‹ Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecsChapitre 48 sur 54 · MÉMOIRE VISUELLE CONCRÈTE ET MÉMOIRE VISUELLE ABSTRAITE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE VISUELLE CONCRÈTE ET MÉMOIRE VISUELLE ABSTRAITE

J’aborde dans ce chapitre une des questions les plus curieuses et peut-être les plus originales que l’enquête ait révélées; je vais montrer qu’il existe plusieurs espèces différentes de mémoire visuelle.

On sait déjà, par des observations antérieures, et surtout par l’analyse psychologique, que la mémoire visuelle comprend deux mémoires bien distinctes et indépendantes l’une de l’autre : la mémoire des couleurs et celle des formes. Il est probable qu’on doit pousser plus avant cette subdivision et reconnaître, dans la mémoire des couleurs par exemple, la lumière, les couleurs, les nuances, etc. Il est vraisemblable que certaines personnes sont plus sensibles aux degrés différents de la lumière et de l’ombre; que d’autres retiennent mieux, avec plus d’exactitude, les nuances de couleur, les teintes délicates; que d’autres enfin notent de préférence les assemblages de couleurs et

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leurs relations réciproques. Toutes ces questions méritent d’être étudiées expérimentalement.

La distinction que nous cherchons à introduire dans la mémoire visuelle, à la suite de nos études sur les joueurs d’échecs, est d’un ordre tout différent : elle ne repose point sur la nature de la sensation visuelle qui est rappelée et ressuscitée dans la mémoire, mais sur les modifications que l’attention et l’attitude de l’esprit impriment à cette sensation. Entrons dans quelques détails, pour nous faire bien comprendre.

On a cru jusqu’ici, quand on a cherché à s’expliquer les facultés des joueurs à l’aveugle, que leur mémoire visuelle est une répétition des sensations reçues par l’œil lorsqu’on regarde un échiquier pendant le combat. On a, implicitement, supposé que la vision mentale du joueur ressemble à la vision réelle comme une copie, comme une peinture exacte, comme une photographie en couleur.

Pendant longtemps, le seul document qui existât dans la science était l’observation publiée par M. Taine. M. Taine écrivait au sujet de la mémoire visuelle des joueurs : « 11 est clair qu’à chaque coup la figure de l’échiquier tout entière avec l’ordonnance des diverses pièces leur est présente, comme dans un miroir intérieur, sans quoi ils ne pourraient prévoir les suites probables du coup qu’ils viennent de subir et du coup qu’ils vont commander ».

Remarquons cette expression : « La figure de l’échiquier leur est présente comme dans un miroir ». 11 serait difficile de dire plus clairement que la mémoire du joueur d’échecs est une mémoire concrète. L’obser-

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vation de M. Taine, nous avons pu nous en convaincre facilement, n’a point une portée générale : elle n’est pas vraie de tous les joueurs; et si l’on veut se rendre un compte exact de leur façon de procéder, il faut établir entre eux plusieurs catégories.

Commençons par faire une remarque importante dans le but de prévenir quelques erreurs d’interprétation. Quand on cherche à définir les images dont se sert une personne donnée, il faut ne pas oublier que la nature de ces images peut varier dans une mesure considérable suivant le sens dans lequel se porte l’attention de la personne. Ce qui caractérise son type de mémoire, ce qui fait que cette personne est par exemple plus voisine du type visuel que du type auditif, c’est qu’elle a l’habitude de préférer les images visuelles pour les différentes opérations de son esprit; mais il n’en résulte nullement que les images auditives soient complètement éteintes : cette personne du type visuel pourra, si elle le veut, si elle fait effort, évoquer des images de son absolument nettes et très intenses. Il y a donc lieu de distinguer les images spontanées et les images évoquées. Cette distinction s’applique aux joueurs d’échecs. Tout joueur qui manie depuis des années des pièces d’échecs doit être capable, quand il concentre son attention sur ce point, de se représenter fidèlement la couleur d’un fou ou la forme d’une tour; c’est alors une image évoquée. Ce que nous nous proposons d’étudier, ce sont les images naturelles et spontanées du joueur, celles qui se forment dans son esprit à un moment où il ne cherche qu’à exécuter des combinaisons d’échecs.

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Donnons encore quelques renseignements préliminaires sur les échecs et les échiquiers que le joueur sans voir doit se représenter, pour que le lecteur se fasse une idée des variétés que peut présenter l’image mentale du joueur. L’échiquier sur lequel on joue est composé, on le sait, de 64 cases alternativement blanches et noires ; les échiquiers se font soit en cartonpierre recouvert de papier ou de toile, soit en peau, soit en bois de noyer, de palissandre ou de houx, soit en ivoire. Les pièces d’échecs se font en buis, en ébène ou en ivoire. La forme des pièces varie un peu; on en connaît de deux modèles principaux : le modèle Régence, qui est élégant et bien proportionné, et le modèle anglais connu sous le nom de Staunton chess men, qui est plus lourd, plus massif. A part le cavalier et la tour, aucune pièce d’echecs ne rappelle la forme de 1 objet dont elle porte le nom; ce sont de simples quilles, qui diffèrent entre elles par la taille et le nombre des ornements. Quant à la couleur, une distinction est à faire. Les pièces du camp des noirs sont réellement noires; les pièces blanches ne sont pas réellement blanches, mais en général d’un jaune plus ou moins clair.

