SUGGESTIBILITÉ ET CRÉDULITÉ DES FOULES
No ® 4 Nous avons dit qu’un des caractères généraux des foules! est une da excessive, et montré combien,
-ontagieuse; ce en explique l'orientation rapide des sen timents vers un sens déterminé. i |
Sineutre qu’on la suppose, la foule se trouve le plus! souvent dans un état d'attention expectante favorable à la suggestion. La première suggestion formulée s'impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et éta* blit aussitôt l'orientation. Chez les êtres suggestionnés, l'idée fixe tend à se transformer en acte. S'agit-il d’un palais à incendier ou d'une œuvre de dévouement à accom« plir, la foule s’y prête avec la même facilité. Tout dépendra, de la nature de l’excitant, et non plus, comme chez l'in dividu isolé, des rapports existant entre l'acte suggéré! et lasomme de raison qui peut être opposée à sa réalisation
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4 #0 ds Ê | A À De ; 6 | ‘ SENTIMENTS ET MORALITÉ DES FOULES 27.
ÿ ussi, errant constamment sur les limites de l’inconsce, subissant toutes les suggestions, animée de la vioace de sentiments propre aux êtres qui ne peuvent faire pel à des influencesrationnelles, dépourvue d’esprit criue, la foule ne peut que se montrer d’une crédulité essive. L'invraisemblable n’existe pas pour elle, et il t bien se le rappeler pour comprendre la facilité avec uelle se créent et se propagent les légendes et les récits es plus extravagants (1). )
La création des légendes qui circulent si aisément parmi es foules n’est pas seulement le résultat d’une crédulité omplète, mais encore des déformations prodigieuses que t bissent les événements dans l'imagination d'individus ssemblés. L'événement le plus simple vu par la foule st bientôt un évènement défiguré. Elle pense par mages, et l’image évoquée en évoque elle-même une érie d’autres sans aucun lien logique avec la première.
= concevons aisément cet état en songeant aux
bizarres successions d'idées où nous conduit parfois l'évo-
cation d’un fait quelconque. La raison montre l’incohér pce de pareilles images, mais la foule ne la voit pas;
t ce que son imagination déformante ajoute à l’événe- Bent, elle le confondra avec lui. Incapable de séparer le si ibjectif de l’objectif, elle admet comme réelles les images voquées dans son esprit, et ne possédant le plus souvent qu'une parenté lointaine avec le fait observé.
; u) Les personnes qui ont assisté au siège de Paris, ont vu de ombreux exemples de cette crédulité des foules pour des chosel bsolument invraisemblables. Une bougie allumée à l’étaga upérieur d'une maison était considérée aussitôt comme un
rouvé cependant qu'il leur était absolument impossible d'apervoir à plusieurs lieues de distance la lueur de cette bougie.
ignal fait aux assiégeants. Deux secondes de réflexion eussent
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Les déformations qu'une foule fait subir à un événe | ment quelconque dont elle est le témoin devraient, sem: ble-t-il, être innombrables et de sens divers, puisque les hommes qui la composent sont de tempéraments for 1 variés. Mais il n’en est rien. Par suite de la contagion, les déformations sont de même nature et de même senss pour tous les individus de la collectivité. La première | déformation perçue par l'un d'eux forme le noyau de la. suggestion contagieuse. Avant d'apparaltre sur les murs\ de Jérusalem à tous les croisés, saint Georges ne fut cer“ tainement vu que d’un des assistants. Par voie de suggestion et de contagion le miracle signalé fut immédiate, ment accepté par tous. | | :
Tel est le mécanisme de ces hallucinations collectives si fréquentes dans l’histoire, et qui semblent avoir tous’ les caractères classiques de l’authenticité, puisqu'il s agit, de phénomèmes constatés par des milliers de personnes: 4
La qualité mentale des individus dont se compose. Ia foule ne contredit pas ce principe. Cette qualité est sans importance. Du moment qu’ils sont en foule, l'ignorant, et le savant deviennent également incapables d'observation. j
La thèse peut sembler paradoxale. Pour la démontrer
‘il faudrait reprendre un grand nombre de faits histo | Fqpes, etplusieurs volumes n’y suffiraient pas.
