‹ Psychologie des grands hommesChapitre 75 sur 98 · Biot, ouvrage cité, p. 136 et · texte numérisé non relu

Biot, ouvrage cité, p. 136 et

loi générale de pesanteur que le mouvement des planètes indiquait. Il ne renonça donc point pour cela à son idée principale, et comment pourrait-on croire que Ton abandonnât de telles pensées? Mais, ce qui était un effort aussi grand et plus conforme au caractère de son esprit méditatif, il sut la conserver pour lui seul et attendre qiie le temps lui révélât la cause inconnue qui modifiait une loi indiquée par de si fortes analogies. t>

Il s'écoule alors un intervalle de près de quatorze ans, pendant lesquels Newton se livre à ses immortels travaux sur Toptique, à des observations astronomiques, à des calculs. Il se familiarise de plus en plus avec l'action des forces naturelles, dont il mesure les effets divers avec l'exactitude des mathématiques, éprouvant de jour en jour ce calcul nouveau qu'il s'était créé, « par lequel il lui devenait possible d'atteindre les effets les plus composés, d'en mettre en évidence les éléments simples, d'obtenir ainsi les forces abstraites qui les produisent, pour redescendre ensuite, par la connaissance de ces forces, aux détails de tous les effets ». Il était ainsi dans la maturité de son génie, quand les résultats de certaines expériences, indiquées par lui, mais exécutées par un autre savant, par Hoocke, le ramenèrent à sa grande idée.

Moitié par suppositions d'un caractère plus ou moins métaphysique, moitié par des expérimentations suivies d'inductions et de tâtonnements, Hoocke

était arrivé, en 1679, à l'idée suivante : dans une lettre à Newton sur le mouvement des projectiles, il présentait l'ellipse concentrique comme la conséquence d'une gravité réciproque au carré des distances au centre de la terre.

« Ce rapprochement ne pouvait manquer de frapper un esprit qui avait, depuis si longtemps et si constamment, fixé ses pensées sur les mouvements célestes. Aussi Nevton s'empressa de l'examiner par le calcul, et il trouva qu'il était fondé, c'est-à-dire qu'une force attractive émanée d'un centre, et agissant réciproquement au carré des distances, fait nécessairement décrire au corps qu'elle sollicite, une ellipse, ou en général une section conique dont le centre occupe un des foyers; et non seulement pour la forme de l'orbite, mais pour la vitesse en chaque point, les mouvements produits par une telle force sont exactement pareils aux mouvements planétaires. C'était là évidemment le secret du système du monde.

« Mais il restait toutefois à expliquer ou à faire disparaître cette singulière discordance que le mouvement de la lune avait offerte à Newton, lorsqu'on 1665 il avait voulu étendre jusqu'à elle la gravité terrestre, en l'affaiblissant avec la distance suivant cette même loi. Aussi, malgré ce que toutes les autres inductions semblaient présenter de vraisemblance. Newton se retint encore et garda en luimême sa découverte. Enfin, trois ans après^ et à ce

que Ton peut conjecturer, vers le mois de juin 1682, se trouvant à Londres à une séance de la Société royale, on vint à parler de la nouvelle mesure d'un degré terrestre récemment exécutée en France par Picard, et l'on donna beaucoup d'éloges aux soins qu'il avait employés pour la rendre exacte. Newton s'étant fait communiquer la longueur du degré résultant de cette mesure, revint aussitôt chez lui, et, reprenant son premier calcul de 1665, il se mit à le refaire avec ces nouvelles données. Mais, à mesure qu'il avançait y comme V effet plus avantageux des nouveaux nombres se faisait sentir y et que la tendance favorable des résultats vers le bat désiré devenait de plus en plus évidente y il se trouva tellement ému qu'il ne put continuer davantage son calcul et pria un de ses amis de Vacliever, »

Dès lors, Newton ne douta plus. Il voyait, ajoute Biot, la pensée de toute sa vie réalisée et Vobjet constant de tous ses désirs atteint. « Ce grand génie, qui pendant tant d'années s'était tenu en suspens sur une loi qui ne lui avait pas semblé rigoureusement conforme à la nature, ne l'eut pas plus tôt reconnue pour véritable, qu'il en pénétra les conséquences les plus éloignées et les suivit toutes avec une force, une continuité, une hardiesse de pensées dont il ne s'était jamais vu, dont il ne se verra peut-être jamais d'exemples chez un mortel. »

Tel est le récit, fait avec une autorité indiscutée, de la plus grande découverte des sciences du monde.

