‹ Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecsChapitre 53 sur 54 · RÉFLEXIONS SUR LE JEU D’ÉCHECS JOUÉ SANS VOIR · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LE JEU D’ÉCHECS JOUÉ SANS VOIR

Mais j'entends, par contre, dire à M. Rosenthal qu’en jouant sans voir il procédait exclusivement par calcul et qu’il ne voyait ni échiquiers, ni pièces. Et moimême qui suis complètement dépourvu de mémoire locale, qui passerais deux cents fois dans la même rue sans pouvoir me faire plus qu’une idée très vague, une fois passé, des maisons qui s’y trouvent, qui suis capable de m’égarer dans un coin de montagne où j’aurais passé plusieurs fois, qui ne saurais me représenter la figure d’une personne avec laquelle j’aurais passé une ou plusieurs journées, je parviens facilement à jouer ces parties d’échecs sans voir.

J’avoue cependant que, pour quelqu’un qui a toujours ressenti une froide horreur pour le lit procustéen de la logique d’école et à qui les arcanes de la psychologie ont toujours paru impénétrables, il est assez embarrassant d’analyser exactement et méthodiquement une chose aussi compliquée. Mais, comme mon philosophe m’a dit que les naïvetés, dans une observation de soi-même, étaient inévitables pour un laïque et avaient, en outre, une certaine saveur pour les initiés, je m’enhardis et j’y vais bravement et naïvement.

Il y a d’abord à distinguer entre une seule partie jouée sans voir et plusieurs parties jouées simultanément.

Je me rappelle avoir lu quelque part, en son temps, une interview de Zukerkort après une de ses séances. Le célèbre maître y déclare qu’en jouant plusieurs parties sans voir, ces parties se trouvaient rangées dans sa mémoire comme dans différents tiroirs. A chaque partie le tiroir correspondant s’ouvrait pour

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lui, tandis que tous les autres restaient fermés. Le coup joué, ce tiroir se fermait pour laisser la place au suivant, etc.

Certainement celle explication est bien rudimentaire, et cependant il paraît difficile de dire davantage sur ce point. Car la faculté d éloigner, par un effort de notre volonté, de notre attention tel objet ou telle idée pour porter ailleurs notre observation se manifeste continuellement dans notre cerveau. C’est même une condition essentielle de l'intégrité de nos fonctions psychiques, car, cette faculté abolie, nous ne serions plus maîtres de notre raison. Demandez donc à un joueur de cartes pourquoi il ne confond pas pique avec carreau et cœur avec trèfle; demandez à un général pourquoi il ne confond pas, dans le plan de campagne qu’il poursuit dans sa tête, le terrain avec celui d'une bataille qu’il AÛent de se remémorer ; demandez au mathématicien comment il peut passer sans difficulté de la géométrie descriptive au calcul intégral et de là aux comptes de sa cuisinière; ils vous répondront que cela est puisque cela est, ou plutôt ils ne vous répondront pas. Alors pourquoi un joueur d’échecs jugerait-il nécessaire de vous expliquer pourquoi les parties passées, présentes et à venir ne forment pas dans sa tète un inextricable chaos ?

Mais, sauf le cas où deux parties offriraient des positions d’une grande ressemblance, ce serait lui faire injure que de supposer qu’il puisse confondre le russe avec le chinois ou une église avec une pépinière. Plus cela sera dissemblable, mieux il saura le tenir séparé.

C’est une erreur très répandue que de croire que

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l’on puisse égarer un bon joueur sans voir en lui jouant des coups bizarres, extraordinaires. La jolie partie Morphy-Carr (Birmingham) prouve le contraire.

Il est vrai que la puissance de distinction pour deux positions données est très inégale, et ici les joueurs d'échecs seront seuls à me comprendre.

Ce n’est pas par un effet de hasard ou de développement historique du jeu que les parties, dites fermées ou irrégulières, qui ne débutent pas par P 4R des deux côtés nous paraissent plus difficiles à saisir et à analyser que les parties ouvertes. Certainement tout le monde, à peu d’exceptions près, a joué plus de parties ouvertes que de parties irrégulières. Mais, en fùl-il autrement, les positions nettes et franches, où les pièces principales entrent rapidement en action, où les lignes d attaque sont plus vivement dégagées, offriraient cependant plus de prise à la mémoire et à l’imagination que les parties fermées où le dégagement laborieux et uniforme tend à étouffer l’initiative et le génie des echecs sous les principes du modem c/iess.

Ce n’est certes pas la difficulté du jeu de dames qui a jusqu à présent empêché ses adeptes de jouer sans voir, mais c’est l’uniformité désespérante qu’offrent à I œil et à l’esprit les coups toujours semblables de chaque début, c’est l’absence de toute idée saillante, de toute configuration plastique dans les positions données par ce jeu. Pour parler à la mémoire, à l’imagination, il n y a rien de tel que la diversité : non pas le chaos, mais la diversité harmonieuse, enchaînée dans le cadre du connu. Pour que le rythme frappe 1 imagination, il faut qu’il soit rehaussé par la mélodie,

PSYCHOLOGIE UES JOUEUIIS u’ÉCHECS.

mais, pour que la mélodie parle à la mémoire, il faut qu’elle soit liée et divisée par le rythme.

Pour me récapituler, la condition essentielle pour retenir parallèlement et sans les confondre deux ou plusieurs parties d’échecs est que l’on se soit rendu compte de leur diversité, de la physionomie particulière de chaque partie. Ceci admis, le nombre de parties à jouer n’est plus limité que par l’insuffisance physique de nos organes. Inaudi ne calculera pas avec des nombres de 500 chiffres et personne n’a songé à jouer 100 parties simultanément et sans voir.

La question du « record » du nombre et de la vitesse dépend de l’organisation individuelle et ne rentre guère dans le cadre de mes observations générales.

Dans son Traité des Echecs, M. Selkirk cherche à réaliser l’idée singulière de vouloir apprendre aux commençants le jeu d’échecs sans voir. Les indications fournies par cet auteur, bien que ne répondant pas au but qu’il s’était proposé, n’en sont pas moins précieuses pour les amateurs. Ainsi les différentes déductions sur la corrélation entre l’échiquier et la marche des pièces sont fort justes et certainement doivent être connues, fût-ce inconsciemment, de tout chacun qui joue sans voir l’échiquier. Mais l’auteur est un pédadogue trop hardi, il ne se rend pas suffisamment compte des difficultés qu’il a surmontées lui-même pour arriver au degré de fort joueur et il ressemble, pour lui emprunter une comparaison, au professeur de mathématiques qui voudrait apprendre aux jeunes élèves l'algèbre et la trigonométrie avant qu’ils soient ferrés sur les quatre règles. Quoi qu’il en dise, le jeu d’échecs sans voir

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