Ceci dit, nous allons résumer les réponses des joueurs d échecs à notre questionnaire, en nous efforçant de leur laisser le plus souvent possible la parole; nous aurons seulement le soin, pour mettre un peu de clarté dans ces documents, de donner un ordre particulier aux réponses; nous commençons pas les observations dans lesquelles la mémoire visuelle de l’échiquier est concrète; et nous rangeons à la suite les

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autres observations en suivant l’ordre de l’abstraction croissante

M. Plasse, un amateur, de bonne force, qui a joué sans voir deux parties simultanées, a pendant le jeu une représentation concrète de l’échiquier et des pièces; il voit les blancs et les noirs, les blancs avec lesquels il joue étant plus rapprochés de lui; l’échiquier est posé devant lui comme dans les conditions ordinaires du jeu. C’est du côté des blancs qu’il aperçoit la partie; il ne pourrait pas changer son point de vue, et il a essayé sans succès de jouer avec les noirs. Les pièces qu’il se représente dans son imagination ont la forme de celles qui servent à son jeu ordinaire; ce ne sont pas des pièces quelconques : leur forme est bien visible et bien nette; il voit, dit-il, les petits yeux du cavalier. Il a chez lui un petit échiquier de voyage, qui se ferme en boîte; c’est sur cet échiquier qu’il imagine d’ordinaire la partie, et il en aperçoit la charnière. Ce dernier détail montre bien qu’il s’agit d’une vision mentale concrète.

M. Formsteic/ier, compositeur de problèmes, n’a jamais joué sans voir et se croit incapable de ce tour de force; mais, à propos des problèmes d’échecs, il nous fait part d’une remarque intéressante. Quand il pense à un problème, il ne se représente pas un échiquier réel avec ses pièces, mais un diagramme d’échiquier, du genre de ceux qui lui servent pour envoyer ses problèmes aux journaux. De plus, s’il lui arrive de songer à un problème qui l’avait occupé autrefois, il peut souvent reconnaître l’origine de ce problème, savoir, par exemple, s’il est origine française ou

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anglaise, en examinant avec soin la forme des figures posées sur son diagramme mental; ainsi, les problèmes anglais se distinguent des français par la forme du fou; le fou anglais est un évéque, et il est représenté dans les diagrammes par le dessin d’une mitre.

M. Taubenhaus paraît avoir une mémoire visuelle concrète, mais il donne peu de détails. « Mon opinion, écrit-il, est qu’on voit tout à fait l’échiquier, et dans la grandeur de celui dont on a l’habitude de se servir; je me représente l’échiquier pareil à ceux dont je me sers d’habitude; je vois nettement la couleur des pièces et des cases. » Ce mode de visualisation est à noter, car il est assez rare chez les joueurs de la force de M. Taubenhaus, capable de jouer sans voir six parties simultanées.

M. Courel , amateur distingué, nous envoie les renseignements suivants : « Je me sers d’un échiquier modèle Régence, et je me représente un échiquier modèle Régence abstrait, sans détails ou accidents individuels. Je me représente aussi bien la figure que la couleur des pièces; je vois mentalement la figure du fou et celle du roi. C’est par leur figure que je les reconnais dans ma mémoire. »

M. Schabelsky. « Aveugle depuis six ans, j’observe que ma mémoire s’est extrêmement développée durant ce laps de temps. Je n’avais jamais essayé autrefois de jouer à l’aveugle; or, ma cécité et l’amour du jeu d’échecs m’y ont porté à présent, et à l’heure qu’il

est je joue à l’aveugle avec beaucoup de facilité. Je

me représente toujours l’échiquier et les figures dont je me suis servi avant de devenir aveugle. La couleur des

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cases se présente très distincte; la couleur des pièces n’attire pas mon attention, mais je ne confonds jamais les figures blanches et les figures noires, étant guidé par la position de la partie. Je me représente les couleurs de mon ancien échiquier jaune et noir. Je me représente la forme des figures aussi bien que leur couleur; et en me représentant la figure je n’en sépare pas le mode de mouvement. Lorsque je réfléchis à la position de la partie, je me représente l’échiquier avec ses figures comme si je les voyais, et je déplace les pièces dans mon imagination tout comme je l’ai fait avec ma main. N’ayant perdu la vue que depuis six ans, j’ai assez bien conservé l’impression de la forme des figures pour pouvoir me les représenter sans avoir besoin de recourir au toucher. Je trouve que pour jouer à l’aveugle il est absolument nécessaire de bien étudier l’échiquier, c’est-à-dire de connaître la position qu’occupe chaque case sous le rapport de la longueur, de la largeur et de la diagonale sur l’échiquier. Il faut aussi être très sûr de la couleur de chaque case. Je suis parvenu à si fermement connaître l’échiquier que tout endormi je pourrais dire la couleur et la position de la case indiquée. Il doit en être de même des mouvements des figures; ainsi il suffit qu’on me nomme le cavalier placé à F 4 pour que les huit cases qu’il défend se présentent à ma mémoire. » Ajoutons un détail sur les forces de notre correspondant : « Je n’ai jamais, dit-il, essayé de jouer à l’aveugle plusieurs parties à la fois en présence de mes partenaires, mais je joue contre six partenaires à la fois par correspondance ; cela est certes plus facile, vu qu’on a le temps de la réflexion. Depuis

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les huit mois que je me suis engagé clans le jeu de ces six parties, je n’ai jamais été dans le cas de me les faire répéter, tellement elles sont bien imprimées dans ma mémoire. »

A quelques nuances près, ces premières observations appartiennent au même genre de mémoire, à la mémoire visuelle concrète. Cette mémoire reproduit les principaux caractères de l’échiquier, c’est-à-dire :

i° La couleur des cases;

2° La couleur des pièces;

3° La forme des pièces, avec leurs détails caractéristiques.

Cependant nous ne croyons pas qu’on puisse comparer la représentation mentale, même concrète, de l’échiquier, à ce que peut donner la vision réelle; nous douions fort que le parallèle soit juste; l’image visuelle diffère de la réalité; elle en diffère comme un portrait diffère d’une photographie, par l’effacement semi-volontaire de détails sans importance; la plus belle mémoire visuelle ne retient pas les choses telles qu’elles sont pour 1 œil, mais opère un choix intelligent qui dépend du but que 1 on se propose en évoquant un souvenir.