Newton a-t-il trouvé ses idées par digression? A-t-il pensé à côtéj comme un jeune auteur d'une théorie de rinvention prétend que fait en réalité tout spéculatif? N y a-t-il dans ses travaux aucune idée maîtresse, et vit-il en quelque sorte au jour le jour, se laissant conduire par les faits que ses contemporains ou lui découvrent sans les avoir ni pressentis ni cherchés? Constatons d'abord deux choses : Newton a bien réellement tenu à réunir dans une même théorie des faits que la plupart de ses prédécesseurs étudiaient séparément; puis ces théories enveloppant tout à la fois les mouvements du ciel et ceux de la terre, l'astronomie et la physique, il a voulu les démontrer. Non seulement il ne s'est point contenté, comme il le dit lui-même si fièrement, d'hypothèses (hypotlieses non fingo); mais il avait une idée si haute du but qu'il poursuivait que, pendant de longues années, il a gardé dans le secret de son intelligence des découvertes partielles et des vues qui eussent fait la célébrité d'un savant moins ambitieux. Bref, une théorie universelle et une théorie dont les principes et les conséquences fussent démontrés, c'est là bien certainement ce qu'il a voulu. Contentons-nous actuellement de ces deux remarques, et poursuivons le reste de nos exemples.

On s'est demandé souvent à quelle époque Leibniz avait été en possession de sa théorie de la substance active. Si l'on voulait parler de sa théorie complète

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et achevée, la réponse n'était pas difficile. « J'ai changé et rechangé sur de nouvelles lumières, et ce n'est que depuis douze ans que je me trouve satisfait. » Voilà ce que Leibniz écrivait à Th. Burnet en 1697. C'est donc en 1685 qu'il s'était trouvé, comme il le dit, satisfait. Avait-il tant changé qu'il paraît le dire, ou du moins les opinions qui s'étaient succédé dans son esprit n'avaient- elles eu que de faibles rapports, soit les unes avec les autres, soit avec la théorie à laquelle il devait aboutir en 1685? On sait aujourd'hui qu'il est arrivé à sa théorie par un grand nombre de voies différentes le conduisant toutes à un même but.

En 1671, méditant sur l'Eucharistie et travaillant, comme il le dit, à la démonstration de la possibilité de la présence réelle , il la trouve difficile à concilier avec la doctrine cartésienne; il entrevoit que « ce n'est pas dans l'étendue que consiste' l'essence des corps ». On peut dire que dès lors cette idée ne le quitte plus. En 1673, il écrit au duc de Brunswick une lettre célèbre où il lui fait connaître le programme de ses travaux et de ses espérances *. Il y revient sur l'explication de l'Eucharistie, qu'il

1. C'est dans cette même année de 1673 qu'il fut à Londres, où il put connaître l'ouvrage de Glisson (voir l'intéressante étude de M. Marion). Mais il est bien certain que toutes les idées de la lettre au duc de Brunswick étaient arrêtées déjà dans l'esprit de Leibniz; car elles y forment un tout bien compact, et dont les premiers germes sont faciles à retrouver dans des écrits antérieurs & son voyage en Angleterre.

avait déjà soumise à Arnaud; « il faut, dit-il, qu'il y ait dans tout corps un principe ultime, incorporel, substantiel, distinct de la masse (a mole distinctum) : c*est ce que les anciens et les scolastiques appelaient la substance ». C'était là en apparence un retour à la scolastique, comme ces derniers mots le donnent à croire; mais c'était déjà une vue profonde, que de vouloir concilier les scolastiques avec Descartes. On voit en effet dans celte même lettre qu'il était plein d'enthousiasme pour le nouveau mécanisme scientifique, et qu'il n'y voyait cependant pas le dernier mot de toutes choses. Une correspondance qu'il avait eue à peu près à la même époque, à Paris même, avec Malebranche, en donne une autre preuve. A la suite d'entretiens qui avaient roulé sur les principes des sciences, sur l'étendue, la divisibilité et le mouvement, Leibniz reconnaissait que le grand disciple de Descartes lui donnait bien la possibilité abstraite du mouvement; mais il ajoutait : « Je suis assuré que vous jugerez vousmême qu'il faut encore quelque chose pour faire concevoir clairement la nécessité de la mobilité dans tout ce qui est étendu ; et je souhaite que vous m'en fassiez part, si vous avez en main quelque chose qui vous puisse satisfaire * ». Bientôt, la correspondance avec Arnauld nous montre Leibniz retrouvant

