Causeries du lundi, t. XV, Étude sur le général Joubert
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pressentiment. Gomment se comporte-t-il à l'égard de ses devanciers immédiats et de ses contemporains?
On a remarqué que les hommes les plus originaux, les mieux disposés (comme leur carrière doit en donner bientôt la preuve éclatante) pour l'invention, débutent toujours par imiter un modèle qui a excité leur enthousiasme. M. Fétis *, qui a observé ce fait chez les plus grands musiciens, en donne une explication à la fois très ingénieuse et très sensée. « L'originalité des idées, dit-il, quand elle est accompagnée de jugement et de rectitude, éprouve le besoin de se produire sous des formes intelligibles. Or.Fart de créer des formes nouvelles et d une facile perception ne peut être que le fruit de l'expérience, tandis que l'aperçu de l'idée n*est qu'une production de rinstinct. Aucun ouvragé durable ne résultera de ces aperçus instinctifs, si la forme ne vient à leur secours, et conséquemment si l'expérience ne les met en valeur. Si l'expérience propre n'est pas encore acquise, il faut avoir recours à celle d'un maître : c'est ce qu'avait fait Mozart en prenant Ch.-Ph.-Emm. Bach pour modèle dans ses premières compositions pour le piano, Hasse dans sa musique dramatique. C'est ce que fit à son tour Beethoven, en marchant sur les traces de Mozart. » M. Fétis aurait pu ajouter : C'est ce que fit Meyerbeer, qui
\. Félis, Biographie des musiciens et des artistes, article Beethoven.
débuta par un opéra d'un style tout italien, // crociato *.
Des remarques analogues ont pu être faites à propos des manières successives des peintres : ils ont à peu près tous débuté par être des élèves dociles; ils ne se sont émancipés que lorsqu'ils ont été en possession de procédés techniques, et après avoir éprouvé, grâce à eux, leur facilité ou leur puissance d'exécution.
Ce premier maître n'est pas toujours, il s*en faut, celui dont le grand homme se rapprochera plus tard dans ces groupements qui s'opèrent entre les chefs d'école et leurs disciples. C'est quelquefois celui-là même avec lequel il fera contraste et opposition. On vient de le constater pour Mozart, pour Beethoven et Meyerbeer. Ainsi, dans un autre ordre, Tacite a commencé par imiter Cicéron ; Shakespeare .n'a d'abord été que l'un des Euphuistes; Aristote a été le disciple de PJaton, Leibniz a débuté par être un fervent cartésien, Pascal s'est formé avec Montaigne, Kant avec Hume ; et Maine de Biran a composé ses premiers essais sous les auspices des sensualistes de son temps.
Mais entre le grand homme et son premier maître, viennent toujours se glisser une foule d'autres influences : du moins y a-t-il un grand nombre d'esprits que le maître aborde, qu'il étudie,
i. Ainsi fit encore R. Wagner dans sa première œuvre, Rienzû
qu'il éprouve. Avec eux il expérimente les idées courantes, Voit ce qu'elles contiennent, ce qu'il faut y introduire de plus substantiel et 'de plus solide ; il se rend compte en un mot des tendances de son époque et de ces besoins auxquels ce sera sa propre grandeur de donner une pleine satisfaction. Ces études, par lesquelles le génie s'apprête à sortir de la sujétion, paraissent être dirigées par deux préoccupations remarquables. D'un côté, il s'intéresse aux tentatives incohérentes de ceux qui frayent avec plus ou moins de succès des voies nouvelles; d'un autre, il remonte le cours de la tradition, pour s'entretenir de plus près avec les génies des siècles précédents et en rapporter le secret de ce qui doit faire d'une œuvre nouvelle et nationale une œuvre universelle et éternelle. C'est avec les seconds qu'il forme son génie; c'est avec les premiers qu'il trouve sa voie et qu'il discerne le travail attendu de lui par les aspirations et les nécessités du temps présent.