M. Taine en a fait la remarque à propos du jeu d échecs. Regardons un moment un échiquier et ses pièces en position : que de détails insignifiants nous apercevons! La forme bizarre des ombres portées, la réflexion de la lumière sur l’échiquier, et une foule d autres choses qu il n’est nullement nécessaire de se rappeler pour jouer sans voir, parce que ce sont des accidents. Quand on presse de questions le joueur, meme celui qui se vante de copier dans son imagina-

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lion le spectacle des yeux, on n’a pas de peine à se convaincre que cette copie n’est point servile, mais intelligente, et repose sur un choix; ainsi le joueur ne voit pas mentalement l’ombre des pièces pendant qu’il joue. C’est un premier degré d’abstraction.

Maintenant, nous allons examiner des observations d’un ordre différent, dans lesquelles la mémoire visuelle subit un travail d’abstraction plus considérable.

M. Fritz. Un intérêt particulier s’attache aux réponses de M. Fritz, car c’est le joueur actuellement vivant qui a réussi à conduire le plus grand nombre de parties à l’aveugle : il parties. « L’échiquier qui m’apparaît est sans signes caractéristiques, et les pièces aussi. » Le correspondant veut dire que ses pièces n’appartiennent à aucun type particulier, Régence, Staunton ou autre. « L’image de l’échiquier et des pièces apparaît avec leurs couleurs, et cela plus vivement pour les pièces que je joue moi-même. La forme des pièces n’y est pour rien. Elles ne m’apparaissent pas avec une forme déterminée, quoique les diverses pièces se montrent avec des dimensions différentes, par exemple le pion plus petit que le cavalier, et celui-ci plus petit que la reine. »

Par plusieurs côtés, sans contredit, la représentation mentale de M. Fritz reste concrète; elle devient abstraite surtout par l’effacement de la forme des pièces. On voit que la couleur des pièces continue à être nettement perçue.

M. Fercxj Howel, amateur distingué, nous donne une description analogue à la précédente. « Mon échiquier mental consiste seulement en 64 cases colorées alter-

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nativement; cet échiquier n’a pas de bord; les pièces, comme les cases, se distinguent par leurs couleurs blanches et noires. Les pièces n’ont point de forme particulière; mais je sais instinctivement ce quelles sont. » Plus loin, le même correspondant ajoute : « Mon image est toujours peu distincte; et ce qui le prouve, c’est que la couleur blanche des pièces de mon camp m’apparaît en gris; c’est ce défaut de netteté dans mon image mentale qui m’empêche de bien jouer à l’aveugle. Je reconnais les pièces à leur pouvoir, c’est-à-dire à leurs mouvements possibles; dans une mesure limitée, je perçois leurs mouvements réciproques. »

M. Tolosa y Carreras. « Afin de mieux répondre aux questions que vous avez formulées, j’ai joué hier une partie sans voir, et je puis vous affirmer que l’échiquier (mental) sur lequel je jouais n’avait pas de caractères individuels, quoique mon adversaire jouât sur un petit échiquier de poche, et que j’eusse vu cet échiquier et les petites pièces rangées en ordre de bataille, avant de tourner le dos. » En ce qui concerne la représentation de la couleur et de la forme, M. Tolosa ajoute :

« Cela dépend de ma volonté; pour voir nettement la couleur des pièces et des cases, distinguer, par leur couleur, les blancs et les noirs des deux camps, distinguer la couleur du buis, du palissandre, ou de la peau qui font la matière de l’échiquier, il faut que je fasse ex professa un acte de concentration; je joue à l’aveugle sans penser jamais à tout cela, et je puis jouer sans voir l’image de l’échiquier coloré. » Dans une autre lettre, le même correspondant ajoute quelques traits à

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sa description. « Par un simple acte de ma volonté, je puis me représenter la forme exacte et la couleur des pièces posées sur l’échiquier; celle représentation est toujours la copie ou image exacte de l’échiquier et des pièces dont je suis habitué à me servir. Je crois qu’il est très utile de se représenter la forme et la couleur des pièces, surtout dans les premières parties sans voir que l’on joue, et aussi lorsqu’il y a longtemps qu’on n’a joué à l’aveugle. Du reste, je crois que dans quelques cas (par exemple lorsque l’imagination devient paresseuse, ainsi que dans telle ou telle face ou période de la partie) il est tout à fait nécessaire, même pour ceux qui sont déjà habitués à jouer sans voir, de demander appui à cette représentation, afin de calculer mieux les coups. Cependant, après m’être bien examiné, je déclare que je joue, dans la plupart des cas, en voyant mentalement un échiquier en cases blanches seulement, et que je peux calculer parfaitement les coups, quoique la forme et la couleur des pièces se représentent dans l’imagination sous une forme et une couleur très vagues. Pour voir en imagination nettement, soit l’échiquier coloré, soit la forme ou la couleur des pièces dans l’espace, il faut que je fasse un acte de concentration ou abstraction psychique. »

M. Moriau. a Je crois qu’un très fort joueur, analysant profondément une position, doit à peine faire attention à la forme des pièces; il regarde l’échiquier d’une manière vague. Dans son cerveau, les pièces se meuvent suivant leur mouvement propre, et ce n’est que pour les individualiser qu’il leur donne un nom. La même chose existe dans le jeu sans voir; rien de