Ne voulant pas cependant laisser le lecteur sous limdl pression d’assertions. sans preuves, je vais lui donner quelques exemples pris au hasard parmi tous ceux q: el l’on pourrait citer. ; :
Le fait suivant est un des plus typiques parce qu’il est choisi parmi des hallucinations collectives sévissant sur.
une foule où se trouvaient des individus de toutes sortes,
SENTIMENTS ET MAR DES FOULES ds 29
par le De tonunt de vaisseau Julien Félix dans son livre sur les courants de la mer.
La frégate la Belle-Poule croisait en mer pour retrouver la corvette le Berceau dont un violent orage l'avait séparée. Onétait en plein jouf et en plein soleil. Tout à coup la vigie signale une embarcation désemparée. L’équipage dirige ses regards vers le point indiqué, et tout le monde, officiers et matelots, aperçoit nettement un radeau chargé d'hommes remorqué par des embarcations sur lesquelles Iflottaient des signaux de détresse. L'amiral Desfossés fit armer une embarcation pour voler au secours des naufragés. En approchant, les matelots et les officiers qui la montaient voyaient « des masses d'hommes s’agiter, tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confus (d’un grand nombre de voix ». Arrivés contre le prétendu radeau, on se trouva simplement en face de quelques branches d'arbres couvertes de feuilles arrachées à la côte voisine. Devant une évidence aussi DER l'hallucination s'évanouit.
| Cet exemple dévoile bien clairement le mécanisme de J'hallucination collective tel que nous l'avons expliqué. D'un côté, foule, en état d'attention expectante ; de l'autre, suggestion opérée par la vigie signalant un bâtiment désemparé en mer, suggestion acceptée par voie de contagion, de tous les assistants, officiers au matelots..
Une foule n’a pas besoin d’être nombreuse pour que sa faculté de voir correctement soit détruite, et les faitt réels remplacés par des hallucinations sans parenté avat eux. Quelques individus réunis constituent une foule, et alors même qu'ils seraient des savants distingués, ils revêtent tous les caractères des foules pour les sujets en
dehors de leur spécialité. La faculté d'observation et : l'esprit critique possédés par chacun d'eux s’évanouissent. Un psychologue ingénieux, M. Davey, nous en fournit unbien curieux exemple, rapporté par les Annales des | Sciences psychiques, et qui mérite d’être relaté ici. M. Davey ayant convoqué une réunion’ d'observateurs! distingués, parmi lesquels un des premiers savants de! l'Angleterre, M. Wallace, exécuta devant eux, et après leur avoir laissé examiner les objets et poser des cachets! où o voulaient, tous les phénomènes classiques des spi-4 rites : matérialisation des esprits, écriture sur des ardoi-" ses, etc. Ayant ensuite obtenu de ces spectateurs illus-{ tres des rapports écrits affirmant que les phénomènes | observés n’avaient pu être obtenus que par des moÿens surnaturels, il leur révéla qu’ ‘ils étaient le résultat 54 supercheries très simples. « Le plus étonnant de l'inves-# tigation de M. Davey, écrit l'auteur de la relation, n est{ pas la merveille ‘des tours en eux-mêmes, mais l’extrémes faiblesse des rapports qu'en ont faits les témoins non initiés. Donc, dit-il, les témoins peuvent faire de nom-* breux et positifs récits qui sont complètement erronés, “ mais dont le résultat est que, si l’on acceple leurs des-\ criplions comme exactes, les phénomènes qu'ils décrivent sont inexplicables par la supercherie. Les méthodes“ inventées par M. Davey étaient si simples qu’on est étonné# qu’il ait eu la hardiesse de les employer; mais il avaitk un tel pouvoir sur l'esprit de la foule qu’il pouvait lui persuader qu ‘elle voyait ce qu'elle ne voyait pas. » C’esté toujours le pouvoir de COR à l'égard de l’hypno# tisé. Mais quand on le voit s’exercer sur des esprits supé-4 rieurs, préalablement mis en défiance, on conçoit avec quelle facilité s a les foules ordinaires.