1. Voir cette correspondance entretenue sur place entre Malebranche et Leibniz, dans les Fragments de philosophie cartésienne de V. Cousin.

la même difficulté et y répondant par une affirmation de plus en plus nette de son idée capitale, en mécanique, en physique, en philosophie naturelle ; car il trouve que la doctrine contraire ne permet de comprendre ni les vraies lois du mouvement ', ni la réalité de la matière ', ni. la nature des animaux ', ni la distinction de Dieu et du monde ^, tandis que la sienne se relie avec d'autres convictions auxquelles il est arrivé sur la continuité de la nature en toutes choses, sur la Providence divine, sur l'optimisme, sur la conciliation désirable et nécessaire des grandes philosophies, celle de Platon, celle d'Aristote * , celle des scolastiques et celle des modernes. L'originalité de Leibniz est précisément d'être arrivé à son idée par des avenues nombreuses, très différentes, percées, pour ainsi dire, à travers toutes les sciences et toutes les parties de la philosophie. Mais, si cette idée de la monade active et indépendante se retrouvait ainsi devant lui dans

1. Parce qu'elle ne tient pas compte de la force, et que c'est la force qui est constante, non le mouvement.

2. Parce que le mouvement à lui seul n'est qu'une abstraction ou une chose imaginable.

3. Parce qu'elle ne laisse point de milieu entre l'automatisme pur ou la spiritualité des animaux.

4. Parce que, si les substances créées n'ont point d'activité indépendante, elles ne seront plus que des modifications d'une substance unique.

5. Parce que la monade est à la fois l'idée de Platon, l'enléléchie d'Aristote, la forme substantielle des scolastiques, et que, grâce à l'harmonie préétablie, l'indépendance de la monade laisse subsister au-dessous d'elle tout le mécanisme cartésien.

tout ordre de travail, c'est que la première fois qu*il Tavait aperçue il en avait pressenti Timportance : elle fut donc Tidée capitale, sous l'action de laquelle toutes ses autres idées tendaient à se rejoindre et à s'organiser, en se prêtant un mutuel concours.

Mais Colomb, Newton, Leibniz étaient des hommes de science *. La fantaisie de l'artiste n'est-elle pas plus libre et plus remplie d'imprévu? L'artiste est libre sans doute, en ce sens qu'il n'est pas obligé de retrouver et de reproduire, comme fait le savant, l'ordre même de la nature; mais il faut qu'il en ait un : il n'y a pas d'art poétique, pas de traité technique sur la musique ou la peinture qui ne débute par cette vérité fondamentale. Mais à tout ordre il faut un principe d'unité. Il est incontestable qu'ici l'artiste cherche en lui-même beaucoup plus que dans les faits de la nature externe. Et que prendrat-il en lui? Ce qu'il voudra, pourvu que son âme soit naturellement belle et ses sentiments contagieux par leur vivacité, leur délicatesse ou leur puissance; mais, le choix fait, il faut qu'en lui tout s'y conforme, les idées secondaires, les sentiments et les moyens d'exécution.

Léonard de Vinci semble avoir été, et fut, en effet, pour son temps, un homme universel; mais Pic de

1. Nous eussions pu ajouter encore ici l'élude d'un homme d'action; mais nous avons pensé que les exemples tirés de la vie et des campagnes de Napoléon revenaient assez souvent dans notre travail.

