LA RÉCAPITULATION D’UNE PARTIE
parce qu’elle reproduit dans leur ordre les coups joués sur l’échiquier; d’autres joueurs, et c’est le plus grand nombre, l’appellent simplement mémoire. A la représentation visuelle de l’échiquier on donne le nom d'imagination, et à la récapitulation des coups on donne le nom de mémoire. Nous reviendrons sur cette terminologie, et nous montrerons qu’elle renferme un problème de psychologie assez compliqué.
Pour le moment, sans nous préoccuper de la nature exacte de celte récapitulation, l’essentiel est de faire sentir en quoi elle diffère de la représentation de la position. Elle en diffère en ce qu’elle est successive. Quand on se représente visuellement une position, on la voit pour ainsi dire en bloc, d’un seul coup *. Quand on récapitule, on suit l’ordre des événements, on voit les positions des pièces se succéder et non coexister. Une récapitulation méthodique et complète, à haute voix, d une partie avancée, est une opération assez longue. Exemple : M. Gœtz a joué devant moi au laboratoire de la Sorbonne une partie contre M. Beaunis; celte partie a compté 27 coups joués par chaque adversaire, soit un total de 54 coups. A la fin, M. Gœtz a répété dans l’ordre toute la partie sans erreur; il a mis quatre minutes à faire cette répétition.
Du moment qu’on possède un souvenir bien fixe de la position, il semble inutile de pouvoir se rappeler la série d’événements qui ont abouti à cette position. Mais les joueurs sont, je le répète, d’accord pour
1. Nos études sur les calculntcurs mentaux nous ont montré que 1 opposition des deux procédés est moins tranchée qu’elle ne
J) c4Fü 1 L •
affirmer cette nécessité, et ils ne trouvent nullement que les deux opérations fassent double emploi.
M. Tarrasch dit, sans insister : « Quand je fais plus d’une partie simultanément, il faut, pour que je reprenne la suite des idées de la prochaine partie, que je m’en rappelle brièvement l’historique. Cette récapitulation, il est vrai, se fait ici en très peu de temps. » M. Schallopp dit : « Il me faut parfois répéter mentalement tous les coups d’une partie pour bien constater quelle est la position du jeu et si, par exemple, le pion de la tour se trouve encore à sa place primitive ou s'il a fait un pas en avant. Quelquefois je me rends compte des coups pour m’assurer davantage qu’une ligne diagonale qui se présente à mon esprit comme étant libre est réellement inoccupée dans tout son parcours sans qu’il y eût peut-être tel petit pion qui s’y fût glissé, et qui pourrait me jouer un tour par sa présence, si par hasard j’indiquais, malgré lui, un coup qui devrait passer tout le long de la ligne ».
M. Tolosa y Carreras, à qui je dois des communications nombreuses et nourries, s’explique de la manière suivante sur l’importance de la récapitulation. Il donne à cette mémoire, nous le rappelons, le nom de mémoire d'ordre.
« 11 est évident que celui qui joue sans voir doit se servir de la mémoire d’ordre et qu’elle est un élément tout à fait indispensable pour calculer et combiner les coups à l’aveugle. L’expérience démontre que ceux qui peuvent jouer sans voir doivent de même être capables de réciter par cœur les coups qu’ils ont joués et les réponses des adversaires, et les réciter dans l’ordre
LA RÉCAPITULATION d’üNE PARTIE.
de succession avec lequel ces coups et ces réponses ont été joués — Cependant, si je dois en juger d’après ce qui m’arrive lorsque je joue sans voir, la mémoire d’ordre n’entre en activité que dans quelques cas exceptionnels : 1° quand, suivant Georges Walter, le jeu devient obscur et que la position relative des pièces commence à se brouiller dans l’esprit et qu’il n’y a pas d’autre remède que de recommencer la partie afin d’en reprendre le fil jusqu’au point où on a été arrêté; 2° lorsque je veux me rendre compte de la position exacte d’une pièce ou d’un pion dont j’ai oublié le placement particulier; 3° lorsque les coups de mon adversaire n’ont pas de rapport avec les miens; par exemple, lorsque, après les coups suivants :
(1) P'jR, P4R,
mon adversaire répond P 3TD; ou bien s’il tâche de m’égarer en jouant des coups bizarres.
« En dehors de ces cas exceptionnels, la mémoire d’ordre ne m’est pas nécessaire pour jouer sans voir, c’est-à-dire que je ne rejoue pas la partie à chaque coup de l’adversaire, même en jouant deux parties à la fois; il me suffit de mettre en pleine activité l’imagination (il faut entendre l’image visuelle de l’échiquier) et le calcul, qui sont, à mon avis, les deux éléments les plus essentiels pour jouer à l’aveugle. Du reste, je dois noter qu’un joueur peut posséder à un très haut degré la mémoire d’ordre, et cependant ne pas pouvoir bien jouer sans voir, par suite du manque d’imagination (visuelle) suffisante pour coin-
PSYCHOLOGIE DES JOUEURS d’ÉCHECS.