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plus, rien de moins. Le modeste joueur qui perd une pièce, disant qu’il n’a pas vu qu’elle était en prise, ne pourra pas comprendre cela, car il lui faut de belles pièces bien distinctes, et une bonne lumière venant de derrière. Mais tout cela n’est pas nécessaire à un fort joueur. » Plus loin, le même correspondant ajoute : « Je puis me représenter exactement la forme d'un fou, la forme d’une machine à vapeur, changer les tuyaux, etc. J’ai fait plusieurs inventions et j’ai toujours exécuté mes dessins dans ma tête avant de les mettre sur le papier. Mais quand je combine, je ne me représente pas la forme du fou. Le joueur sans voir, s’il pensait à la forme des pièces ou à la couleur des cases, ne pourrait pas en même temps penser aux combinaisons. Je crois vous avoir écrit que Blackburne m’avait dit une fois qu’un joueur sans voir transcendant ne devrait voir ni formes de pièces, ni couleurs de cases, mais les attributs des pièces et 64 cases, et calculer les mouvements. Ceci serait l’idéal, que personne au monde n’a jamais atteint, car un joueur a besoin de s’aider de petites choses, comme vous l’avez deviné dans votre questionnaire. » J’ai demandé à M. Moriau de bien vouloir dessiner la forme des pièces telles qu’il les voit mentalement pendant une partie. Il me répond : « Vptre demande nous paraît, à M. Cunnock et à moi, très difficile. Nous avons essayé de nous rendre compte, et nous trouvons que nous ne prenons ni la peine ni le temps de définir la forme des pièces dans notre mémoire ; nous savons seulement que c’est un cavalier ou un fou , sans ncus occuper d’autre chose. Si l’intérêt de la partie est concentré

sur une ou quelques pièces, que je déplace (mentalement) pour analyser la position, alors je m’aperçois que lorsque je remets (mentalement) les pièces en place pour les jouer ailleurs, je leur donne leur forme habituelle, afin de comprendre la position comme si j’avais un échiquier devant moi. Mais ceci n'est qu’exceptionnel; en général, je déplace les pièces sans m’occuper de leur forme. » Ces explications sont à rapprocher de celles de M. Tolosa y Carreras, avec lequel il semble bien que M. Moriau est d’accord sur le fond de la question. Les deux correspondants reconnaissent qu’ils ne visualisent la forme que par exception, et que cette visualisation exceptionnelle peut servir à mieux fixer le souvenir d’une position.

M. Anosoff. « En jouant à l’aveugle, je n’ai aucune idée de forme ou de couleur. Les figures se divisent en figures hostiles et alliées. J’oublie leur forme extérieure, et je ne me souviens que de leurs qualités et de la situation dans laquelle elles se trouvent réciproquement. Si j’oublie cela, si je commence à douter où se trouve une certaine figure, je répète en esprit la partie depuis le commencement. » Cette brève description reproduit assez exactement celles de M. Moriau et Toloza y Carreras, avec, semble-t-il, un degré d’abstraction de plus. On a dû remarquer cette phrase :

« Les figures se divisent en hostiles et alliées ». Si je comprends bien M. Anosoff, il sait qu’une pièce lui appartient, non parce qu’il s'aperçoit, dans sa vision mentale, qu’elle est blanche, mais parce qu’il a le sentiment qu’il peut en disposer.

M. Blackburne. Son observation ne nous est point

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parvenue directement , mais par l’intermédiaire de M. Moriau et de M. Cunnock, qui, en faisant causer le célèbre joueur anglais, sont parvenus à lui arracher des confidences, qu’ils ont été assez aimables pour m’envoyer. M. Blackburne a dit bien des fois que, pour bien jouer sans voir, il fallait être un boni blindfold chessplayer. Quant à lui, il répète qu’il ne sait pas comment il joue aux échecs sans voir, et que, s’il le savait, il ne pourrait pas l’expliquer. M. Moriau m’envoie en outre ce renseignement : « J’ai son autorité pour dire qu’à son point de vue un bon joueur ne doit s’occuper ni de la couleur des cases ni de la forme des pièces, mais de leur puissance. En revanche il dit, et je le crois, et ses parties semblent le prouver, qu’il voit la position sur l’échiquier aussi exactement que s il avait celui-ci devant les yeux. » Les renseignements envoyés par M. Cunnock confirment pleinement les précédents, « M. Blackburne m’a dit qu’il ne voit pas du tout la couleur et la forme des pièces pendant les parties. C’est pour lui une affaire sans importance que son échiquier imaginaire ait 1 mètre ou 50 mètres de longueur et de largeur. Le critérium dont il se sert pour dire s’il voit les couleurs des cases ou non est le suivant : « Quelle est la couleur de la case 7 du fou de la reine ». Il est obligé, pour répondre, d’y réfléchir à fond, [lie has to t/iink it out.) Il ne voit pas cela de suite. » A une autre occasion, il s’est servi de la comparaison suivante : « Si vous songez à votre chambre à coucher, vous serez capable de vous rappeler la position de votre lit, des chaises, de la table, du lavabo, de la porte, de la fenêtre, du

lapis; vous vous rappellerez la couleur du papier peint, el ainsi de suite; c’est justement de cette manière que je puis me rappeler les positions sur l’échiquier. Si, quand vous rentrez chez vous, vous trouviez les objets changés de place, vous vous en apercevriez de suite. Ou encore mieux, si quelqu’un venait vous dire que le lit a été éloigné de la fenêtre et rapproché de la cheminée, cela vous donnerait la même information que lorsque mon rapporteur appelle le mouvement d’un pion à 4 roi. »

Cette dernière métaphore me paraît être d’un sens passablement obscur; et sans perdre notre temps à expliquer les réponses un peu énigmatiques de l’oracle, nous ferons simplement la remarque que, sur beaucoup de points , M. Blackburne donne précisément les mêmes réponses que les autres joueurs; l’effacement de la couleur et de la forme montre que ce joueur se sert d’une mémoire visuelle abstraite.