Les preuves de ce double travail surabondent dans l'histoire. Avant d'en venir à subordonner systématiquement la raison spéculative à la raison pratique, Kant s'était intéressé aux élucubrations des moralistes du xviii® siècle qui, en toute chose, mettaient le cœur et l'instinct de la nature audessus du raisonnement ; il avait, nous le savons, subi l'influence de Rousseau, qui, maître achevé en littérature, n'est, en philosophie proprement dite,
qu'un discipe par certains côtés, par d'autres qu'un précurseur; mais comment Kant possédait à fond la métaphysique de ses devanciers, celle-là même dont il préparait la critique, c'est ce qui n'est pas à prouver. On sait aussi comment Leibniz, encore sur les bancs de l'Université, s'enquérait, avec une curiosité avide, de tous les travaux publiés en France, en Angleterre, en Italie ; on se rappelle ces listes interminables de demi-savants, de physiciens de troisième ordre, de chimistes incompris, voire d'alchimistes, qui remplissent les lettres de sa jeunesse. Mais on sait aussi que de très bonne heure il voulut concilier Aristote avec Descartes, en replaçant entre les deux les monuments trop dédaignés des grands scolastiques. Et le plus illustre de ceux-ci, saint Thomas, qu'a-t-il fait? Gomment, de tous les problèmes philosophiques que le christianisme et ses nombreuses hérésies avaient soulevés sans les résoudre ', avait-il fait sortir un système si majestueux? C'est en retrouvant, à travers les gloses des Arabes, c'est en reconstituant et en restaurant la métaphysique de Platon et surtout celle d'Aristote. Je n'insiste pas davantage sur les grands philosophes, car ici la preuve est faite depuis longtemps et pour tous.
i. L'autorité ecclésiastique les abandonnait aux disputes des écoles, quitte à condamner la solution qui menacerait trop directement le dogme jugé nécessaire.
Dans les arls, la loi est la même. Molière se sert de Tabarin, des farces italiennes et des scènes mêmes qu'il a saisies sur le fait dans les campagnes et dans les boutiques des artisans : mais il les ramène à une forme plus digne d'une société cultivée, parce qu'il les a étudiées muni des leçons de Plante et de Térence. La Fontaine a hérité des contes gaulois : il recueille toute une tradition rabelaisienne qui parcourt le grand siècle, çà et là, comme en se cachant ; mais il la traduit dans la langue des classiques, car il est passionnément épris d'Horace et de Platon. Corneille a emprunté aux Espagnols les plus récents; il a regardé autour de lui ces gentilshommes si intraitables sur le point d'honneur et que Richelieu a eu tant de peine à réduire; il a écouté avec un pieux intérêt la doctrine janséniste de la grâce, qu'il devait faire parler dans PolyeuctOy et il a enfin profité des tentatives d'arrangement dramatique de deux ou trois auteurs secondaires qui occupaient la scène avant lui; mais partout le suivait et le soutenait l'inspiration des grands Romains.
Raphaël a scrupuleusement étudié tous les peintres de son temps, qu'ils exprimassent la pureté du sentiment catholique, comme Fra Rartolomeo et le Pérugin, ou la vérité tout humaine comme le Masaccio; mais quand, aidé de tous ces procédés, fondus dans une harmonie ravissante, il peignait les jeunes filles du Transtévère, il avait aussi Timagi-
nation séduite par les chefs-d'œuvre retrouvés de la beauté païenne *.
Les hommes d'action font-ils exception? Pas davantage I Christophe Colomb vit avec les matelots, les voyageurs, les trafiquants; mais il étudie avec passion Ptolémée, Strabon, Pline et la Bible. Alexandre, Charlemagne, Pierre P' demandent h une civilisation plus ancienne de quoi instruire et gouverner la barbarie plus vivante et plus vigoureuse de leurs sujets. Cromwell est le chef d'une révolution sanglante;* mais cette révolution, « il Ja fait et la châtie » ; car il est deux ennemis qu'il a également combattus, c'est <r l'anarchie et les Stuarts * » ; et, s'il est le meurtrier de Charles P*", il est aussi pour le patriotisme des Anglais le véritable successeur de leur grande Elisabeth. Ainsi, chez nous, Mirabeau souffrit tout à la fois et de l'opiniâtreté aveugle, étroite, inintelligente, de la monarchie, et des désordres qu'il pressentait dans les assemblées et dans les rues. Ainsi Bonaparte, héritier des grandes traditions militaires qu'il connaît, discipline, sans le briser, l'élan révolutionnaire des paysans républicains, à peine affranchis des liens de l'ancien régime.
Faisons, si l'on veut, une sorte de contre-épreuve. Il y a, dans tout genre, des hommes distingués, fort épris de l'antiquité qu'ils connaissent à fond, repré-