biner des mouvements stratégiques sans avoir l’échiquier sous les yeux. »
Ainsi, pour M. Tolosa y Carreras, l’imagination visuelle est indispensable au jeu sans voir et occupe le premier rang comme importance; la mémoire de récapitulation est utile surtout dans des cas exceptionnels. ^ oici de ces cas a ajouter à la liste des précédents :
« Lorsque je joue une seule partie sans voir, je ne récapitule que rarement les coups précédents, parce que la position m apparaît à chaque coup comme un tableau. Lorsque je joue deux parties, je suis obligé de récapituler, dans quelques cas, les coups précédents. Récemment, j’ai essayé de jouer trois parties sans voir. Eh bien! lorsque je voulais retrouver la position de 1 échiquier n° 3, il fallait toujours récapituler les coups précédents, nommer ces coups à voix liasse, sans quoi il m’était impossible de me représenter cette position dans l’espace, ni répondre correctement aux coups de mon adversaire. Du reste, j éprouvais quelque fatigue, si je voulais faire usage des autres sortes de mémoire pour mieux me représenter la position du troisième échiquier. »
Cet exemple est très intéressant et très suggestif. Ainsi, l’auteur peut se représenter sous la forme de tableaux visuels deux parties d’échecs ; pour trois parties, c’est impossible; sa mémoire visuelle est comme encombrée par les deux tableaux : il ne reste plus de place; alors il recourt à la méthode de récapitulation verbale, et c’est par cette méthode qu’il arrive à connaître la position de la 3° partie. Cette collaboration de mémoires différentes permet d'obvier
LA RÉCAPITULATION I)’uNE PARTIE.
au remplissage d'une mémoire particulière. J’ai observé un fait analogue sur moi-même dans l’expérience suivante : Je cherchais à graver dans mon souvenir, n’importe comment, une douzaine de carrés de couleur dessinés sur une feuille de papier, et disposés en figure. Inconsciemment, je nommai les huit premiers, me confiant à ma mémoire verbale, et je retins les quatre autres sous forme d’images visuelles . J’arrivai de la sorte à les retenir tous . Par ma seule mémoire verbale (en énonçant une seule fois les noms des couleurs) je n’aurais certainement pas réussi. Tel est l’avantage des mémoires différentes *.
M. Rosenthal sent profondément, nous l’avons déjà dit, la nécessité de la répétition mentale, et n’arrive même à la position qu’en faisant cette récapitulation à chaque coup.
M. Gœtz remarque que c’est peut-être à cette circonstance qu est due une certaine lenteur dans le jeu de M. Rosenthal. Quant à lui, quand il joue plusieurs parties, il retrouve ordinairement la partie là où il l’a laissée; mais s il y a hésitation sur la place d’une pièce, il récapitule toute la partie. Cette récapitulation est une béquille pour la mémoire.
M. b ritz est du meme avis : « Certaines positions ne peuvent être retrouvées que par la répétition de tous les coups qui ont déjà été joués , principalement lorsque les parties ont été conduites dès le début avec une certaine négligence ».
Je ne fais pas d’autres citations, pour éviter les
1. Voir sur ce point des expériences M. Mdnstcrberg [Vsijch. Rcview , New York,
toutes récentes n° 1, 1894).
de
répétitions inutiles. Je pense résumer d'une manière exacte toutes les réponses obtenues de mes correspondants en disant que dans la grande majorité des cas (9 fois sur 10 environ) le joueur sans voir, en passant d une partie à 1 autre, retrouve la position, qu’il a associée avec le numéro de l’échiquier. Mais toutes les fois qu’il existe quelque incertitude sur la position d’une pièce, on recourt à la mémoire de récapitulation, et on rejoue mentalement la partie entière. Ces deux mémoires sont considérées comme indispensables toutes les deux; elles se prêtent un mutuel appui. Le plus souvent, la première — ou mémoire de position — sert à combiner les coups; et la seconde, mémoire de récapitulation, sert à vérifier l’exactitude de la première.
Nous avons dit qu’il existait, à ce propos, un problème de psychologie dont nos correspondants ne se sont pas rendu compte; ce problème est de savoir quelle est la nature des images qui forment ces deux mémoires différentes. On serait tenté, à première vue, de supposer que la position s’obtient par la mémoire visuelle, et la récapitulation par la mémoire verbale. Nous savons déjà que les choses sont moins simples. Nous avons montré que si la position est constituée principalement par l’image visuelle, des éléments verbaux en font partie intégrante et peuvent remplir les lacunes de la vision mentale. Pareillement , nous croyons que la mémoire de récapitulation est principalement de nature verbale, mais qu’elle peut être aidée, de temps en temps, par des souvenirs visuels.
11 y a, en ellèt, deux moyens de récapituler une
LA RÉCAPITULATION’ ü’uNlî PARTIE.
partie. Le premier moyen consiste à enchaîner les noms des coups, sous la forme où ils sont appelés par le rapporteur au cours de la partie, c’est-à-dire sous la forme de mots; le second moyen consiste à suivre sur l’échiquier mental le déplacement successif des pièces, comme si on y assistait les yeux fixés sur l’échiquier. Cette question de la nature des images paraît ici de valeur secondaire. Les joueurs n’y ont point attaché d’importance, et les explications qu’ils ont données sont obscures. Je crois que la distinction capitale à faire est celle de la mémoire de position et de la mémoire de récapitulation.