M. Sittenfelcl. « Je commence par citer un fait qui se rattache directement au jeu sans voir : ce fait consiste à suivre sans échiquier une partie imprimée. 11 m’arrive fréquemment de le faire, et je puis constater que je suis extrêmement journalier sous ce rapport. Parfois je le fais avec la plus grande facilité : tout comme devant un échiquier, je suis les idées du joueur, je devine ses combinaisons et je fais même un peu d’analyse. D’autres jours, cela me vient très péniblement, et pour retenir à peu près toute la partie, je suis obligé de surcharger ma mémoire.

« Je m’explique ce phénomène (le jeu sans voir) par la mémoire visuelle dont mon cerveau est plus ou

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moins susceptible. Lorsqu’une partie sérieuse, telle une partie d’un match, d’un concours, ou toute partie où mon amour-propre est fortement engagé, m’intéresse vivement, la vision de l’échiquier, ou plutôt la vision des positions successives subsiste très nettement longtemps après la partie terminée. Non seulement je me rappelle les combinaisons que j’ai vues ou cherchées séance tenante, mais aussi les combinaisons qui m’ont échappé et les erreurs commises.

« Pour bien rendre ma pensée, je devrais remplacer le mot échiquier par celui de la position, chaque fois qu’il s’agit de la mémoire visuelle, car je ne vois réellement qu’elle. Mon échiquier imaginaire n’a ni bords ni couleurs distinctes pour ses cases : c’est comme un transparent grisâtre où les points plus ou moins foncés forment la position, et où je reconnais telle ou telle pièce non par sa forme spéciale, mais bien par son mouvement possible, c’est-à-dire par son action. Du reste la couleur de telle ou telle case m’importe très peu. »

M. Sitlenfeld, sur notre demande, a bien voulu dessiner pour nous la manière dont il se représente une position pendant une partie. Nous donnons son dessin et la légende développée qui l'accompagne.

« Pour faciliter ma tâche, nous écrit M. Sitlenfeld, je vais choisir une position simple, où la combinaison est très facile à comprendre.

« Supposons que j’aie joué une partie et que je sois arrivé à celte position (voir fig. 17), et alors je vais la dessiner telle que je la fixe dans ma mémoire avant de chercher un coup pour moi (voir fig. 18).

PSYCHOLOGUE I) lis JOUEURS d’ÉCHECS.

« Si imiintenant T pr P à 4 D

T pr T T pr T

T pr T D pr T F 2 Cd F pr D P 4 Td

D 2 Cr K pr F

D pr Dech

(Je traduis l’action d’une pièce par une ligne reliant les deux cases.)

Fig. 17. — Position des pièces dans la partie décrite par M. Sittenfcld.

« Dans la première phase je vois toute l’action se concentrer autour du pion à 4 D.

« Dans la deuxième, c’est-à-dire après la disparition des pièces, je vois qu’il me faut 5 temps pour faire une dame et que le roi adverse ne peut pas l’empêcher, puisqu’il lui faut 6 temps. »

Nous supposons que le dessin de M. Siltenfeld est légèrement symbolique; par les lignes tracées, M. Sit— tcnfeld a sans doute voulu indiquer la direction des mouvements que les pièces sont capables d’exécuter;

MÉMOIRE VISUELLE CONCRETE.

l’ensemble de la figure fait bien comprendre, par l’enchevôtrement des lignes et leur direction, l’état mental très compliqué qui se produit pendant le jeu sans voir. Ci-après, nous donnons quelques opinions qui con-

I1 ig. 18. — Dessin île M. SitlcnTelil pour caractériser l'image visuelle d’une partie d’échecs.

firment complètement les déductions précédentes. « La forme des pièces et leur couleur n’importent point, nous dit M. Arnous de Rivière; dans le jeu sans voir, les principaux éléments qui servent aux combinaisons sont la ligne de direction que doit suivre la pièce et le chiffre de la case où la pièce doit s’arrêter; le joueur

sans voir se donne, dans son esprit, la représentation de lignes mobiles qui s’entre-croisent; c’est de la géométrie de situation. »

Un élève distingué du laboratoire de la Sorbonne, M. Victor Henri, s’est essayé à jouer sans voir une partie qu il a menée jusqu’à la fin; ses impressions ressemblent un peu à celles de M. Gœtz; pendant le jeu, il voit nettement les cases, il ne se représente à aucun degré les pièces; il sait qu’elles occupent une certaine position et il ne pense pas à leur forme, mais à leur portée, et surtout à leur nom. Le mot devient, dans ce cas, le substitut de l’image.

M. Gœtz, dont nous avons déjà, au commencement de ce travail, indiqué les procédés, — et on les trouvera exposés longuement dans son article que nous publions en appendice, — nous a, sur notre demande, donné les renseignements suivants :

« Si, dit-il, en jouant sans voir, je pouvais distinguer devant mon œil intérieur toute la partie aussi clairement que si elle tombait sous mes yeux, je dédaignerais ce moyen, qui n’est pas dans l’esprit de la chose..., qui n’est qû’une solution de parade. » Sur nos demandes directes, M. Gœtz a bien voulu revenir sur quelques-unes de ses affirmations et les préciser. Il peut, s’il le désire, nous apprend-il, visualiser une partie, c’est-à-dire se représenter l’échiquier comme s’il le voyait; c’est ce qu’il a fait au laboratoire de la Sorbonne, où il a joué sans voir contre M. Beaunis. Quand il joue simultanément six à huit parties, il abandonne ce moyen, qui ne lui est d’aucun secours, et qui n’aurait d’autre effet que de le fatiguer. Il ne