cs, E-
tue exemples analôgues sont babes: Il y a quel-‘ ques années, les journaux reproduisirent l'histoire de
deux petites filles noyées retirées de la Seine. Ces enfants
‘furent d’abord reconnues de la façon la plus catégorique par une douzaine de témoins. Devant des affirmations si concordantes aucun doute n'était resté dans l'esprit du juge d'instruction. Il permit d'établir l'acte de décès. Mais au moment où on allait procéder à linhumation, le hasard fit découvrir que les victimes supposées étaient parfaitement vivantes et n'avaient d'ailleurs qu'une très lointaine ressemblance avec les petites noyées. Comme dans plusieurs des exemples-précédem-
ment cités l'affirmation du premier témoin, victime d’une.
illusion, avait suffi à suggestionner tous les autres. Dans les cas semblables, le point de départ de la suggestion est toujours l'illusion produite chez un individu
au moyen de réminiscences plus ou moins vagues, puis. la contagion par voie d'affirmation de cette illusion pri-
mitive. Sile premier observateur est très impression-
capable d'évoquer pour lui l’idée d’une autre personne.
cristallisation envahissant le champ de l'entendement et
“erronées de cadavres d'enfants par leur propre mère, tel que le cas suivant. déjà ancien, et où l’on voit se mani
viens, d' TRAIQUEE le mécanisme, {
| SENTIMENTS BE MoRaLiTÉ DES FOULES 31
Cette idée évoquée devient alors le noyau d’une sorte deparalysant toute faculté critique. Ce que l’ observateur voit.
alors, n’est plus l’objet lui-même, mais l'image évoquée dans son esprit. Ainsi s'expliquent les reconnaissances.
fester précisément les deux ordres de. suggestion dont je
nable, il suffira que le cadavre qu’il ie reconnaitre pré- | sente — en dehors de toute ressemblance réelle — quelque particularité, une cicatrice-ou un détail de toilette,
« L'enfant fut reconnu par un autre enfant — quise . trompait. La série des reconnaissances inexactes, se déroula alors.
Et l’on vit une chose très extraordinaire. Le lendemain du jour où un écolier l'avait reconnu, une femme s’écria : , « Ah ! mon Dieu, c’est mon enfant De On l’introduit près du cadavre, elle examine les effets,
constate une cicatrice au front. « C’est bien dit-elle, mon pauvre fils, perdu depuis juillet dernier. On me l’aura volé eton me l’a tué! »
La femme était concierge rue du Four et se nommait Chavandret. On fit venir son beau-frère qui sans hésitation
dit : « Voilà le petit Philibert. » Plusieurs habitants de la … rue reconnurent Philibert Chavandret dans l'enfant, sans compter son propre maitre neqte pou qui la médaille était un indice.
. Eh bien, les voisins, le do le maître d’école et la : mère se trompaient. Six semaines plus tard, l'identité de l'enfant fut établie. C'était un enfant de Bordeaux, tué à Bordeaux et, par les messageries, apporté à Paris (4). »
Remarquons que ces reconnaissances sont faites généra- \ lement par des femmes et des enfants, c’est à-dire précisément par les êtres les plus impressionnables. Elles montrent ce que peuvent valoir en justice de tels témoignages. Les affirmations des enfants notamment, ne. devraient jamais être invoquées. Les magistrats répètent comme un lieu commun qu'à cet âge on ne ment pas. Une culture psychologique un peu moins sommaire leur apprendrait qu’à cet âge au contraire on ment presque toujours. : Le mensonge, sans doute, est innocent, mais n’en constitue pas moins un mensonge. Mieux vaudrait jouer à pile ou face la condamnation d'un accusé que de la décider comme on l’a fait tant de fois, d'après le témoignage d’un enfant.
(1) Eclair du 21 avril 1895.
de Ds.
# PTE PS
‘4 Pour en revenir aux observations faites par les foules, nous conçlurons que les observations collectives sont les plus erronées de tôutes et représentent le plus souvent la simple illusion d’un ‘individu ayant Lo voie de contagion, suggestionné les autres.