la Mirandole en était un, lui aussi, et nous n'^avons de lui aucune œuvre où nous puissions trouver du génie. C'est que, chez Léonard, les connaissances, qui étaient encyclopédiques, et les plaisirs et les fantaisies les plus minutieuses se tournèrent bientôt, comme le dit et le prouve Ch. Blanc *, vers Fart de la peinture. Mais, non content de cette préparation générale, qui devait faire profiter son art favori de la variété et de l'intensité de ses préoccupations et de ses idées, chacune de ses œuvres importantes, comme la statue équestre du duc Sforza, la Jocondcy la Cène^ fut pour lui l'occasion d'un travail extraordinaire. Il travailla quatre ans à la Joconde. Quant à la Cëne^ « il s'y prépara par des méditations et des études sans nombre » ; non qu'il cherchât çà et là dans la nature, à la remorque du hasard ou comme un paresseux et un rêveur attendant une inspiration capricieuse, mais parce que son ambition s'obstinait à chercher dans cette nature quelque chose qui répondît aux exigences de son idée. Nous renvoyons ici à la belle étude de Ch. Blanc; on y suivra la pensée du grand artiste dans la composition, dans le plan général, dans l'arrangement des groupes, puis dans le rendu de tous les détails, a Rassemblant, résumant alors, dit l'éminent critique, ses longues observations sur la nature humaine, Léonard étudia un à un les types des douze apôtres. Il

1. Voir, dans les Peintres de toutes les écoles, l'étude de Ch. Blanc sur Léonard de Vinci.

SlO PSYCHOLOGIE DES GRANDS HOMMES.

les chercha longtemps dans la nature; il fréquenta longtemps les marchés, les faubourgs de Milan, pour y rencontrer parmi les êtres les plus vulgaires des têtes analogues à celles que devaient avoir les douze pêcheurs. Portant toujours sur lui un crayon et des tablettes, il dessinait à la hâte les traits qui pouvaient lui servir. Les têtes même les plus monstrueuses lui fournissaient, dans Texcès de leur laideur, Fhorrible exagération d'un caractère qu'il savait ensuite ramener à des conditions humaines, en supprimant le difforme, en conservant l'expressif. Il dégrossissait ainsi et peu à peu épurait les monstres, jusqu'au point de retrouver en eux, à travers les affreuses déviations produites par une nature aveugle, legerme puissant d'une physionomie profondément caractérisée et par là redevenue imposante, forte et belle. » Comme le prieur du couvent, étonné de sa lenteur, le pressait de terminer son œuvre, il lui exposait qu'une seule tête manquait encore à son tableau : celle de Judas. « Il y a un an et plus, ajoutait-il, que tous les jours, soir et malin, je vais au Borghetto, où Votre Seigneurie sait bien qu'habite toute la canaille de la capitale ; mais je n'ai pu trouver encore un visage de scélérat qui satisfasse à ce que j'ai dans l'idée. Une fois ce visage trouvé, je finis le tableau en un jour. » Et, quelque temps après, Léonard, ayant trouvé une figure telle qu'il la cherchait, en dessina sur place les principaux traits ; et, rassemblant toutes ses observations pré-

cédentes, il peignit la tète du Judas, qui porte la trahison si fortement empreinte sur son visage.... » Ainsi chaque tête était une œuvre dans Tœuvre totale, et les détails, comme le tout, devaient leur unité à une idée.

Et de qui parlons-nous ici? D'un curieux devenu artiste à force de patience? d'un esprit subtil déguisant ses abstractions sous des formes compliquées et laborieuses? Nous parlons de celui que l'on a pu désigner par ces mots : a l'initiateur souverain de la peinture renouvelée, l'artiste le plus divers, le plus complet des temps modernes, le génie le plus original, le plus rare et le plus rayonnant de l'Italie ». (Gh. Blanc.)

Nul art ne passe, et avec raison, pour plus libre et plus créateur que la musique; et, dans toutes les formes de la musique, il n'en est point de plus détachée de toute considération étrangère à la musique elle-même que la symphonie. Mais là encore, il y a un certain idéal concret, qui est aimé el désiré et qui est le principe de l'unité de l'œuvre, parce que l'expression parfaite de cet idéal est le but ou la fin du travail tout entier. La critique musicale a toujours admiré dans Beethoven « la spontanéité des épisodes par laquelle il suspend dans ses beaux ouvrages l'intérêt qu'il a fait naître, pour lui en substituer un autre aussi vif qu'inattendu ». Cet art lui est particulier, dit Fétis, et c'est à: lui qu'il est redevable de ses plus beaux succès. Mais le critique

compétent ajoute : « Étrangers en apparence à la pensée première, ces épisodes occupent d'abord l'attention par l'originalité; puis, quand l'effet de la surprise commence à s'affaiblir, le compositeur sait les rattacher à l'unité de son plan et fait voir que, dans l'ensemble de sa composition, la variété est dépendante de l'unité ».