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se représente donc ni la forme des pièces ni leur couleur. « Je peux toujours dire, m’écrit-il encore, si j’avais les blancs ou les noirs, parce que la position des pièces est asymétrique. 11 en résulte que l’un des joueurs a son roi dans la moitié droite de l’échiquier, tandis que l’autre a le sien dans la moitié gauche. En dehors de cela, je ne vois aucune différence. » Voilà pour la couleur. M. Gœtz n’est pas moins explicite sur la perception des formes. « Quant aux pièces, je ne vois pas leurs formes, mais pas du tout; je joue mes parties tantôt avec des pièces forme Régence, tantôt avec des pièces anglaises dites forme Staunton. Or il me serait impossible de dire si je vois des formes Staunton ou des formes Régence en jouant sans voir. Je ne vois que la portée, l’action des pièces. Ainsi, par exemple, la tour marche en ligne droite. Une tour postée quelque part me fait l'effet que doit faire à l’artilleur son canon, dont il devine plutôt qu’il ne voit l’emplacement derrière un rempart. C’est l’action, la portée du canon qu’il doit envisager. Ainsi, un fou n’est pas pour mon œil intérieur une pièce tournée plus ou moins baroquement, c’est une force oblique. »

Nous avons dit en commençant notre travail que les explications de M. Gœtz sur sa mémoire nous avaient paru presque inintelligibles, et que, dérouté dès le début, nous avions abandonné notre étude. La lumière s’est faite maintenant; le lecteur prévenu comprendra que les explications de M. Gœtz constituent une description très juste et très line de la mémoire visuelle abstraite.

M. Tarrasc/i. Nous extrayons de sa remarquable observation le passage suivant :

« En jouant devant l’échiquier, un novice peut seul voir en détail l’échiquier et la forme particulière des pièces, parce qu’il ne saisit pas leur signification intrinsèque. Au contraire l’amateur, dont les pensées sont absorbées par les combinaisons du jeu, ne voit pas une pièce de bois à tête de cheval, mais une pièce qui possède la marche particulière du cavalier, et qui équivaut à peu près à trois pions, qui, pour le moment, est peut-être mal placée au bord de l’échiquier, ou qui est sur le point de faire une attaque décisive, ou que l’adversaire menace de clouer sur place, etc. Enfin, il ne voit pas une poupée de bois, il n’en voit pas la matière, il voit la valeur de la pièce comme cavalier. Plus la pensée s’engage dans les combinaisons, moins les yeux s’aperçoivent de la matière de l’échiquier et de ses pièces. L’attention tout entière du joueur se concentre intérieurement en lui-même, et son regard, qui tombe encore instinctivement sur les accessoires extérieurs, ne se rend pas compte de leur nature. Voici quelques exemples à l’appui. Je ne saurais dire si les échiquiers employés lors du dernier tournoi à Dresde (en 1892) étaient en bois ou en carton, mais je sais par cœur presque toutes les parties que j’y ai faites. Bien plus : si à Dresde même, et au moment où je quittais ma table de jeu, quelqu’un m’avait demandé sur quelle espèce d’échiquier j’avais joué la dernière partie, j’aurais été incapable de répondre. Voici un autre exemple. La dame blanche des échecs dont je me sers à la maison a perdu sa pointe, et ma femme la colle à sa place seule-

MÉMOIRE VISUELLE COXCHKTE.

ment de temps en temps avec de la cire d’Espagne. Après la partie, je ne saurais dire si la pièce avait, cette fois-ci, sa pointe ou non.

« Au jeu ordinaire, on n’aperçoit donc pas les objets, ou du moins on ne les voit que très imparfaitement. Gomment les apercevrait-on en jouant sans voir? Je puis seulement dire que je me représente l’échiquier assez petit, à peu près de la grandeur d’un diagramme (c’est-à-dire de huit centimètres de largeur), pour mieux embrasser la totalité, et pour faire passer le regard mental plus vite d’une case à une autre. Je ne vois pas les cases distinctement noires et blanches, mais seulement claires et foncées. Pour la couleur des pièces, la différence est encore beaucoup moins marquée. Elles se montrent à moi plutôt comme ennemies ou alliées. La forme des pièces ne rn’apparaît qu’indistinctement ; je considère principalement leur faculté d’action. »

On voit que, comme M. Moriau, M. Tarrasch fait une comparaison très juste entre la manière dont le fort joueur regarde l’échiquier et la manière dont il se le représente.

Nous réservons pour la fin deux observations curieuses, qui semblent différer des précédentes par un plus haut degré d abstraction. Tous les joueurs dont nous venons de faire connaître les explications s’accordent sur ce poinL qu’ils ont le sentiment de voir mentalement l’échiquier pendant le jeu à l’aveugle; ils ont conscience de faire un appel à leur mémoire visuelle. Deux joueurs dont il nous reste à parler s’expriment un peu différemment.

M. Forsyth, qui a joué cinq parties à l’aveugle, simultanément, nous envoie une observation curieuse, dont nous extrayons ce qui suit :

« Je ne vois pas du tout l’échiquier, mais, malgré cela,/e pense 1 à un échiquier de la grandeur de ceux sur lesquels j’ai l’habitude de jouer. Je pense aux cases comme étant éclairées ou obscures; et quant aux pièces, quoique j’imagine qu’elles sont de couleur différente, je fais plus d’attention à ce fait qu elles sont des forces m’appartenant ou des forces hostiles. Quand je joue avec les blancs, je conserve en vue que mon roi est à ma droite, et que la diagonale de cases blanches passe à mon 4 roi (c’est la 4° case de la ligne du roi); de même, quand je joue avec les noirs, je pense à mon roi étant à gauche, et à la diagonale blanche passant a travers le 4 roi.... Je donne très peu d’attention aux formes et aux couleurs des pièces. Le pouvoir de la pièce, plutôt que sa forme, est l’idée importante. Bien que je pense confusément à la forme, je reconnais les pièces principalement par leur pouvoir, et leur forme e'st dans une certaine mesure associée à leur pouvoir. » Pour finir, la comparaison suivante : « Quand une personne a vécu pendant un temps considérable dans une maison contenant beaucoup de chambres et de cabinets, et qu’elle s’est familiarisée avec les corridors, les étages, les chambres et les cabinets, il serait très facile pour elle, même sans voir, de se rendre dans quelque

1. Remarquons cette distinction : « je ne vois pas, mais je pense... »; elle indique probablement un défaut de netteté de l'image mentale ; peut-être y a-t-il autre chose. Ces phénomènes sont encore bien obscurs.

