CHAPITRE I
Il n’y a pas longtemps encore, quand un psychologue voulait traiter la question si importante des grandes mémoires, il allait chercher dans sa bibliothèque les recueils d’anciennes histoires et d’anecdotes curieuses. Les livres d’Abercrombie, de Brierre de Boismont et de quelques autres étaient vraiment utiles à consulter. Pour la mémoire visuelle, on citait l’exemple connu d Horace Vernet, capable de peindre un portrait en pied après avoir vu une seule fois le modèle; pour la mémoire auditive du musicien, on reproduisait l’histoire de Mozart notant, après deux auditions, le Mise-
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PSYCHOLOGIE DES JOUEURS ü’ÉCHECS.
rcre de la chapelle Sixtine; pour le calcul mental, l’usage était de parler de Henri Mondeux.
La psychologie contemporaine, sans dédaigner ces documents historiques, mais les jugeant parfois suspects et toujours incomplets, se tourne plus volontiers vers l’observation et l’expérience. Si nous désirons connaître le mécanisme de la mémoire des chiffres, nous préférons à la lecture des ouvrages admiratifs de Jacobi sur son élève, le pâtre Mondeux, deux heures d’expérience passées au laboratoire avec Jacques Inaudi. Si nous sommes curieux de connaître l’étendue de la mémoire musicale, nous entreprendrons, à l’exemple de M. Courtier, professeur de l’Université, une étude sur la mémoire des solistes, qui pourraient jouer, sans partition, pendant plus de vingt-quatre heures. Combien ce genre d’études n’est-il pas plus intéressant, plus instructif, plus fécond que celui de l’historien! Au lieu d’avoir affaire à un document inerte et mort, on analyse une personne vivante.
Me conformant à cette tradition nouvelle, j’ai fait, et je veux résumer ici, une étude de psychologie sur la mémoire des joueurs d’échecs qui sont capables de îouer sans voir les échiquiers 1 ; voici comment j’ai été amené à m’occuper de cette question. Il y a un peu plus de trois ans, en février 1891, j’appris par hasard qu’un jeune Alsacien, M. Gcetz, venait de jouer au
1. J’exclus de mon étude tous les détails techniques, de manière à pouvoir être lu même par ceux qui n’ont que des notions très sommaires sur le jeu des echccs ; il suffira en effet, pour tout comprendre, de connaître les noms des pièces et leur marche sur l’échiquier, et d’avoir l'idée la plus sommaire d’une partie.
café de la Régence huit parties sans voir. J’eus un entretien avec M. Gœtz, je lui demandai de m’expliquer les moyens d’action dont il se servait.
Il faut remarquer qu’à cette époque la question n’avait pas été encore étudiée régulièrement. Parmi les rares joueurs qui avaient eu l’occasion de s’expliquer à ce propos, quelques-uns, comme Zukertort, parlaient par énigmes. Qu’on en juge. J’emprunte la citation suivante à M. Béligne : « Quand il jouait plusieurs parties sans voir, les parties se trouvaient rangées dans sa mémoire comme dans différents tiroirs. A chaque partie, le tiroir correspondant s’ouvrait pour lui, tandis que tous les autres restaient fermés. Le coup joué, ce tiroir se refermait pour laisser place au
second. » L’explication me parait si peu intelligible
ce n’est qu’une tautologie grossière — que je soupçonne Zukei toi t de s etre agréablement moqué de ceux qui l’interrogeaient.
Les auteurs qui ont consenti à écrire plus clairement ont tous admis que le tour de force repose sur la mémoire visuelle. Lowenthal, par exemple, considère comme indispensable au jeu sans voir la faculté de peindre sur la rétine une représentation de l’échiquier et de ses pièces, avec les changements que leur font subir les coups successifs.
Mais c est M. Taine qui a développé cette explication avec le plus d’ampleur '. M. Taine a publié une observation prise sur un Américain de ses ainis qu’il ne nomme pas; celte observation, malheureusement