Cette unité est-elle le résuttat des inspirations successives qui finissent par s'accorder, ou bien est-elle voulue dès le principe et cherchée systématiquement? Un exemple mémorable est là pour aider à la solution de cette question. Beethoven avait commencé sa Symphonie héroïque pour rendre hommage à Bonaparte, dont il était enthousiaste. Puis il apprend que le premier consul se fait empereur : il voit que c'est un ambitieux.... « Alors sa pensée changea de direction. A Théfoique mouvement, -il substitua la marche funèbre qui forme aujourd'hui le deuxième morceau de la symphonie; et au lieu de la simple inscription de son ouvrage : Bonaparte^ il mit celle-ci : Sinfonia eroica per festêggiare il sovvenire d'un gran uomo. Il sovvenire! Son héros lui semblait déjà descendu dans la tombe;

au lieu d'un hymne de gloire, il avait besoin d*un chant de deuil. » Mais ce n'est pas le seul fait à relever ici. Ce morceau détaché devint le germe d'une symphonie qui en développa la puissante expression : la symphonie en ut mineur. Si donc une idée venait à sortir pour lui d'un ensemble

ébauché déjà et à être reprise pour entrer dans une nouvelle œuvre, c'était à la condition de devenir comme le germe d'un tout organique nouveau, comme le principe d'une vie distincte de la première, mais complète aussi et harmonieuse dans l'organisation de toutes ses parties.

in

Revenons maintenant à cette formule où un philosophe allemand de notre époque s'est flatté probablement de condenser une métaphysique entière en même temps qu'une esthétique : « Le génie reçoit comme un don des dieux qui ne lui coûte rien la conception totale et d'une seule pièce t). Après les analyses que nous venons de terminer, aucune des deux parties de cette phrase, croyonsnous, ne peut sembler exempte d'une très grande exagération. Nous avons constaté en effet que, dans tous ces hommes de génie, l'idée qui fait la grande existence vient d'un concours continuel entre Thomme lui-même et les choses, d'une interprétation de tous les instants dans laquelle l'homme apporte non seulement son attention, mais le travail constant et réglé de toute son âme. C'est un mélange infini où l'événement, qui ne passe jamais inaperçu, provoque la volonté, mais où la volonté

aussi appelle réyénement, l'attend, le surveille, y prépare rintelligence; où le pressentiment, soit justifié, soit trompé, secoue violemment toutes les facultés de Tindividu et leur imprime une agitation féconde. Sans doute, malgré tous les transports de joie et d'orgueil, malgré les incertitudes et les angoisses qui la traversent, cette agitation a vite retrouvé la puissance de son rythme et la sûreté de ses allures. Un chiffre suffit à Newton pour reprendre, avec la certitude du succès, un travail interrompu pendant quatorze ans. Il est donc naturel, quand on voit les liens étroits qui unissent entre elles toutes les parties de ces belles œuvres, de les comparer aux organismes de la nature. Est-ce une raison pour dire que, comme ceux-ci, elles ne doivent leur unité qu'à l'Inconscient? Dans la formation des organismes vivants, toutes les phases de l'évolution sont prévues ou, si Ton aime mieux, prédéterminées. Pour que le germe les traverse toutes et parvienne à la forme complète qu'il poursuit, il suffit que rien d'extérieur ne l'arrête; les traits essentiels qui rattacheront l'organisme à un genre, à une espèce, à une variété donnée, sont fixés dès la première minute de la vie. En est-il ici tout à fait de même? Ce que nous avons constaté, c'est que dans les intelligences supérieures il éclôt une multitude d'idées, dont un grand nombre s'éliminent et dont la plupart tendent à se rejoindre pour forjuer les unes avec les autres^ et sous là

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que c'est une solution : c'est pour cela qu'il s'y arrête. Le musicien se complaît à développer sa phrase musicale, parce qu'il sent qu'elle achève avec succès la mélodie commencée. Le peintre est heureux de tenir un dernier détail, un coup de pinceau, un trait, un contraste dans les couleurs, parce qu'il y trouve quelque chose qui lui manquait. Supposez encore une fois que cette dernière idée soit une trouvaille accidentelle, une dictée de quelque génie, le résultat d'une mécanique cérébrale ou tout ce qu'il vous plaira d'imaginer, l'artiste n'en voit pas moins le lien qui la rattache à celles qui s'étaient déjà offertes à lui. Ce n'est pas là seulement la condition du génie ni même du talent; c'est la condition de la science la plus humble et de l'art le plus médiocre. Il n'y a pas lieu déplus insister ici. Ce qui est plus important et plus sujet à controverse, c'est de savoir si le génie inventeur a conscience du lien qui rattache ses idées présentes à l'idée d'une création future, et quelle est, relativement aux idées successives qu'il organise en un tout, la valeur de cette conception dominante, à laquelle nous paraît suspendu tout le travail discursif de l'invention.

