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Causeries du lundi, t. III, p

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témoignages qui donnent à croire que Frédéric exagérait lui-môme son irréligion, il cite à l'appui ces paroles écrites par Tami de Voltaire au sortir de la guerre de Sept Ans : « Ne paraît- il pas étonnant que ce qu'il y a de plus raffiné dans la prudence humaine, joint à la force, soit si souvent la dupe d'événements inattendus ou de coups de la fortune ? Et ne paraît-il pas qu'il y a un certain je ne sais quoi qui se joue avec mépris des projets des hommes ? »

Cette fin dans l'apaisement et dans une sorte de renonciation désabusée n'est cependant pas la loi universelle. Il y a des grands hommes qui ne finissent que dans la défaite. Les causes de cette impuissance, succédant à des victoires merveilleuses, ne sont pas difficiles à discerner. Quelquefois l'ambition survit à la force de l'intelligence, que l'âge n'a point respectée. Plus souvent, l'ivresse d'un succès qui l'a déshabitué des résistances emporte le grand homme à des entreprises impossibles. Napoléon veut encore vaincre avec des ressources insuffisantes, comme Beethoven et Michel- Ange veulent rendre des idées que les moyens propres à leurs arts se refusent à

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exprimer, comme Descartes veut trouver a priori des lois de la nature que rexpérimentation eût seule pu lui révéler. Ainsi encore tel homme qui abattu tous ses rivaux dans la diplomatie ou dans la guerre, et dont Tambition a grandi avec les victoires, se prend à mépriser tous les obstacles ; il croit que les lois économiques, par exemple, se plieront à ses exigences, comme l'ont fait les hommes passionnés ou naïfs qu'il avait fait servir à ses desseins. Quoi qu'il en soit, nous avons vu où il faut chercher le secret d'une grande vie : ce n'est pas dans un mélange où les défauts feraient autant que les vertus, et où toutes les passions indistinctement ne vaudraient que par leur intensité ; c'est dans la grandeur de l'idée poursuivie : car elle seule a pu grouper et amènera l'unité les conceptions, les passions, les efforts qu'elle a exigés, puis obtenus de .son héros.

Supposons maintenant que le grand homme n'a pas reçu de ses ancêtres les anomalies ou, comme on dit, les excentricités que ses biographes relèvent si volontiers dans sa carrière, mais que c'est lui qui les a, pour ainsi dire, introduites dans sa famille en même temps que son génie.

On pourra faire ici deux hypothèses : ou Ton dira que le génie s'alimente à la source même de ces passions maladives, ou Ton pensera que ces misères sont une conséquence difficile à éviter de la tension du génie. Si les considérations que nous venons de développer laissent encore quelque vraisemblance à la première de ces hypothèses, il suffira, ce nous semble, pour achever de la réfuter, de placer la seconde en face d'elle. L'organisation que le génie anime et dont il se sert ne peut impunément subir ces déploiements d'énergie qu'exigent la grandeur et la continuité de son action : « L'épée use le fourreau. » Quelques faits psychologiques peuvent servir à nous expliquer scientifiquement la valeur de ces expressions du sens commun.

« L'imagination ne peut se présenter des actes complexes sans demander au système nerveux qu'elle fait agir des mouvements internes nombreux, des combinaisons d'efTorts d'où à la longue suit la fatigue. L'imagination d'un modeste travailleur, enfermée dans le cercle des réalités banales, se repaît uniformément des mêmes conceptions; il n'éprouve aucun besoin de les renouve-

1er ni de les élargir : les mêmes objets reviennent périodiquement à son esprit avec une régularité qui impose à son être tout entier comme une cadence monotone. Il agit donc, mais de cette action suivie, constante et modérée, qui, toutes choses égales d'ailleurs, est bien faite pour assurer à Tâme la paix, au corps la santé. Au contraire, exerçons-nous une action compliquée, demandant des efforts contradictoireç (et c'est à quoi nous condamne souvent l'ambition), nous ne pouvons nous abandonner longtemps aux mêmes espérances; brusquement arrachés au rêve que nous caressions, sans cesse obligés de faire face à quelque tâche nouvelle, notre imagination prend des allures saccadées, elle ne laisse en paix aucune de nos facultés physiques ou morales *. » Assurément, quand des facultés ainsi agitées s'appliquent au travail supérieur qui fait l'unité de la vie du grand homme, elles tendent à se mouvoir avec cette ampleur et ce rythme puissant qui sont les conditions du succès. Mais avant ou après la victoire s'élèvent mille conflits avec l'idéal qui se

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