caractère d’être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, l’exagération des sentiments est fortifiée par ce fait, qu’un sentiment manifesté se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l’approbation évidente dont il est l’objet accroît considérablement sa force.

La simplicité et l’exagération des sentiments des foules font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l’incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie ou de désapprobation, qui, chez l’individu isolé, ne s’accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l’individu en foule.

La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hétérogènes surtout, par l’absence de responsabilité. La certitude de l’impunité, certitude d’autant plus forte que la foule est plus nombreuse, et la notion d’une puissance momentanée considérable due au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actes impossibles à l’individu isolé. Dans les foules, l’imbécile, l’ignorant et l’envieux sont

libérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notion d’une force brutale, passagère, mais immense.

L’exagération, chezles foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l’homme primitif, que la crainte du châtiment oblige l’individu isolé et responsable à refréner. C’est ce qui fait que les foules sont si facilement conduites aux pires excès.

Ce n’est pas cependant que, suggestionnées habilement, les foules ne soient capables d’héroïsme, de dévouement et de vertus très hautes. Elles en sont même plus capables que l’individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.

Exagérée dans ses sentiments, la foule n’est impressionnée que par des sentiments excessifs. L’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont des procédés d’argumentation bien connus des orateurs des réunions populaires.

La foule veut encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. On a très justement remarqué qu’au théâtre la foule exige du héros de la pièce des qualités de courage, de moralité, de ■vertu qui ne sont jamais pratiquées dans la vie.

On a parlé avec raison de l’optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles n’ont le plus souvent rien à faire avec le bon sens et la logique. L’art de parler aux foules est d’ordre inférieur

sans doute, mais exige des aptitudes toutes spéciales. Il est souvent impossible de s’expliquer à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes le plus souvent très incertains de la réussite, parce que, pour juger, il faudrait qu’ils pussent se transformer en foule1. Ici encore, si nous pouvions entrer dans les développements, nous montrerions l’influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays n’a parfois aucun succès dans un autre ou n’a qu’un succès d’estime et de convention, parce qu’elle ne met pas en jeu les ressorts capables de soulever son nouveau public.

Je n’ai pas besoin d’ajouter que l’exagération des foules ne porte que sur les sentiments, et en aucune façon sur l’intelligence. J’ai déjà fait voir que, par le fait seul que l’individu est en foule, son niveau intellectuel baisse immédiatement et considérablement. C’est ce que M. Tarde a également constaté dans

(1) C’est ce qui permet de comprendre pourquoi il arrive parfois que des pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le succès de la pièce de M. Cop- ' pée. Pour la couronne , refusée pendant dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom de sou auteur. La marraine de Charley, refusée par tous les théâtres et finalement montée aux frais d’un agent de change, a eu deux cents représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans l’explication donnée plus haut sur l’impossibilité où se trouvent les directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule, de telles aberrations de jugement de la part d’individus compétents et très intéressés à ne pas commeltre d’aussi lourdes erreurs seraient inexplicables. C’est un sujet que je ne puis développer ici et qui mériterait d’être étudié longuement.

ses recherches sur les crimes des foules. Ce n’est donc que dans l’ordre du sentiment que les foules peuvent monter très haut ou descendre au contraire très bas.

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