Un jeune philosophe * a prétendu que nulle invention ne pouvait être intentionnelle, et qu'il y avait même contradiction à le supposer. Voici à peu près son raisonnement. Considérons d'abord qu'il y a

1. Paul Souriau, Théorie de l'invention, thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris. Paris, Hachette, 1881.

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dans toute recherche des tâtonnements et des lenteurs; c'est un fait que nous sommes tenus d'expliquer. Or, de deux choses Tune : ou l'idée que nous appelons directrice est complètement déterminée par avance, ou bien elle est mêlée d'incertitudes demandant à être dissipées, de lacunes demandant à être comblées. La première hypothèse est, dit-il, inadmissible; car elle revient « à dire que, pour concevoir une chose, il faut l'avoir préconçue ; autant vaudrait nier la possibilité de l'invention ». C'est de plus aboutir à l'inexplicable et au mystère. Car cette idée directrice, d'où vient-elle? D'une idée antérieure sans doute, dont elle est la reproduction et la copie. De copie en copie, on ramènerait toutes nos conceptions à une première conception renfermant notre vie intellectuelle tout entière, et sortant ellemême on né sait d'où.... La seconde hypothèse, qui pose que, avant de se former des images bien nettes et bien précises, il faut s'en être fait une vague idée, paraît, ajoute l'auteur, plus acceptable dans la forme, « car il est certain que notre esprit va du moins parfait au plus parfait, de l'image indécise à l'image déterminée. Mais, dans ce cas, on voit clairement que l'image préconçue est l'ébauche et non le modèle de l'image définitive. Puisqu'il y a progrès dans la formation des images, tout ce qui fait l'originalité des dernières est sans précédent dans les premières, en sorte qu'aucun de- ces perfectionnements successifs ne peut avoir été prémédité. »

Mais voici une analyse plus pressante encore par où Ton pense démontrer que l*idée de progrès intérieur et celle de préméditation sont absolument contradictoires. « Quand nous disposons intentionnellement la série de nos actions, la fin à laquelle nous tendons semble à la fois déterminée et déterminante par rapport à la série : déterminée, puisqu'elle en sera l'efifet; déterminante, puisqu'elle en est le motif. Mais il est évident qu'elle ne peut avoir ce double caractère à un même point de vue : ce ne peut être la même chose qui se trouve au commencement et à la fin de la série. Ce qui est déterminé, c'est l'acte même; ce qui est déterminant, c'est l'idée de cet acte. La finalité n'est donc pas la détermination de l'acte présent par l'acte futur, mais au contraire la détermination de l'acte futur par l'idée que nous en avons présentement. Il résulte de là que, si notre esprit se bornait à réaliser des intentions, il ne ferait pas un pas en avant. Penser intentionnellement, ce ne serait autre chose que conformer ses idées futures à ses idées actuelles, ou, autrement dit, se répéter. La supposition n'est même pas intelligible. On comprend qu'un acte matériel soit intentionnel, car alors la fin qu'on se propose de réaliser est bien distincte de l'idée que l'on en a. Mais, si l'on se propose de concevoir une idée, comme on saurait Tidée qu'on cherche^ on la concevrait déjà, et par conséquent on n'aurait pas à la chercher. Ainsi l'idée de finalité ne peut en aucune

façon servir à expliquer le progrès intérieur de l'esprit. »

