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Darwin, De l'expression des émotions

de ces mouvements internes : c'est ce qui fait précisément qu'ils les expriment. Si l'accumulation dépasse les proportions accoutumées, la voie d'écoulement ordinaire ne suffit plus : le torrent se précipite, se crée des issues nouvelles : le corps tout entier, mais surtout les organes qui se trouvent être, chez l'individu, les plus impressionnables ou les plus mobiles, participent à cet ébranlement général : ils expriment, eux aussi, à leur manière, la passion qui en est la source. Ceci posé, on comprend ce qui doit se passer dans un organisme oîi un appel incessant est fait à l'action du système nerveux. Ici, la force disponible se dépensera tout entière en des mouvements internes, dans les invisibles combinaisons des systèmes d'images qu'elle organise : la face restera donc, pour la plupart des autres hommes, impassible et impénétrable ; mais c'est le dedans qui travaillera seul, et c'est lui qui supportera seul toute la fatigue. Là, cette mobilité engendrée par l'activité maîtresse de la pensée se communiquera promptement aux divers organes : elle y déposera, elle y développera peu à peu le germe d'une acti- . vite locale, automatique. Mais, là comme ici, on

conçoit qu'un organisme ainsi ébranlé s'épuise : on conçoit surtout qu'il ne transmette à ses descendants qu'une force débile ou agitée. Nous arrivons ainsi au troisième cas que nous avions à examiner, celui où les accidents nerveux, introduits dans une famille par son représentant le plus illustre, vont s'accentuer chaque jour davantage dans la nullité des fils ou dans l'égarement des neveux.

Dans ce troisième cas, si fréquent, avons-nous enfin quelque symptôme décisif de cette prétendue loi d'alternance ? Il faudrait pour ceJa qu'après le passage du génie à la dégénérescence nous eussions des retours périodiques de la dégénérescence au génie. Nous en cite-t-on ?

On peut citer des cas de métamorphose ou d'alternance dans certains ordres de faits. Il y en a d'abord vraisemblablement dans l'ordre moyen du talent. On comprend par exemple que le taleilt musical puisse alterner dans une môme famille avec le talent du coloriste et du peintre, ou celui du psychologue avec celui du naturaliste. C'est là, somme toute, une même aptitude qui reçoit de différentes circonstances familiales ou du mi-

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lieu, des directions variées. La finesse de l'analyse, le goût de Tordre et de la méthode peuvent s'appliquer, chez le fils, à l'étude des faits physiologiques, comme ils s'appliquaient, chez le père, à l'étude des faits de conscience, ou inversement. Il doit suffire de bien peu de chose pour modifier ainsi le point d'application d'aptitudes à peu près semblables et égales.

Il serait plus hypothétique, mais très vraisemblable, de supposer encore une alternance entre la beauté de la mère ou la force physique du père et d'autre part la supériorité spirituelle du fils. On ajouterait à la probabilité de l'hypothèse en pensant que la grâce ou la vigueur des ascendants se prêtent l'une à l'autre, en se tempérant, un mutuel concours, pour assurer la valeur éminente de l'organisation émanée d'eux ; mais de telles alternances n'équivalent toujours point à une métamorphose entre la maladie et la santé — physique ou morale — et c'est tout ce qu'il nous importe ici de remarquer.

On peut citer enfin, nous l'avons dit, des cas d'alternance dans les maladies. Et ici, le plus souvent, n'est-ce pas une même maladie qui,

en allant d'une génération à une autre, se jette tour à tour sur les organes qui lui offrent une moindre résistance ? Ainsi la phtisie s'attaquera, soit aux poumons, et c'est sa forme la plus fréquente ; soit aux intestins, c'est la péritonite tuberculeuse ; soit au cerveau, et c'est alors une des plus terribles variétés de la méningite. Ainsi la désorganisation du système nerveux qui engendre la folie étendra plus ou moins loin ses ravages. Limitée par des résistances qui ont encore leur suite et leur énergie, elle enfantera la monomanie, et un accident sans importance lui donnera Tune de ces formes si nombreuses où l'on croyait voir jadis autant de variétés essentielles delà folie. Plus étendue et plus intense, elle produira la manie ; quelques progrès de plus, ce sera la démence. ... Si enfin la maladie peut parcourir toutes ces phases en une seule vie, elle met quelquefois plusieurs générations à aller de la première à ia dernière. A proprement parler, y a-t-il là métamorphose ? Nous le voulons bien . Mais ce que nul ne prétendra, c'est qu'il y ait entre la maladie et la santé une alternance faisant de chacune des deux la condition du retour de l'autre. Que l'une

succède à l'autre, à merveille I Qu'à la santé, épuisée par des travaux ou des excès, succède la maladie : puis, qu'à la maladie, guérie individuellement OU spécifiquement, succède la santé ; tout cela est incontestable. Mais est-il un seul médecin qui prétende que la santé et la maladie sortent et procèdent l'une de l'autre ? Ce serait cependant là l'analogie de la théorie que nous combattons.