MÉMOIRE VISUELLE CONCRÈTE

endroit particulier de la maison qu’on lui nommerait. Pareillement, un joueur d’échecs éprouve aussi peu de difficulté à déplacer une pièce d'une case à une autre, connaissant les cases qu’il traverse et les cases qui sont à proximité. »

M. Rosenthal, consulté sur ces questions, m’écrit que pendant les parties il ne voit ni l’échiquier ni les pièces : « Je ne procède point par vision, mais par calcul mathématique raisonne; il y a des joueurs qui procèdent par vision; leur jeu est incertain et ils perdent la majorité des parties ». Au laboratoire de la Soi bonne, M. Rosenthal a développé oralement sa manière de voir, et sans être certain de l’avoir toujours bien compris, nous extrayons de nos notes prises au moment môme les renseignements suivants : « D’abord, d * t— il , qu’entendez-vous par vision mentale ? Ma réponse dépend du sens que vous attachez à ce mot. Je vois l’échiquier comme on voit la rue où l’on passe, sans y faire attention; quand vous ouvrez votre armoire, vous savez où sont tous les objets, et cependant vous ne les voyez pas tous; vous ne les faites pas venir devant f’os yeux. Il en est ainsi pour la vue des coups joués sur 1 échiquier. » Pour lui, quand il s’aperçoit qu’il voit [visualise) la partie, il se dit : « Je vais la perdre », et il se remet à calculer. Qu’est-ce que ce mot de calcul, qui est passablement obscur? M. Rosenthal paraît entendre par là qu’il récapitule tous les coups précédant une position donnée; celte répétition se ferait presque instantanément dans sa mémoire. M. Rosen- Ihal prétend ne donner à celte répétition ni le son de sa voix, ni le son de la voix d’un ami; mais il fait la

PSYCHOLOGIE DES JOUEURS d’ÉCHECS.

répétition en murmurant avec rapidité. Le fait est que lorsqu’il veut donner un exemple, il répète rapidement à mi-voix les coups joués, comme on répéterait les vers précédents d’une tirade pour arriver au vers que l’on veut citer à haute voix.

En mettant à part ces deux dernières observations, surtout la dernière, qui renferme plusieurs points obscurs, il est à remarquer que la grande majorité des joueui’s emploie, pour les parties jouées sans échiquier, une mémoire visuelle abstraite, dans laquelle un grand nombre des sensations de la vision se trouvent supprimées. Si nous faisons le compte de ce qui est supprimé et de ce qui reste, nous arriverons à décrire cette mémoire visuelle abstraite de la manière suivante :

Dans la plupart des cas, le joueur conserve le sentimont de voir mentalement l’échiquier; un seul joueur, M. Forsyth, fait une distinction et prétend ne pas voir l’échiquier, mais y penser; les autres ont tous la conviction d’une vision intellectuelle. L’image mentale est localisée devant le joueur, qui en général n’aperçoit à la fois qu’une partie de l’échiquier, celle où se produisent les incidents les plus intéressants de la bataille. L’échiquier mental n’appartient d’ordinaire à aucune forme particulière; c’est, comme dit un correspondant, un échiquier abstrait, composé simplement de 64 cases; très souvent, les bords de l’échiquier disparaissent. La couleur des cases est visualisée parfois avec son opposition de blanc et noir; plus souvent, les couleurs sont moins tranchées. L’échiquier apparaît dans une teinte grisâtre, où les cases sont alternativement claires et foncées. Pour quelques joueurs, certaines diago-

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nales, offrant pour le jeu une importance particulière, sont vues plus nettement que les autres.

La couleur des pièces est un des attributs qui s’effacent les premiers; la couleur des pièces disparaît avant la forme des pièces, et aussi avant la couleur des cases. Le joueur à l’aveugle a l’habitude de jouer avec les blancs, il ne peut donc pas oublier qu’il a les blancs; mais les pièces des deux camps rivaux se distinguent en général par d’autres caractères que la couleur. D’après M. Fritz, la couleur de son camp lui apparaît plus nettement que celle du camp ennemi. Le blanc des pièces, quand il est visualisé, paraît souvent grisâtre. Quelques joueurs expliquent clairement qu’ils parviennent à éliminer 1 élément couleur de leur vision mentale sans courir le risque de commettre des erreurs de combinaison. Quelques-uns, comme M. Gœtz et M. Forsyth, remarquent que la position des pièces dans les deux camps est asymétrique; s’ils ont les blancs, ils ont leur roi à droite de la reine; cette notion de position — notion géométrique — remplace jusqu à un certain point la sensation de couleur. Cependant, quand le combat est engagé et que les pièces ont abandonné depuis longtemps leur position de début, il nous semble que cette considération ne peut plus suffire pour distinguer deux pièces, par exemple deux lous, appartenant l’un aux blancs, l’autre aux noirs.

D autres joueurs, en très grand nombre, donnent une raison différente et bien curieuse : les figures, disentils, se distinguent en hostiles et alliées; on a le sentiment, en d’autres termes (si je comprends bien l’expression), de commander les unes et de combattre

310 PSYCHOLOGIE DES JOUEURS d’ÉCHECS.

contre les autres. Ce sentiment provient sans doute d’un souvenir abrégé des incidents antérieurs de la partie. Il est instructif de remarquer que les joueurs arrivent à remplacer un élément aussi simple que la couleur noire d’une pièce par un élément complexe, comme l’hostilité de cette pièce *.

