‹ Psychologie des foules (volume 3)Chapitre 5 sur 65 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Évolution de l’âge actuel. — Les grands changements de civilisation sont la conséquence de changements dans la pensée des peuples. — La croyance moderne à la puissance des foules. — Elle transforme la politique traditionnelle des Ætats. — Comment se produit l'avènement des classes populaires et comment s'exerce leur puissance. — Conséquences nécessaires de la puissance des foules. — Elles ne peuvent exercer qu'un rôle destructeur.— C’est par elles que s'achève la dissolution des civilisations trop vieilles. — Ignorance générale de la psychologie des foules. — Importance de l'étude des foules pour les législateurs et les hommes d'Etat.

Les grands bouleversements qui précèdent les changements de civilisations, semblent, au premier abord, déterminés par des transformations politiques considérables : invasions de peuples ou renversements de dynasties. Mais une étude attentive de ces événements découvre le plus souvent, comme cause réelle, derrière leurs causes apparentes, une modification profonde dans les idées

des peuples. Les véritables bouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous étonnent par leur grandeur et leur violence. Les seuls changements importants, ceux d’où le renouvellement des civilisations découle, s’opèrent | dans les opinions, les conceptions et les croyances. Les

LE BON. — Psych. des foules. | 1

Érénenante mémorables sont les effets Srables des invisibles changements des sentiments des hommes. S'ils se manifestent rarement, c'est que le fond héréditaire des sentiments d’une race est son élément le plus stable.

L'époque actuelle constitue un des moments critiques où la pensée humaine est en voie de transformation.

Deux facteurs fondamentaux sont à la base de cette transformation. Le premierest la destruction des croyances religieuses, politiques et sociales d’où dérivent tous les éléments de notre civilisation. Le second, la création de conditions d’existence et de pensée entièrement nouvelles, engendrées par les découvertes modernes des sciences et de l’industrie.

Les idées du passé, bien qu’ébranlées, étant très puissantes encore, et celles qui doivent les remplacer n'étant qu’en voie de formation, l’âge moderne Féprésente une période de transition et d’anarchie.

D'une telle période, forcément un peu chaotique, il

n’est pas aisé de dire actuellement ce qui pourra ‘sortir un

jour. Sur quelles idées fondamentales s’édifieront les sociétés qui succéderont à la nôtre? Nous l’ignorons encore. Mais, dès maintenant, l’on peut prévoir que, dans leur organisation, elles auront à compter avec une puissance nouvelle, dernière souveraine de l’âge moderne : la puissance des foules. Sur les ruines de tant d'idées, tenues pour vraies jadis et mortes aujourd'hui, de tant de pouyoirs successivement brisés par les révolutions, cette puissance est la seule qui se soit élevée, et paraisse. devoir absorber bientôt les autres. Alors que nos antiques croyances chancellent et disparaissent, que les vieilles. colonnes des sociétés s’effondrent tour à tour, l’action des foules est l'unique force que rien ne menace et dont

L ’ÈRE DES FOULES ne

je prestige tie toujours. L'âge où nous entrons sera véritablement l'ÈRE £xs FOULES.

[ll y a un siècle à peine, la politique dr dHonelle des États et les rivalités des princes constituaient les principaux facteurs des événements. L'opinion des foules, le plus souvent, ne comptait pas. Aujourd'hui les traditions politiques, les tendances individuelles des souverains, leurs rivalités pèsent peu. La voix des foules est devenue prépondérante. Elle dicte aux rois leur conduite. Ce n’est plus dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations. | :

L'avènement des cases populaires à la vie politique, leur transformation progressive en classes dirigeantes, est une des caractéristiques les plus saillantes de notre époque de transition. Cet avènement n’a pas été marqué, en réalité, par le suffrage universel, si peu influent pendant longtemps et d’une direction si facile au début. La naissance de la puissance des foules s’est faite d’abord par la propagation de certaines idées lentement implantées dans les esprits, puis par l’association graduelle des individus amenant la réalisation de conceptions jusqu'alors théoriques. L'association a permis aux foules de se former des idées, sinon très justes, au moins très arrêtées de leurs intérêts et de prendre conscience de leur force. Elles fondent des syndicats devant lesquels tous les pouvoirs capitulent, des bourses du travail qui, en dépit des lois économiques, tendent à régir les conditions du labeur et du salaire. Elles envoient dans les assemblées gouvernementales des représentants dépouillés de toute initiative, de toute indépendance, et réduits le plus souvent à n’être que les porte-parole des comités qui les ont choisis.

Ave PSYCHOLOGIE DES FOULES

Aujourd'hui les revendications des foules deviennent de plus en plus nettes, et tendent à détruire de fond en

comble la société actuelle, pour la ramener à ce commu-

nisme primitif qui fut l’état normal de tous les groupes humains avant l'aurore de la civilisation. Limitation des heures de travail, expropriation des mines, des chemins de fer, des usines et du sol; partage égal des produits, élimination des classes supérieures au profit des classes populaires, etc. Telles sont ces revendications.