Ainsi, il y a bien deux évolutions, l'une ascendante, l'autre descendante: essayer de les assimiler l'une à l'autre serait une tâche sans issue. Dans la vie individuelle du grand homme, avons-nous dit, les passions et les fantaisies vont souvent à la débandade, quand sommeille pour un temps le grand dessein. De même, quand les éléments que l'hérédité transmet n'ont plus cette forte organisation nécessaire à la poursuite attentive, énergique et passionnée d'un but supérieur, les caractères se morcellent et se disséminent: celte espèce d'abandon de soi-même et d'anarchie, de désordre enfin, qui, dans l'exisfence du grand homme, était une phase transitoire, exceptionnelle^ en dehors, devient comme la loi des exis-

lences dégénérées qui lui succèdent. C'est ce qu'a observé admirablement Sainte-Beuve.

« Il est ,à remarquer, dil-il *, que l'âme d'un héros, quand elle se partage et se brise en quelque sorte entre ses descendants, produit quelquefois de singulières formes ou même des monstres étranges. Tout est considérable dans ces grandes âmes, les vices comme les vertus. Tel défaut qui dans le chef était balancé et tenu en échec par une haute qualité, se démasque tout à coup chez les

descendants et apparaît hors de mesure. Le grand Condé n'avait au fond de l'âme rien moins que cette èon/e naturelle dont l'a loué Bossuet ; mais son grand esprit et son vaillant cœur couvraient bien des choses. Pourtant il ne fallait pas le contrarier à certains moments ; caractère violent et despotique, il s'irritait de la contradiction, même quand il ne s'agissait que des ouvrages de l'esprit. Boileau s'en aperçut, un jour qu'il différait de sentiment avec lui. Dorénavant, disait-il, je serai toujours de l'avis de M. le Prince, surtout quand il aura tort. En général, les descendants du grand

f. Causeries du lundi^'iomQ IJI, Étude sur la duchesse du Maine.

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Condé ne furent pas bons. La brutalité, poussée jusqu'à la férocité, perçait déjà dans celui qu'on appelait M. le Duc (le petit-fils), et dans cet autre M. le Duc, qui fut premier ministre après le Régent ; elle éclata à nu dans le comte dé Charolais. Les violences, Fimpossibilité de supporter aucune contradiction se marquaient chez eux en traits énergiques et frénétiques. L'esprit du grand aïeul se soutint cependant avec distinction encore et se distribua comme en brillantes parcelles dans la personne de plus d'un rejeton. La duchesse du Maine fut à cet égard des mieux partagées *, Il est à remarquer qu'à ce degré si prochain la race déjà s'appauvrissait au physique et que la taille s'en ressentait. La duchesse du Maine, aussi bien que ses sœurs, était presque naine ; elle qui était une des plus grandes de la famille, elle ne paraissait pas plus qu'un enfant de dix ans. Quand le duc du Maine l'épousa et qu'il eut à choisir entre les filles non encore mariées de M. le Prince, il se décida pour celle-ci, sur ce qu'elle avait

peut-être quelques lignes de plus que son aînée.

1 i A rapprocher de ce que nous avons observé plus haut.

On ne les appelait pas les princesses du sang, mais les poupées du sang. »

Voilà donc une phase où les feléments psychologiques se dissocient, pour ainsi dire, et où chacun prend ce caractère excessif, maladif, presque monstrueux, que prend si aisément toute énergie, quand elle rompt la discipline indispensable à la santé de tout organisme. Devons-nous croire par analogie que ces éléments se sont réunis d'euxmêmes dans révolution ascendante qui a préparé le çrand homme, comme ils se séparent d'euxmêmes dans révolution descendante qui le suit? Sans douté, cette comparaison nous aide à mieux comprendre la complexité des éléments du génie et à les attribuer, comme nous l'avons fait, pour une bonne part, à la complexité des influences. Mais former, organiser, consolider un tout harmonieux ne peut être un acte aussi simple, un travail aussi facile que ceux qui laissent un tout se désorganiser et se dissoudre. Lorsqu'une armée se met en déroute, elle va vite, singulièrement plus vite qu'elle n'avait marché dans son travail de formation. On sait qu'Aristote a comparé quelque part le monde de nos idées à une armée

pleine de fuyards qui se dispersent çà et là • parfois un fuyard s'arrête, d'autres l'imitent et se groupent autour de lui ; c'est une troupe nouvelle, capable de résistance et d'action, qui se reconstitue. Mais les passions des hommes, non moins que leurs idées, n'ont que trop de pente à se précipiter chacune de leur côté, n'écoutant que leurs exigences, cherchant à droite et à gauche, saisissant sur leur passage et au hasard des satisfactions faciles, éphémères et contradictoires. Toutes les fois que la nature ou la pensée s'achemine à un type d'existence ou d'action sain et régulier, à plus forte raison puissant et beau, qu'on soit donc bien convaincu qu'il y a là une force triomphant de certaines résistances et se dirigeant vers un certain but. Or nous sommes ici dans une région intermédiaire, toute remplie d'éclairs éblouissants et de ténèbres, où la nature et la pensée travaillent de concert. Nous avons essayé d'apercevoir la part de la première :

comment, avec quel degré de réflexion et de liberté, la seconde va-t-elle ainsi au but aimé et désiré qui fait l'unité de son action ? Nous ne pouvons encore aborder de front cette vie intime

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et ces démarches du génie. Nous devons d'abord étudier, par le dehors, comment Je grand homme se comporte à Tégard du milieu dans lequel il apparaît et où il se meut. Ce sera Tobjet du chapitre suivant.

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