La forme des pièces paraît être un des éléments qui s’effacent le plus difficilement de l’image mentale. Le plus souvent, il reste une représentation confuse de la forme, ou une représentation abrégée et schématisée; quelques auteurs ont pris le soin de décrire ces simplifications. Pour d’autres, rares à la vérité, il semble que toute figure s’évanouit, et la pièce est réduite à une sorte d’entité (Forsyth, Gœtz) ou un nom (Henri). Ceux qui poussent le plus loin ce travail d’abstraction ne sont pas les derniers à remarquer qu’ils ont parfois une vision plastique de la partie, et que dans certains cas la représentation de la forme et même de la couleur peut rendre des services à la mémoire.

Tous les joueurs se représentent nettement, ou du moins avec autant de netteté que possible, la position des pièces sur l’échiquier et les rapports spatiaux qu’elles affectent entre elles. Sur ce point, ils sont unanimes; on comprend que sans cette représentation de la position il n’y aurait pas de combinaison possible. Ils se représentent aussi ce qu’ils appellent la puissance de la pièce, entendant parler probablement du

1. Cela tient sans doute à ce que la couleur est une sensation, tandis que Vhostilitc correspond à un ensemble d’idées, de choses intelligibles, et qu’une des lois de la mémoire consiste ù faire pénétrer de l'intelligence dans les faits.

MÉMOIRE VISUELLE CONCRÈTE

mouvement que la pièce peut exécuter; bien entendu, ils ne se représentent pas, à propos de chaque pièce, tous les mouvements possibles, mais seulement ceux qui sont utiles au jeu et font partie d’une combinaison. Le mouvement de la pièce est associé souvent à la représentation de sa figure.

Voilà quels sont les principaux traits de la mémoire visuelle du joueur; en tenant compte de ce fait qu’elle conserve simplement les positions des pièces et leurs mouvements, on peut, avec M. Charcot, lui donner le nom de mémoire visuelle géométrique.

Les auteurs contemporains, en décrivant les images mentales, ont parfois fait usage de cette expression; mais je crois que c’est ici, dans notre étude, qu’on trouvera la première description de cette mémoire, accompagnée d’un certain nombre de documents précis.

Cette variété de mémoire visuelle est, comme on le comprend facilement, le produit d’un travail d’abstraction; elle résulte de la direction que le joueur donne à son attention; si le joueur arrive à négliger forme et couleur, c’est parce qu’il veut faire l’économie de ces représentations qui ne sont pas indispensables aux combinaisons. Il paraît résulter de notre enquête que ce sont surtout les forts joueurs qui usent d’une mémoire visuelle abstraite; cela lient peut-être à ce que l'exercice facilile l’abstraction de la mémoire, peut-être aussi à ce que la profondeur des combinaisons ne laisse pas au joueur le loisir de se donner une représentation plastique.

Quelques-uns des correspondants , entre autres MM. Tarrasch et Moriau, ont eu 1 idée d’expliquer la

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nature abstraite de leur mémoire visuelle en rappelant la manière dont un fort joueur regarde l’échiquier. En jouant avec l’échiquier sous les yeux, le fort joueur ne songe pas à regarder la forme et la couleur des pièces; il n’a de tout cela qu’une perception semi-consciente, et il regarde au delà; de môme, quand nous ouvrons notre piano pour jouer, nous ne regardons pas avec attention les touches, et quand nous prenons notre fusil pour aller à la chasse, nous ne songeons pas à examiner les détails de la crosse; de même encore, pour rappeler les comparaisons de MM. Rosenthal et Forsyth, qui ont au fond le même sens, nous circulons dans notre appartement ou nous prenons un objet dans notre armoire, sans faire venir les objets devant nos yeux ; notre œil, familiarisé avec certains objets, n’en prend que ce qui lui est nécessaire. Utilitaires avant tout, nous percevons dans l’objet les détails nécessaires à l’usage que nous en faisons; ce sont des objets simplifiés, des schèmes d’objets, des espèces de fantômes que nous percevons; c’est de cette manière abrégée que nous percevons les pièces de notre appartement, et souvent aussi les personnes qui vivent avec nous.

C’est cette même tendance à l’abstraction qui se manifeste dans le jeu à l’aveugle. Le joueur regarde mentalement l’échiquier comme il a l’habitude de le regarder avec ses yeux ouverts, c’est-à-dire en négligeant tous les éléments qui ne sont pas nécessaires aux combinaisons de pièces. Tout cela est simple, clair, logique; et l’on comprend que les joueurs exercés laissent aux simples amateurs la vision concrète de

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l’échiquier, vision inutile et naïve, pour ne pas dire plus.

Ceci nous rappelle une particularité bien intéressante que M. Galton a rencontrée au cours de sa remarquable enquête sur les images mentales 1 . M. Galton demandait aux personnes si, quand elles cherchent à se représenter un objet quelconque, par exemple l’aspect d’un déjeuner servi, elles en ont une vue intérieure comparable dans quelque mesure à une vision réelle. Ce sont, paraît-il, les femmes et les enfants qui ont le mieux compris la question; les personnes habituées à 1 analyse intellectuelle, et particulièrement les savants, ont rarement de « belles images visuelles pleines de couleurs »; ils font plutôt usage d’images visuelles abstraites qui diffèrent profondément des sensations de 1 œil. On peut en conclure que ces images abstraites résultent d’un perfectionnement intellectuel, et sont en quelque sorte plus élevées en dignité que les images visuelles concrètes.

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