Cette analyse est ingénieuse, et l'objection renferme des traits spécieux; mais il n'y à ici que malentendu. Et d'abord l'invention ne se réduit pas à la conception d'une idée, pas plus que la création de la vie dans la nature ne se réduit à la production d'un germe isolé. C'est même ramener gratuitement à une formule un peu ridicule la théorie que l'on combat, que de renfermer dans une semblable phrase : « se proposer de concevoir une idée ». Non, sans aucun doute, l'inventeur ne se propose pas « de concevoir une idée » ; mais, parmi un grand nombre d'idées qu'il conçoit, il en saisit une qui lui paraît plus vivace que toutes les autres, c'est-à-dire qui, par des affinités pressenties et entrevues, se montre mieux préparée à grouper des faits restés jusqu'alors isolés, à expliquer des idées encore incomprises, à élever à une plus haute signification des aperçus, des hypothèses ou même des démonstrations n'ayant pas encore trouvé leur place en un système large et vigoureux. — Il doit y avoir là, dans ce vide que nos connaissances géographiques laissent sur nos cartes, un monde inconnu dont l'existence explique tout à la fois d'antiques traditions et des faits que nous ne comprenons pas. Il faut que les mouvements célestes et les mouvements terrestres soient soumis à des lois identiques. — Il doit exister dans les corps quelque chose qui soit

distinct de l'étendue et qui explique ce que l'étendue seule ne peut expliquer. . . . Voilà bien des idées directrices. Or, dire qu'une idée gouverne tout le travail qui sert, soit à la démontrer, soit à l'exprimer, soit à la réaliser matériellement, ce n'est ni une tautologie ni une contradiction ; car, entre l'idée première de l'œuvre et l'œuvre achevée, il y a tout à la fois distinction et analogie.

Mais, dira-t-on, cette première idée sera donc en même temps l'ébauche et le modèle de l'œuvre finale? Oui, très certainement! Elle en sera l'ébauche, parce que les premiers traits seuls y apparaissent visiblement et peuvent être montrés à autrui comme le commencement et la promesse de quelque chose de grand *. Elle est aussi en un sens un

1. Dans le discours qu'il prononça aux obsèques de J.-B. Dumas, M. Wurtz s'exprimait ainsi.

« Le grand chimiste suédois qui exerçait au commencement de ce siècle une autorité incontestée, Berzélius avait adopté, et développé cette conception,... qui remonte à Lavoisier... et qu'on appelait le dualisme en chimie (toutes les combinaisons sont formées de deux éléments immédiats qui sont eux-mêmes ou des corps simples ou des composés du premier degré). Cette théorie, M. Dumas l'a battue en brèche. Etudiant en 1834 l'action du chlore sur les composés organiques, il reconnut que ce corps simple possède le pouvoir singulier de s'emparer de l'hydrogène et de le remplacer atome par atome. Tel est le premier énoncé d'une loi qui s'appuie aujourd'hui sur des milliers de cas analogues et forme le point de départ de la théorie des substitutions et des doctrines qui en découlent. M. Dumas y a attaché son nom. Laurent, d'illustre mémoire, y a collaboré; mais Vidëe première est énoncée clairement dans la proposition rappelée textuellement plus haut; et qui peut méconnaître, en pareil

modèle, non pour les yeux à courte vue de Thomme ordinaire, mais pour celui-là du moins qui sent ce que cette idée exige de lui et ce qu'il est capable de lui donner. La campagne d'Ulm * fut précédée, dans l'esprit même de Napoléon, d'une campagne idéale, simple ébauche, si l'on veut, car il lui manquait les faits d'armes qui devaient bientôt illustrer la campagne réelle, mais néanmoins modèle sublime, car l'idée de frapper en un point central un coup imprévu et décisif y était. C'est aux exigences de cette idée que, sur le Danube et sur les Alpes et jusqu'au fond de l'Italie, devaient se plier les détails de l'exécution. Quant à ces actes partiels réservés à l'habileté de ses chefs de corps et à la bravoure de ses soldats, Napoléon pouvait affirmer que, soit d'une manière, soit d'une autre, ils assureraient le succès de son dessein. « Il n'y a que les esprits nets, dit Thiers ', qui en toutes choses, guerre, administration, gouvernement, sachent se faire comprendre et obéir. » Mais, quand à la netteté l'homme qui commande joint la grandeur des conceptions, l'exécution ne se fait pas seulement docile, elle est héroïque; car

cas, la puissance de Vidée mèrCj de la pensée créatrice, de la première ébauchel Sans doute, dans le tableau magnifique que nous possédons aujourd'hui, quelques détails ont disparu. N'importe : les lignes fondamentales sont inefîaçables, et c'est l'Ecole française qui les a tracées. M. Dumas fut longtemps le chef et le soutien de cette école.... »

1. On peut en dire autant de celle d'Iéna et de plus d'une autre.

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