( D'innombrables faits prouvent la complète défiance qu'il faut avoir du témoignage des foules, Des milliers . d'hommes assistérent à la célèbre charge de cavalerie de la bataille de Sedan, et pourtant il est impossible, en présence des témoignages visuels les plus contradictoires, de savoir par qui elle fut commandée. Dans un livre récent, le général anglais Wolseley a prouvé que jusqu'ici les plus graves erreurs avaient élé commises sur les faits les plus considérables de la bataille de Waterloo, faits. attestés cependant par des centaines de témoins (1). Tous ces exemples montrent, je le répète, ce que vaut. le témoignage des foules. Les traités de logique font rentrer l’unanimité de nombreux témoins dans la catégorie des preuves les plus probantes de l'exactitude d’un fait. Mais ce que nous savons de la psychologie des foules
- (1) Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle s’est passée exactement ? J’en doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. d’Harcourt, acteur et témoin, rapporte de la * bataille de Solférino, peut s'appliquer à toutes les batailles : « Les généraux (renseignés naturellement par des centaines de témoignages) transmettent leurs rapports officiels ; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif; le chef d'état-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le porte au marécha!, il s’écrie : « Vous vous trompez absolument ! » et il
- substitue une nouvelle rédaction. Il ne reste presque rien du - rapport primitif. » M. d’Harcourt relate ce fait comme une
. preuve de l'impossibilité où l’on est d'établir la vérité sur
. l'événement le plus saisissant, le mieux observé. »
| vf |
Sat: . PSYCHOLOGIE DES FOULES
montre combien ils s’illusionnent sur ce point. Les. événements les plus douteux sont certainement ceux quiont été observés par le plus grand nombre de personnes. Dire qu’un fait a été simultanément constaté par des milliers de témoins, c’est dire que le fait réel est en général fort différent du récit adopté.
Il découle clairement de ce qui précède qu'on doit
considérer les livres d'histoire comme des ouvrages d’ima-.
gination pure. Ce sont des récits fantuisistes de faits mal observés, accompagnés d'explications forgées après coup. Si le passé ne nous avait pas légué ses œuvres littéraires, * artistiques et monumentales, nous n’en connaitrions rien de réel. Savons-nous un seul mot de vrai sur la vie des grands hommes qui jouèrent les rôles prépondérants dans l'humanité, tels qu'Hercule, Bouddha, Jésus ou Mahomet ?
Très probablement non. Au fond d'ailleurs, leur vie
exacte nous importe fort peu. Les êtres qui ont impres-
sionné les foules furent des héros légendaires, et non des.
héros réels.
Malheureusement les légendes n’ont elles-mêmes aucune consistance. L’imagination des foules les transforme sans
cesse suivant les temps, et surtout les races. 1] y a loin
du Jéhovah sanguinaire de la Bible au Dieu d’amour de sainte Thérèse, et le Bouddha adoré en Chine n’a plu aucun trait commun avec celui qui est vénéré dans l’Inde.
Il n’est même pas besoin que les siècles aient passé sur
les héros pour que leur légende soit transformée par l’imagination des foules. La transformation se fait parfois en . quelques années. Nous avons vu de nos jours la légende de l’un des plus grands héros historiques se modifier plu- | sieurs fois en moins de cinquante ans. Sous les Bourbons, : Napoléon devint une sorte de personnage idyllique, phi- |
ir SENTIMENTS ET MORALITÉ DES FOULES 33
‘lanthrope et libéral, ami des humbles, qui, au dire des poètes, devaient conserver son souvenir sous le chaume pendant bien longtemps. Trente ans après, le héros débonnaire était devenu un despote sanguinaire, usurpateur du pouvoir et de la liberté, ayant sacrifié trois millions d'hommes uniquement à son ambition. Actuellement, la légende se transforme encore. Quand quelques dizaines de siècles auront passé sur elle, les savants de l'avenir, en présence de ces récits contradictoires, douteront peut-être de l’existencé du héros, comme nous doutons parfois de celle de Bouddha, et ne verront en lui que quelque mythe solaire ou un développement de la légende d’Hercule. Ils se consoleront aisément sans doute de cette incertitude, car, mieux initiés qu'aujourd'hui à la psychologie des foules ils sauront que l’histoire ne peut guère éterniser que des mythes.