Nous empruntons quelques-uns des détails qui suivent à un
article de M. Bird dans le Britiah Chess Magazine^ les autres
renseignements nous ont été fournis en partie par MM. Gœtz et
^'eti. Pour avoir un historique plus complet, il faut lire un article
tout récent et très bien informé de M. Béligne dans la Revue
encyclopédique du l** avril 1893.
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Paris, huit parties simultanées sans échiquier; il les gagna presque toutes. On a conservé le procès-verbal de ces parties; ce sont, à ce qu'on assure, de véritables modèles de profondeur et d*élégance, qui restent un sujet d*admiration pour les connaisseurs. A peu près vers la même époque, Paulsen joua en Amérique dix parties sans voir; et à Londres, en 1861, à Simpson*s Divan, il en joua douze. Le nombre de parties le plus élevé .appartient au médecin Zukertort, qui, le 21 décembre 1876, à Saint George's Chess Club, à Londres, lutta, le dos tourné, contre seize adversaires.
Tous ces grands joueurs d'échecs sont morts aujourd'hui; mais ils ont eu des successeurs iquî possèdent la même faculté merveilleuse, et ces derniers sont si nombreux qu'on doit renoncer à les compter. On admet généralement dans le monde des joueurs que tout amateur de première force peut jouer sans échiquier au moins une partie. Cela se comprend d'autant mieux que, pour jouer avec l'échiquier sous les yeux, il faut — cela semble extraordinaire — jouer sans voir.
« L'amateur qui dresse un plan dans sa tête, écrit Selkirk, un auteur estimé, est obligé de se représenter les positions des pièces après quelques coups supposés ; à ce moment, la vue de l'échiquier ne servirait qu'à l'embrouiller. » Cette observation nous paraît très juste et elle nous a été présentée spontanément par un grand nombre de nos correspondants, a Tout le jeu d'échecs, nous écrit le docteur Tarrasch, se fait en partie sans voir. Toute combinaison de cinq coups, par exemple, s'exécute mentalement, avec la-
LE JEU A l'aveugle. 237
seule différence que Ton a Téchiquier devant soi. Les pièces qu'on regarde gênent bien souvent les calculs. » Il faut cependant ne pas exagérer l'importance de ce rapprochement. Dans le jeu devant l'échiquier, on n'a à se représenter que la position future, tandis que dans le jeu sans voir il faut se représenter à la fois la position présente et la position future, chose d'autant plus difficile que le futur n'est qu'une modification du présent. Quoi qu'il en soit, la principale difficulté du jeu sans voir réside dans le nombre des parties qu'il faut mener simultanément sans les confondre. Quand ce nombre est de 6, de 8 et même de 10, l'effort à faire exige une amplitude de mémoire qui reste toujours le privilège d'un petit nombre. Parmi les joueurs vivants, les plus célèbres sont MM. Blackburne, Fritz, Gœtz, Rosenthal, Tarrasch, Tschigorine, etc.
£xiste-t-il une relation exacte, mathématique, entre la force de combinaison pour les échecs et le développement de la mémoire * ? En d'autres termes, les
1. J'admets ici implicitement que le jeu sans voir repose, en partie au moins, sur la mémoire. Cette proposition est si évidente qu elle peut se passer de démonstration. Dans le questionnaire, j'avais attiré l'attention des joueurs sans voir sur ce point. La question posée était : Avez-vous une bonne mémoire? Les réponses obtenues me paraissent si confuses, que je ne puis rien en tirer. Très probablement il est difficile pour une personne qui n'est point psychologue d'analyser sa mémoire et surtout d'en mesurer l'étendue. L'impression d'ensemble qui se dégage, c'est ^ae les gprands joueurs sans voir ont, même pour ce qui n'est pas les échecs, une mémoire très développée, et supérieure à la commune mesure. Beaucoup se vantent de pouvoir réciter par <^o?iir un très grand nombre de vers. J'ajouterai que plusieurs ^^t observé qu'ils oublient avec une déplorable facilité les évé- ''«Hients sans importance; l'un d'eux se plaint d'oublier souvent '^ cl^f de sa maison, — et cependant c'est un de ceux qui peuvent
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joueurs les plus forts sont-ils ceux qui peuvent mener à l'aveugle le plus grand nombre de parties ? Je soulève, en passant, cette question, parce qu'elle a été souvent posée en psychologie, sous une forme un peu différente : on s*est demandé quelle relation existe entre la mémoire et Tintelligence, ou entre la mémoire et le jugement.
Conçu dans ces termes généraux et vagues, le problème échappe à toute solution précise, et chacun peut y répondre à son gré; les uns, pour montrer à quel point la mémoire est indépendante du jugement, citeront des idiots qui, incapables de se nourrir seuls, ont parfois une mémoire étonnante, récitent sans faute la liste des papes ou répètent, sans oublier un mot, une page qu'on leur a lue une seule fois ; en faveur de l'opinion inverse, d'autres personnes invoqueront la biographie de quelques hommes éminents, comme Victor Hugo, dont la mémoire était si puissante, qu'elle conservait non seulement les faits importants, mais les incidents les plus frivoles. En réalité, aucun de ces exemples n'est convaincant : ce sont des documents incomplets et disparates, dont on ne peut tirer que des conclusions contradictoires. Si Ton veut savoir bien exactement dans quelle mesure une grande intelligence suppose une grande mémoire, il faut étudier des groupes d'individus du même genre chez lesquels l'intelligence varie d'amplitude, en cherchant en même temps quelles sont les modifications correspondantes de la mémoire.
jouer pendant quinze jours de suite des séances de six parties à l'aveugle. Ce ne sont point là à proprement parler des lacunes de la mémoire, mais plutôt des distractions.