Peu aptes au raisonnement, les foules se montrent au

contraire très aptes à l’action. L'organisation actuelle rend leur force immense. Les dogmes que nous voyons naître auront bientôt acquis la puissance des vieux dogmes, c’est-à-dire la force tyrannique et souveraine qui met à l’abri de la discussion. Le droit Hiqu des foules remplace le droit divin des rois.

Les écrivains en faveur auprès de notre bourgeoisie, et qui représentent le mieux ses idées un peu étroites, ses vues un peu courtes, son scepticisme un peu sommaire, son égoïsme parfois excessif, s’affolent devant le pouvoir nouveau qu’ils voient grandir, et, pour combattre le

désordre des esprits, adressent des appels désespérés aux

forces morales de l'Église, tant dédaignées par eux jadis. ls parlent de la banqueroute de la science, et nous rappellent aux enseignements des vérités révélées. Mais ces nouveaux convertis oublient que si la grâce les a vraiment touchés, elle ne saurait avoir la même puissance sur des

âmes peu soucieuses des préoccupations de l’au-delà.-Les

foules ne veulent plus aujourd’hui des dieux que leurs ‘anciens maîtres ont reniés hier et contribué à briser. Les fleuves ne remontent pas vers leurs sources.

La science n’a fait aucune banqueroute et n'est pour

rien dans l'anarchie actuelle des esprits ni dans la puis

. sance nouvelle qui grandit au milieu de cette anarchie, Elle nous a promis la vérité, ou au moins la connaissance des relations accessibles à notre intelligence; elle ne nous a jamais promis ni la paix ni le bonheur. Souverainement indifférente à nos sentiments, elle n’entend

pas nos lamentations et rien ne pourrait ramener les

illusions qu’elle a fait fuir.

D'universels symptômes montrent chez toutes les na-

tions, l'accroissement rapide de la puissance des foules. Quoi qu’il nous apporte, nous devrons le subir. Les récriminations représentent de vaines paroles. L’avènement des foules marquera peut-être une des dernières étapes des civilisations de l'Occident, un retour vers ces périodes d’anarchie confuse précédant l’éclosion des sociétés nouvelles. Mais comment l'empêcher ?

Jusqu'ici les grandes destructions de civilisations vieik

lies ont constitué le rôle le plus clair des foules. L’histoire enseigne qu’au moment où les forces morales, armature d’une société, ont perdu leur action, la dissolution finale est effectuée par ces multitudes inconscientes et bru-

tales justement qualifiées de barbares. Les civilisations

ont été créées et guidées jusqu'ici par une petite aristocratie intellectuelle, jamais par les foules. Ces dernières n’ont de puissance que pour détruire. Leur domination représente toujours une phase de désordre. Une civilisation implique des règles fixes, une discipline, le passage de l'instinctif au rationnel, la prévoyance de l'avenir, un degré élevé de culture, conditions totalement inaccessibles aux foules, abandonnées à elles-mêmes. Par leur puissance uniquement destructive, elles agissent comme ces microbes qui activent la dissolution des corps débilités ou

a tiges San |

pe PSYCHOLOGIE DES FOULES

des cadavres. Quand l'édifice d’une civilisation est vermoulu, les foules en aménent l'écroulement. C’est alors qu’apparaît leur rôle. Pour un instant, la force aveugle du nombre devient la seule philosophie de l’histoire.

En sera-t-il de même pour notre civilisation? Nous pouvons le craindre, mais nous l’ignorons encore.

Résignons-nous à subir le règne des foules, puisque des mains imprévoyantes ont successivement renversé toutes les barrières qui pouvaient les contenir.

Ces foules, dont on commence à tant parler, nous les connaissons bien peu. Les psychologues professionnels, ayant vécu loin d'elles, les ont toujours ignorées, et ne s’en sont occupés qu'au point de vue des crimes qu’elles

peuvent commettre. Les foules criminelles existent sans

doute, mais il est aussi des foules vertueuses, des foules héroïques et bien d'autres encore. Les crimes des foules

ne constituent qu’un ca$ particulier de leur psychologie,

et ne feraient pas plus connaitre leur constitution mentale qu’on ne connaitrait celle d'un individu en décrivant

| seulement ses vices.

A vrai dire pourtant, les maîtres du monde, les fonda-

teurs de religions ou d'empires, les apôtres de toutes les

croyances, les hommes d’État éminents, et, dans une sphère plus modeste, les simples chefs de petites collectivités humaines, ont toujours été des psychologues inconscients, ayant de l’âme des foules une connaissance instinctive, souvent très sûre. La connaissant bien ils en sont facilement devenus les maitres. Napoléon pénétrait merveilleusement la psychologie des foules françaises, mais il méconnut complètement parfois celle des foules de races différentes (1).

(4) Ses plus subtils conseillers ne la comprirent d’ailleurs

Page 1