LE JEU A L*AVEUGLE. 239
L'étude des joueurs d'échecs satisfait à cette première condition; de plus, cette étude n'est point arrêtée par une difficulté que Ton rencontrerait nécessairement si Ton soumettait à la même analyse des hommes de génie, choisis parmi les savants et les artistes. Pour ces derniers, il paraît assez difiQcile, presque impossible, de mesurer le degré de l'intelligence; les manifestations de leur génie sont si variées, et en même temps dépendent si étroitement de circonstances accidentelles, qu'on ne peut pas les réduire à une commune mesure, et la précision qu'on voudrait y mettre serait un trompe-l'œil. Malgré l'abus que la rhétorique a fait des parallèles, qui pensera à comparer Victor Hugo et Napoléon ? Et même si l'on prend des hommes appartenant à la même catégorie, ne sera-t-il pas embarrassant souvent de comparer l'intelligence stratégique de deux généraux qui se sont trouvés aux prises avec des circonstances absolument différentes? Pareille difficulté ne se présente pas pour les joueurs d'échecs : l'échiquier donne leur mesure exacte; l'échiquier est comme un champ de bataille idéal, où le hasard ne prend aucune place, car la lutte ne se poursuit qu'entre ^es idées, dont les pièces sont les signes matériels.
On connaît aujourd'hui la force de tous les joueurs <g[ui ont joué en public et dont les parties ont été impri- ;K3iées. Chacun a son nom sur une cote, qui n'est écrite xiuUe part, mais que tous les connaisseurs ont dans la ïnémoire. Pour montrer à quel point les idées sont précises, nous rappellerons la classification que l'on fait habituellement entre les joueurs.
Sont considérés comme de première force ceux qui
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moins, m'assure-t-on, à Tinfluence de l'exercice qu'à l'inégalité des intelligences. La maîtrise aux échecs est un don de nature. Sans doute tout le monde peut apprendre les échecs; toute personne intelligente et appliquée peut arriver à jouer convenablement; quelques-uns seulement sont marqués pour devenir de première force; on devient bon joueur; on naît joueur de première force. C'est si vrai que chaque personne, après avoir atteint par la pratique et l'étude un certain degré de force, ne dépasse plus guère ce degré; c'est la limite naturelle de son esprit. Prenons des exemples célèbres : voici MM. Blackburne et Steinitz, deux grands maîtres. Depuis vingt ans, ils se sont bien souvent mesurés ensemble : toujours M. Steinitz a eu le dessus; sur une dizaine de parties jouées, M. Steinitz a toujours gagné la majorité, au moins six. La constance de cette supériorité est d'autant plus curieuse que l'inégalité de deux joueurs de ce genre est extrêmement petite : c'est une nuance; si M. Steinitz faisait le moindre avantage à son adversaire, fût-ce d'un pion, il serait sûr d'être battu.
Ces distinctions étant établies, il nous sera facile de rechercher si le nombre des parties jouées sans voir présente quelque relation avec la force du joueur. Deux propositions nous paraissent résumer assez fidèlement les faits que nous avons recueillis.
D'une part, il est à peu près certain que tous les professionnels et amateurs forts sont capables de jouer sans voir, au moins une partie. Il existe donc une relation directe entre la mémoire du joueur et sa force ie combinaison; on ne saurait du reste s'en
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étonner, puisque même devant Téchiquier on joue dans une large mesure sans voir et que les combinaisons se font de tête.
D'autre part, et cette seconde proposition corrige un peu Teffet de la première, il n'existe aucune proportion exacte entre le nombre des parties jouées de mémoire et la force du joueur. Sur ce point, les témoignages abondent. M. Steinitz, dont nous venons de citer le nom, et qui est le premier joueur de notre époque, n'a jamais joué que quatre parties sans voir, ce qui est un assez médiocre tour de force de mémoire pour lui ; des adversaires qu'il battrait avec facilité lui sont bien supérieurs à ce point de vue. Un jeune magistrat d'Allemagne, M. Fritz, qui a joué sans voir jusqu'à treize parties, n'est pas de la force de M. Steinitz. M. Bird, joueur anglais, qui depuis plus de quarante ans tient tête d'une manière honorable aux plus célèbres joueurs, n'a jamais fait ou laissé publier une partie sans voir. M. Gunsberg, qui a joué vingt-quatre parties à la fois contre de très forts adversaires en moins de deux heures, les trois cents premiers coups occupant trente minutes, et qui dans ces circon— stances a gagné presque toutes les parties d'une manière correcte et souvent brillante, est loin de conserver les mêmes qualités dans le jeu sans voir.
Ainsi se trouve éclaircie une question importante. Il y a certainement, dans la plupart des cas, une coînci — dence entre la mémoire nécessaire pour le jeu d'échecs et la puissance de combinaison; la plupart des forts joueurs peuvent jouer sans voir; 'mais cette relation entre les deux facultés n'est point nécessaire ; .la règle
LE JEU A L AVEUGLE
posée offre, nousTavons montré, de nombreuses exceptions; et en outre, il n'existe aucune relation proportionnelle entre le nombre des parties jouées sans voir et la force de calcul. Cette dernière observation, la plus importante de toutes, montre combien on aurait tort de chercher en psychologie à établir dans les relations des diverses facultés la rigueur des proportions mathématiques.
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